Édition du 27 septembre 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le décrochage, un symptôme parmi tant d’autres, et non pas la cause du problème.

Du décrochage scolaire, tout le monde en parle, depuis plusieurs années et particulièrement cette semaine. De quoi parle-t-on, de quoi s’agit-il au juste ? Plus de 3 enfants sur dix quittent l’école avant la fin du cycle secondaire. Le constat s’avère plus sombre chez les gars, mais somme toute le dilemme du décrochage demeure troublant. Le regard s’arrête là. Si l’on ne parle de l’abandon qu’au secondaire, ce n’est pas que le phénomène disparaît aux cycles supérieurs, collégial et universitaire.

Dans une société moderne, réussir le pari de l’éducation et de l’instruction pour tous constitue la clé du progrès. Éduqué et instruit, plus humainement développé et donc plus apte à vivre harmonieusement en société. L’enseignement coûte cher cependant, pour l’offrir à tous sans restriction. Aussi, le niveau de développement est tel que le bien être individuel et collectif ne peut être maintenu qu’avec au minimum un cycle secondaire complété. Serions-nous clairvoyants d’être moins alertes à ce qui se passe aux cycles supérieurs ? D’aucuns diront que l’enseignement technique ou universitaire est optionnel. Certains considèrent par ailleurs que si les plus jeunes ne décrochent pas, la courroie de transmission les maintiendra sur la bonne trajectoire. Or, il se pourrait que le décrochage au supérieur soit plus ancien, qu’il ait lentement contaminé les cycles inférieurs. Pouvons-nous savoir ce qu’il en est ?
Du décrochage au secondaire, tout le monde semble s’en préoccuper.

Pour la première fois, des médias mettent la main à la pâte. La recette est toute faite, tous fixons à l’unisson le petit gars et sa sœur, et leur disons : « vous êtes capables ! » Qu’est-ce que ça change, si ce n’est le chœur de l’action. L’école, les parents, n’ont pas failli à ce juste crédo, bien qu’ils aient été l’une et l’autre les cibles présumées des critiques externes, voire réciproques. Récemment, le Premier Ministre Jean Charest évoquait la responsabilité des parents, sans nul risque d’indignation. « Parents, occupez-vous de vos enfants », semble-t-on conclure. Ont-ils les moyens et l’autorité de cette noble responsabilité ? Où sont donc ces parents ? Au travail, et ca presse ! De combien de temps disposent-ils à passer avec leurs enfants ? La société a changé de modes de vie, tout en gardant son modèle de la vie. Dès l’âge de la garderie, l’enfant change de milieu de vie, pour prendre d’aussi tôt des bains d’influences éducatives au-delà de l’univers familial. De quoi est-il nourri dans ce milieu hétéroclite ? De contradictions. « Ca prend un village pour éduquer un enfant », parole de la sagesse. Hélas, le village ne fonctionne plus, comme avant.

Nous le voyons en grand, mais il est réduit à l’individu. Si on ignore le voisin, on ignorera également son enfant. Et dans tous les cas, les repères de valeurs collectives sont perdus, ceux des valeurs familiales à fortiori. « Vas-y mon gars » ! D’accord. Faut par contre être cohérent. Est-ce que les modèles sociaux, de la réussite, de la surconsommation, du travail et du sens de la vie promus à travers les médias sont en musique avec le discours ? Des enfants sont sans cesses exposés à des publicités et des contenus non éthiques, irresponsables. Certaines opinions de nature à saper l’autorité et le modèle parentaux, sont diffusées sans égards aux influences sur l’enfant. Si les parents et l’école sont les responsables de première ligne du développement humain de l’enfant, les médias excellent à leur mettre des bâtons dans les roues. Est-ce possible de réserver certains débats aux cadres appropriés, éviter de s’adresser aux enfants lorsqu’on ne veut parler qu’aux parents ? Ca devient complexe, suffisamment pour que la solution nécessite un diagnostic plus profond, plus structuré.

Certains diagnosticiens mettent en cause la disparition du modèle masculin, du champ d’influences de l’enfant. Si tel est le cas, « t’es capable » n’est qu’un bonbon. Il faudrait plutôt repenser le modèle, ou remédier à son absence. Je crois toutefois que la présence de modèles masculins à l’école ou à la maison n’est pas la solution, considérant que les filles d’avant la révolution féminine n’avaient pas de modèles féminins mais ne décrochaient pas, ou tout au moins pas autant. Le problème est donc autre.

Dans certaines régions comme à Drummondville, des initiatives ont mis de l’avant l’appât de l’expérience de travail. Des jeunes sont autorisés, et encouragés à travailler en plus de l’obligation d’étudier. Quel en est le résultat ? L’argent corrompt. Je ne serai pas surpris que certains jeunes qui décrochent aient les yeux rivés sur l’argent facile et immédiat.

Le décrochage est symptomatique d’une crise sociétale plus profonde, étendue et d’une nature toute différente. Déjà, que la société soit incapable d’en faire un juste diagnostic, malgré les compétences dont regorgent nos centres du savoir, mérite une attention non paresseuse. Des décrocheurs, sont manifestement partout, les grévistes et tous ceux qui ne donnent pas le meilleur d’eux-mêmes à leurs postes d’attache. Ce n’est sûrement pas de leur faute, ou plutôt que si. Un instant, ne disputons pas les responsabilités, mieux faut-il nous regarder dans le miroir. Quelle école voulons-nous, et quelle école construisons-nous ?

L’école de notre idéal est celle où l’enfant trouve plus d’attache que de reflue. Plus social que rationnel, le jeune est attentif aux rêves, aux activités récréatives. Notre école qui nivelle par le bas, qui ne valorise pas l’excellence intellectuelle, fait-elle rêver ? Je ne juge pas, je pose la question. Un constat indéniable, notre société a un sérieux différend avec l’intellect. « Être très intelligent », n’est pas très apprécié, surtout s’agissant des leaders. A l’école, le jeune brillant, est stigmatisé par les camarades. Le « nerdz » ! Et rien n’est fait, pour redresser cette attitude de « décrocheuse ». Est-ce que l’école peut faire quelque chose, sans s’exposer aux foudres des milieux environnants ? Tout le monde marche sur des œufs. Et pourtant, les jeunes qui décrochent ne sont plus des poussins, encore moins des œufs. Où est le bug ?

Lors d’une cérémonie de graduation à une école que je ne nommerai pas, triste est ma surprise de n’entendre que des éloges pour les athlètes physiques, aucune mention pour ceux de l’esprit. Ces derniers n’ont pas de visibilité, à moins d’avoir les moyens de parader en limousine. Quelle valeur nos jeunes attachent-ils encore au diplôme ou aux études, pour s’y accrocher ? Est-ce que notre société leur en suggère ? Certainement, mais le défi n’est pas d’avoir des valeurs, c’est de les avoir bien alignées en vision et d’être cohérents tant dans nos politiques que dans nos stratégies de gestion.
L’école, nous le savons, c’est aussi la cours de récréation. De quoi a-t-elle l’air ? Au moment où le lien entre l’activité physique, la santé et la performance psychique est sur les lèvres de tous, la société persiste à convertir les infrastructures sportives en centres de profits, au lieu de les rendre plus accessibles. Le sport est dans la cours d’école associé à la capacité de payer, et de moins en moins à la valeur éducative ou à la plus-value du milieu scolaire. Le modèle éducatif sport-études a certes sa place, il convient que la société reconsidère la démocratisation de l’activité physique pour les jeunes, et pourquoi pas pour tous les citoyens. Dans tous les cas, c’est d’un diagnostique général de société qui éclairera les solutions à cette problématique, non isolement des autres dont la résolution semble hasardeuse.

Francois Munyabagisha
Drummondville, 2011-02-14

Sections

redaction @ pressegauche.org

Québec (Québec) Canada

Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...