5 novembre 2025
Depuis des mois, Carney prépare le terrain pour ces mesures, faisant des déclarations très médiatisées sur le prétendu problème de dépenses du Canada et promettant de discipliner les fonctionnaires afin de rétablir la santé financière. Ce genre de provocations sur le déficit avait toujours pour but de présenter ses politiques régressives comme la seule ligne de conduite « responsable ».
Cependant, avec ce budget il est difficile de prendre au sérieux les préoccupations de Carney concernant le déficit. Il reste déterminé à maintenir les échappatoires fiscales pour les milliardaires et à garantir que les rentiers de notre pays profitent du système. Après avoir aggravé le déficit avec ses propres politiques fiscales irresponsables au début de l’année, Carney veut utiliser le problème qu’il a lui-même contribué à créer pour justifier des coupes sombres dans presque tous les ministères fédéraux et la suppression progressive de programmes dont dépendent les Canadien·nes (les programmes de santé, d’environnement et de services aux Autochtones sont tous sur la sellette). Dans ce contexte, il est difficile de considérer ses lamentations sur les dépenses opérationnelles comme autre chose que de la mauvaise foi.
Malgré la nature manifestement conservatrice du budget, le chef du Parti conservateur, Pierre Poilievre, s’est positionné pour riposter en agitant lui aussi la question du déficit. Il a passé des semaines à tenter d’obtenir une deuxième chance aux élections, affirmant que son parti pourrait ne pas appuyer un budget dont le déficit prévu dépasse 42 milliards de dollars. Le NPD étant également peu susceptible de voter en faveur du budget le 17 novembre, il pourrait revenir au Bloc québécois de décider si suffisamment de ses 18 revendications ont été satisfaites pour faire adopter le budget par le Parlement et éviter aux Canadien·nes de retourner aux urnes.
Lorsque le premier ministre lèvera les yeux au ciel devant les discours cyniques des conservateurs sur le déficit dans les jours à venir, nous devrions nous rappeler que les libéraux sont tout aussi habiles à tirer parti des déficits pour faire avancer leur programme politique et renforcer leur avantage politique.
L’hiver dernier, les libéraux ont mis en scène un drame élaboré autour du déficit. Tout a commencé avec la démission de Chrystia Freeland du cabinet, où elle a fait part de ses inquiétudes quant au fait que Trudeau donnait la priorité à des « gadgets politiques coûteux » plutôt qu’au « capital et à l’investissement ». Quelques jours plus tard, le gouvernement a annoncé une augmentation soudaine du déficit, soit 20 milliards de dollars, qui n’était pas due à de nouvelles dépenses, mais à l’ajout dans les comptes de « passifs éventuels » futurs, tels que les paiements anticipés pour les litiges à venir avec les Autochtones et les dépréciations des prêts accordés pendant la pandémie. Il n’y avait aucune obligation fiduciaire d’ajouter ces passifs au bilan, mais il y avait une forte obligation politique. La crise fabriquée de toutes pièces a fourni le prétexte nécessaire pour orchestrer le départ de Trudeau et lancer une course à la direction, permettant au parti de se refaire une image de marque en tant que parti « responsable » sur le plan financier.
Rétrospectivement, l’année écoulée a été marquée par de nombreux exemples très médiatisés de politicien·nes utilisant les déficits pour manipuler l’opinion publique. Il est tentant de croire que la panique théâtrale de nos politicien·nes indique un véritable problème dans les finances du Canada, mais le déficit réel est assez faible en termes macroéconomiques. Le Canada a réduit son déficit plus rapidement que les autres pays de l’OCDE après la flambée liée à la pandémie, et notre ratio dette/PIB est inférieur à la moyenne du G7 et représente moins de la moitié de celui du Japon. La dette publique nette du Canada est également la plus faible du G7.
À l’échelle mondiale, la dette publique du Canada est modeste et loin d’être alarmante. Nous n’avons tout simplement pas le type de dette susceptible de déstabiliser l’économie nationale. Les dettes écrasantes qui érodent la souveraineté et obligent les nations à mettre en place des programmes d’ajustement structurel présentent deux caractéristiques clés : elles sont détenues à l’étranger et libellées dans une devise étrangère que le gouvernement emprunteur ne contrôle pas. Le Canada n’est confronté à aucun de ces problèmes. La majorité de notre dette est une dette que nous avons envers nous-mêmes. Par ailleurs, les dettes que nous avons envers les investisseurs étrangers sont principalement des obligations libellées en dollars canadiens. En tant que nation souveraine sur le plan monétaire qui emprunte presque exclusivement dans sa propre devise, le risque de défaut involontaire est négligeable.
Le partenariat entre le gouvernement fédéral et la Banque du Canada garantit cette stabilité. La banque centrale fixe non seulement les taux d’intérêt, mais peut également acheter directement des obligations fédérales, ce qui lui permet d’agir en tant qu’acheteur de dernier recours et de garantir que la liquidité ne devienne jamais un frein aux dépenses publiques. Cette capacité distingue le Canada des gouvernements infranationaux, tels que les provinces ou les membres de la zone euro, qui peuvent véritablement « se retrouver à court d’argent ».
Toute évaluation lucide des risques posés par la situation financière du Canada indique que les déficits ne sont tout simplement pas le feu de cinquième alerte qu’on prétend qu’ils sont. Les déficits relativement mineurs du Canada pourraient être résolus dès demain grâce à une réforme fiscale réaliste. En comblant les lacunes et en instaurant une certaine équité de base dans le code fiscal, le gouvernement actuel pourrait bénéficier d’excédents, même si notre économie est assiégée par Donald Trump. Un « budget alternatif » publié par le Centre canadien de politiques alternatives montre qu’un système fiscal rationalisé pourrait ajouter près de 100 milliards de dollars par an au budget fédéral.
La théorie monétaire moderne (MMT) adopte une position encore plus audacieuse, affirmant que les déficits libellés en monnaies souveraines ne présentent aucun risque pour la solvabilité nationale. La MMT postule que les dépenses déficitaires ne deviennent un problème que lorsque l’argent injecté dans l’économie augmente la demande de biens et de main-d’œuvre au-delà de ce que l’économie peut physiquement supporter. Vu sous cet angle, les dépenses déficitaires ne deviennent problématiques que lorsqu’elles entraînent de l’inflation. Un budget MMT prévoirait que les dépenses de fonctionnement et d’investissement soient financées par la Banque du Canada, ce qui est exactement la raison pour laquelle elle a été créée. En fait, des années 1930 aux années 1970, la Banque du Canada a régulièrement créé du crédit pour des investissements publics – de la route transcanadienne aux programmes de logement d’après-guerre – sans déclencher d’inflation galopante ni compromettre la stabilité budgétaire.
Que vous trouviez la MMT convaincante ou non, il est incontestable que le déficit du Canada ne menace pas la stabilité économique. En tant que problème financier, il est tout à fait soluble. Cependant, en tant qu’instrument rhétorique, il est assez dangereux. La fonction première du déficit est politique : c’est un bâton utilisé pour imposer des politiques impopulaires et contraindre le public à accepter une baisse de sa qualité de vie au nom du profit privé. Nous devons cesser de confondre cette stratégie politique avec une nécessité économique.
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