Édition du 29 novembre 2022

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États-Unis

Le gouvernement demande l’accès aux données secrètes de nos téléphones intelligents

Voici sept raisons qui indiquent que ce serait une catastrophe

Noa Yachot, American Civil Liberties Union, 25-02-2016
Traduction : Alexandra Cyr

Vous avez sans doute entendu parler du débat qui oppose le gouvernement (américain) et la compagnie Apple. C’est un véritable théâtre légal à propos de ce qu’Edward Snowdon a appelé : « le cas de dispute le plus important de la décennie dans le monde numérique ». La bataille porte sur la légalité d’un ordre de cour qui oblige Apple à une nouvelle version électronique qui éliminerait plusieurs fonctionnalités qui assure la sécurité de ses appareils. Le FBI soutient que son objectif est d’avoir accès aux renseignements contenus dans l’un des appareils ayant servi aux assassins de San Bernardino.

Dans ses commentaires déposés à la cour aujourd’hui, la compagnie désigne habilement cette version de « système d’exploitation gouvernemental ». Elle s’oppose à cet ordre de cour et son PDG, M. Tim Cook, s’est engagé à se rendre jusqu’à la Cour suprême s’il le fallait.

N’ayez aucun doute, l’ACLU est du côté de la compagnie dans ce cas comme dans d’autres du même type au cours des derniers mois. La demande du gouvernement ne vise pas que ce téléphone précis ; les conséquences (d’une telle ouverture) concerneraient tous les appareils, la cyber sécurité mondiale et les libertés élémentaires (de tous et toutes) ici au pays et partout dans le monde. La sécurité des communications est fondamentale pour le fonctionnement démocratique et le précédent qui serait ainsi créé pourrait faire des dommages importants sur une très longue période.

VOICI POURQUOI

1- Ce précédent diminuerait l’un des plus grands développements dans la sécurité électronique depuis les dernières décennies

Pour passer outre aux systèmes d’exploitation actuels qui empêchent le FBI d’accéder aux contenus des téléphones intelligents, Apple devrait en introduire, « signer » une nouvelle version du système d’exploitation avant d’éliminer celle de l’ancien de l’appareil. C’est cette opération qu’Appel fait chaque fois qu’un-e de ses clients-es veut mettre à jour le système de son appareil. La « signature » sert essentiellement à afficher qu’Apple se porte garant de la mise à jour.

Si la compagnie Apple est forcée de « signer » une nouvelle version d’un système d’exploitation dont on peut atteindre à la sécurité, cela affaiblirait un des plus importants développements de l’industrie électronique au cours des dernières années. De nos jours, toutes les compagnies équipent leurs produits de mises à jour automatiques. C’est un excellent moyen pour elles de se rendent compte des manquements à la sécurité aussitôt qu’ils se produisent, faisant ainsi que nous continuons tous et toutes à utiliser des appareils sûrs, que les malveillants-es ne peuvent attaquer.

Mais dès que le gouvernement décide de forcer la compagnie à se porter garante de mises à jour qu’elle sait être non sécurisées, les consommateurs-trices ne peuvent plus avoir aucune confiance dans cette opération. Qui pourrait faire confiance à une mise à jour d’Apple quand il est de notoriété publique que le gouvernement peut être capable d’y insérer des vulnérabilités, même si Apple l’a certifiée. Ces faiblesses ne seront pas corrigées et fourniront aux pirates aux et espions-es tout ce qu’il faut pour leurs attaques. Au moment où le Président lui-même a reconnu que la cyber insécurité était une des plus importantes menaces à l’économie et à la sécurité nationale, affaiblir les mécanismes les plus sûrs pour nous garantir cette sécurité, n’a aucun sens.

2- Les gouvernements étrangers et les cybers criminels-les vont se réjouir

La fonction que le gouvernement exige d’Apple servira sûrement de base, de modèle (pour développer des fonctions semblables) pour pénétrer dans d’autres téléphones intelligents (d’autres marques) si jamais Apple perdait sa cause. Ici, bien sûr, les lois veillent au grain. Si un passe-partout sous la responsabilité du gouvernement existait, avec lequel il serait possible d’ouvrir tous les téléphones intelligents, tous les gouvernements étrangers qui veulent mettre leurs citoyens-nes et leurs compagnies de haute technologie sous surveillance se frotteraient les mains. Ceux et celles qui résistent en ce moment, en déclarant que leurs appareils sont inviolables, ne pourraient plus refuser de se soumettre à la demande de leur gouvernement si celui des États-Unis peut en faire autant. Il ne faut pas oublier que dans la plupart des autres pays, les protections importantes dont nous jouissons ici en vertu de la Constitution contre les perquisitions et les attaques, n’existent pas.

Il va sans dire que si le gouvernement gagnait cette cause, cela aurait un effet domino menant à une cascade de poursuites semblables, non seulement contre Apple, mais contre toutes les compagnies qui fournissent ce genre d’appareil. Et si chacune devait fournir un moyen d’introduction dans ses téléphones, ce serait la multiplication phénoménale de nouvelles faiblesses tout autour du monde. Plus il y a de moyens de s’introduire dans les appareils, plus les esprits malfaisants s’efforceront d’en venir à bout.

3- Les droits humains en péril

Encore une fois, il n’est pas difficile d’imaginer le gouvernement chinois devant Apple avec un mandat de cour lui donnant le droit de vérifier les téléphones des militants-es ou d’intellectuels-les dissidents-es. Cette avancée aurait un impact dévastateur sur les défenseurs de la démocratie et les droits humains et leurs mouvements partout dans le monde. Ces militants-es sont dépendants-es de communications sécuritaires pour poursuivre leur combat. Le gouvernement américain a d’ailleurs reconnu cette importance et dépensé des dizaines de milliers de dollars pour équiper ces militants-es tout autour de la planète de moyens de communications sécurisés. L’issu de cette cause pourrait faire disparaitre ces efforts en un claquement de doigt.

4- Avec tous les liens internet, le gouvernement n’aurait pas besoin de votre téléphone pour vous espionner

Si le gouvernement gagne sa cause face à Apple, les implications de cette victoire dépasseront de beaucoup notre propre appareil téléphonique. Ce précédent permettrait au gouvernement d’exiger d’avoir accès à n’importe quel appareil dans lequel il pense trouver des renseignements pour soutenir ses enquêtes. Ces appareils sont constamment branchés sur Internet et leur nombre ne cesse d’augmenter. L’avertissement concernant la sécurité qui a pu paraitre exagérée jusqu’ici, s’avère une juste prédiction. Nous sommes aussi équipés-es de télévisions intelligentes, de haut-parleurs sans fil dans la douche et même de fours intelligents. Qu’arriverait-il si le gouvernement pouvait exiger des manufacturiers de les équiper des systèmes pour vous espionner chez-vous ?

5- Ces outils puissants seraient dans les mains des services de police de toutes catégories.

Ils ont pourtant une histoire de comportements biaisés qui permet de croire qu’ils renforceraient les disparités existantes sur le terrain
Nous savons qu’il existe des disparités dans l’exercice de la fonction policière et dans l’exécution des mandats de justice. Renforcer les pouvoirs d’enquête du gouvernement refléterait et possiblement augmenterait ces disparités. Autrement dit, les communautés déjà sous forte surveillance policière seraient probablement les premières concernées par ces mandats de perquisition « nouveau genre » qui donneront au gouvernement accès aux données numériques.

Ceci est particulièrement préoccupant parce que le gouvernement a déterminé que lorsqu’il accède au contenu de votre téléphone il a le pouvoir de tout y examiner. Par exemple, une enquête pour des crimes mineurs en lien avec la drogue pourrait autoriser la police à lire vos courriels, vos messages textes et quoi que ce soit d’autre que contient votre appareil.

6- En démocratie, les compagnies ne sont pas obligées de travailler pour le gouvernement contre leur volonté

Obliger une compagnie à devenir un agent d’investigation pour le gouvernement est une proposition extrême qui pourrait s’appliquer à bien plus qu’à cet appareil précis. Si le gouvernement gagne cette cause, le feu vert lui est donné pour obliger toutes les compagnies de haute technologie à travailler en son nom chaque fois qu’il le voudra, à l’aider à coder en sa faveur les appareils spécifiques qu’il vise. Il y a une énorme différence entre obliger une compagnie à transmettre des renseignements qu’elle possède déjà et à l’obliger à espionner pour le gouvernement. Si le gouvernement gagne sa cause contre Apple, ses capacités d’investigation seront étendues comme on ne l’a jamais vu auparavant, car il pourra atteindre non seulement nos données, mais aussi notre secteur créatif.

7- Le cryptage est utilisé depuis des siècles

Des membres de haut niveau de notre appareil sécuritaire, dont l’ancien directeur de la NASA, M. Michael Hayden et l’ancien secrétaire du Département de la sécurité intérieure, M. Michael Chertoff, ont insisté sur les vertus du cryptage dans la sécurisation du notre cyber défense. Cela fait partie d’une riche histoire. Comme nous le rappelle nos amis de la Electronic Frontier Foundation, les Pères fondateurs des États-Unis étaient de forts partisans du cryptage. Ils reconnaissaient qu’empêcher leurs communications de tomber dans des mains malfaisantes était critique. Non seulement utilisaient-ils le cryptage, mais ils ont développé des outils pour le faire après l’indépendance, dans le but de protéger leurs communications face au gouvernement qu’ils aidaient à mettre en place.

Le fin mot de l’histoire est que, pour la sécurité de notre vie privée, de nos données et de notre démocratie, nous devrions nous concentrer sur la défense de nos communications numériques et non sur son affaiblissement. C’est bien plus important que le contenu de quelque téléphone que ce soit.

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