Édition du 22 juin 2021

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Afrique

Le hirak algérien entre mobilisation et emprisonnement

Hakim Addad est un militant algérien et le co-fondateur du Rassemblement Action Jeunesse (RAJ), une organisation fondée en 1992 qui promeut l’engagement civique des jeunes et défend les droits de l’homme. Opposant de longue date au régime algérien, Addad a été arrêté à l’automne 2019 alors qu’il participait à une commémoration du soulèvement populaire d’octobre 1988 [crise sociale dans diverses villes conjointement à des tensions au sein du pouvoir ; l’armée interviendra, entre autres en Kabylie].

Tiré de A l’encontre.
19 février 2021

Entretien avec Hakim Addad conduit par Thomas Serres
Publié par MERIP, Middle East Report Online

Avec d’autres militants, il a été détenu pendant trois mois avant d’être libéré en attendant son procès. Il a continué à participer au Hirak, la mobilisation révolutionnaire pacifique massive qui a commencé en février 2019 et a conduit à la démission de l’ancien président Abdelaziz Bouteflika quelques mois plus tard. Hakim Addad est également membre des Forces de l’Alternative Démocratique (FPAD-Forces du Pacte de l’Alternative Démocratique), une coordination de partis politiques, de syndicats autonomes et d’associations [créée en juin 2019]. Principalement situées à gauche, les FPAD visent à pousser à l’organisation d’une assemblée constituante et à assurer l’indépendance du système judiciaire.

Hakim Addad a été arrêté de nouveau en juin 2020 et libéré immédiatement. Il a été déclaré non coupable lors de son premier procès en décembre 2020. Dans cet entretien, il parle de l’impact de la pandémie de Covid-19, de la répression étatique et de l’avenir du Hirak. Thomas Serres, professeur au département politique de l’université de Californie à Santa Cruz et spécialiste de l’Afrique du Nord, a interviewé Addad en novembre 2020. (Réd. Middle East Report Online)

Thomas Serres : L’Algérie est relativement isolée du monde extérieur depuis le début de la pandémie, avec la fermeture des frontières et l’annulation de la plupart des vols. Quelle est la situation sur le terrain après plusieurs mois de confinement et de répression ? Comment le Hirak a-t-il fait face à la pandémie ?

Hakim Addad : Le Hirak a persisté sous différentes formes au-delà des manifestations hebdomadaires. Après le début du confinement en mars 2020, les Hirakistes ont organisé une campagne de solidarité pour soutenir les familles démunies et le personnel de santé. En outre, les médias sociaux et diverses applications bien connues ont également permis d’organiser des rencontres en ligne. Par la suite, de nouveaux collectifs ont été formés et les différentes initiatives qui étaient en mode veille ont été relancées à l’automne 2020.

Parmi elles, il faut citer Nida-22 [référence aux rassemblements qui sont intervenus à partir du 22 février 2019 contre le 5e mandat de Bouteflika], une initiative d’acteurs de la société civile, qui a formulé une série de propositions pour mettre fin à la crise et rendre la souveraineté au peuple. Cela ne signifie évidemment pas que le Hirak fonctionne aussi bien qu’avant le Covid-19. Mais le mouvement essaie de suivre le rythme et d’être prêt pour ce qui viendra une fois que la pandémie sera terminée. Nous devons garder à l’esprit que les marches dans la capitale sont [actuellement] strictement interdites et que le régime sévit contre tous ceux, individus ou collectifs, qui tentent de rester politiquement actifs.

Vous êtes politiquement actif en Algérie depuis le début des années 1990. Lorsque vous comparez la répression sous le président Abdelmadjid Tebboune [en fonction depuis décembre 2019] et ce qui s’est passé dans le passé pendant la guerre civile (1992-1999) ou le Printemps noir (2001-2002), quelles sont les différences les plus frappantes [1] ? Y a-t-il une continuité dans les tactiques répressives ?

La première chose à dire est que le régime est né dans la violence [avec l’élimination de l’aile politique du Front de libération nationale (FLN) par son appareil bureaucratico-militaire à la fin de la guerre d’indépendance] et a toujours géré ce pays par la violence. Il y a donc une continuité évidente depuis que Tebboune est devenu président en décembre 2019 et que le général de division [Saïd] Chengriha a pris en charge le ministère de la Défense. Ce régime n’a pas changé la façon dont il gère la société. Dans le cadre de la répression actuelle, le ciblage des militants pacifiques est presque sans précédent.

À l’exception du Printemps noir, où les forces de sécurité ont assassiné 125 jeunes, je n’ai jamais vu une répression aussi féroce et systématisée. Ni pendant les années 1990, ni pendant les 20 ans de « bouteflikisme » [sous le Président Abdelaziz Bouteflika, 1999-2019] [2].

Depuis que Tebboune est devenu président, la répression a ciblé un certain nombre de secteurs de la société, même s’ils respectent la loi. Dans le passé, nous savions quand nous risquions notre liberté. Les quelques centaines de militants qui ont dénoncé Bouteflika et ses acolytes étaient menacés. Et même eux ont rarement été envoyés en prison. Aujourd’hui, non seulement les militants mais aussi les citoyens ordinaires qui publient un message « erroné » sur Facebook ou qui filment avec leur téléphone une situation sensible sans autorisation dans un hôpital ou un espace public peuvent être poursuivis par ce qu’on appelle le « système judiciaire ». Nous sommes tous des cibles potentielles. Bien sûr, cette vague répressive vise à supprimer le Hirak mais aussi tous ceux et celles qui osent critiquer le régime, dans la rue ou sur les médias sociaux. En octobre, une femme de Jijel [dans le nord-est de l’Algérie, dans la région de Kotama, en Kabylie], organisatrice syndicale et membre du Parti des travailleurs, a été reconnue coupable d’avoir « sapé une institution de l’État ». La raison en est qu’elle a écrit un commentaire sur Facebook dénonçant les brutalités policières contre les femmes. Cela s’est passé en mars 2020. Six mois plus tard, elle a été convoquée au poste de police et traduite devant un juge. Avec cette démonstration de force, les autorités veulent faire comprendre que tant que vous direz ouvertement ce que vous pensez, vous ne serez jamais en sécurité.

Il y a autre chose qui semble vraiment nouveau : la centralité de la notion de cybercriminalité qui sert à détruire ce qui reste de l’espace public algérien pendant la pandémie.

Bien sûr, une fois que les hirakistes ont annoncé la suspension de leurs marches, les gens ont utilisé les médias sociaux pour avancer leurs revendications et s’exprimer librement. Cela a fait de la surveillance en ligne un outil crucial pour contrôler les citoyens et citoyennes et les militant·e·s, mais en combinaison avec d’autres mesures juridiques.

En avril 2020, les autorités ont modifié le code pénal afin d’introduire de lourdes peines pour quiconque sape une institution de l’État ou manque de respect envers le président ou un ministre. Les gens continuent néanmoins à utiliser les médias sociaux pour s’exprimer, mais le prix à payer est élevé.

Il existait déjà des formes de censure et d’arrestations arbitraires sous Bouteflika, visant notamment les organisateurs syndicaux ou les blogueurs, mais il était possible de critiquer le président et ses associés. La répression sous Tebboune est plus répandue et en totale contradiction avec les promesses qu’il a faites lors de son arrivée au pouvoir. Y a-t-il encore moyen de croire à ce que disent les porte-parole du régime ?

Personnellement, je n’attendais pas grand-chose de Tebboune. Maintenant, la plupart des gens sont aussi fatigués de la situation d’incertitude qui a suivi la démission de Bouteflika. Certains pensaient que la situation s’améliorerait sous Tebboune et que les exigences de Hirak seraient satisfaites. Mais la réalité nous a rapidement rattrapés. Malgré toutes les promesses et les réformes – y compris la nouvelle constitution qui garantit une fois de plus les droits et les libertés des citoyens – aucune d’entre elles ne sera mise en œuvre. Les mensonges ne sont plus une surprise, même si nous n’étions pas préparés à une telle tentative d’étouffer le Hirak. Maintenant, les gens ont compris que Tebboune n’était qu’une autre façon d’imposer un cinquième mandat présidentiel [« à la Bouteflika »].

Vous avez été arrêté deux fois au cours de l’année dernière et incarcéré pendant trois mois entre octobre 2019 et janvier 2020. Vous avez été accusé de « porter atteinte à l’intégrité de l’Etat », entre autres charges. Quelle est votre expérience du système judiciaire en Algérie ? Comment peut-on continuer à être politiquement actif en tant qu’opposant dans l’attente d’un procès ?

Je ne prétends pas avoir une expérience unique. Quand j’ai été libéré, j’ai repris mes activités politiques, car je suis militant. Même si je sais que je suis toujours sous surveillance et que j’ai obtenu une libération provisoire, je suis un militant. J’étais présent dans les années 1990, lorsque nous avons risqué notre vie, pas la prison. Et je crois en ce pour quoi je me bats. Cela ne veut pas dire que je n’ai pas peur ou que je ne suis pas parfois démoralisé. Cela ne veut pas dire que je ne crains pas la prison ou les autres choses qui pourraient m’arriver. Mais nous nous sommes battus pendant plus de 25 ans pour arriver à ce nouvel espoir qu’est le Hirak, donc je ne vais pas m’arrêter après trois mois de prison.

C’est probablement la raison pour laquelle ils ont élaboré le plan pour m’arrêter une deuxième fois, le 14 juin, afin d’ajouter une deuxième série de charges. L’ironie est que cette fois, j’ai été arrêté alors que je ne faisais rien. Les marches ont été suspendues. Les réunions ont été suspendues. Mais ils ont trouvé des posts sur Facebook où j’ai demandé la libération de prisonniers d’opinion. Alors, ils m’ont arrêté de nouveau et je suis maintenant sous contrôle judiciaire. Je suppose que cela est censé m’empêcher de participer à des réunions et de parler à la presse. Mais après quelques semaines, j’ai repris mes activités politiques. Je n’allais pas attendre qu’ils me donnent le feu vert explicite pour participer à des réunions. Je ne suis pas le seul dans cette situation. Il y a beaucoup d’anciens prisonniers politiques qui continuent [leur activisme], mais avec prudence. Nous essayons de prendre en compte ce qui pourrait les conduire à nous incarcérer de nouveau. En même temps, il est impossible d’être absolument sûr, sauf à être absolument silencieux.

Donc quand vous postez sur Facebook, vous gardez à l’esprit que c’est un espace où s’exerce la surveillance et pouvant déclencher une répression.

Oui, j’ai été particulièrement prudent dans les semaines qui ont suivi ma deuxième arrestation. Le problème est que lorsque je regarde mes posts, il n’y a rien de blâmable, y compris dans les posts qu’ils ont utilisés pour justifier l’arrestation. Par exemple, j’ai demandé la libération de deux hirakistes qui avaient été arrêtés à Timimoun, dans le sud du pays. Ils n’ont rien fait d’autre que de défiler avec quatre ou cinq autres personnes dans les rues de Timimoun alors que le mouvement Hirak opérait encore dans la rue. Lorsqu’il a présenté le contenu de mon dossier, le juge d’instruction m’a demandé : « Pourquoi demandez-vous leur libération, vous ne connaissez pas leur dossier ? » Si c’est la raison qui justifie mon arrestation, que puis-je dire ? Être en sécurité, c’est être muet. Dans un autre post qui valait mon incriminatoin, le juge m’a reproché d’avoir écrit « Tebboune » plutôt que « M. Tebboune ».

C’est ainsi qu’ils construisent leurs dossiers. Je n’appelle pas à un soulèvement violent. J’écris le mot « pacifique », « pacifique », « pacifique » dans presque tous les posts. Mais je dois continuer à parler de changement politique, de prisonniers politiques, du Hirak, ou alors ils auront gagné. Certains amis, avocats et activistes me disent que je ne devrais pas écrire de choses politiques. Certaines des personnalités qui étaient visibles pendant la première phase du Hirak et qui ont été arrêtées par la suite se sont tues. Quelque chose a changé. Ceux qui se font le plus entendre depuis 2020, notamment sur les médias sociaux, sont les nouveaux militants qui sont entrés en politique par le Hirak, qu’ils soient jeunes ou vieux.

Les manifestations du Hirak ont été une expérience fondatrice qui a conduit à la mobilisation de nombreux secteurs de la société. Aujourd’hui, il semble y avoir une transition entre deux générations de militant·e·s en Algérie. Que pensez-vous de cette transition, du nouvel activisme de centaines, voire de milliers, de jeunes Algériens qui se positionnent comme une nouvelle avant-garde dans la lutte pour les libertés démocratiques et sociales ?

Quand les marches se déroulaient encore et que les journalistes m’ont demandé ce qu’il y avait de plus positif dans ce mouvement, j’ai répondu que c’était la mobilisation de la jeunesse, cette nouvelle génération qui s’est jointe aux luttes. C’est quelque chose que j’ai vécu personnellement après octobre 1988, l’engagement massif d’une nouvelle génération de militant·e·s.

C’est exactement ce qui s’est passé avec le Hirak. Par exemple, je fais partie du comité pour la libération de Mohamed Tadjadit. Certains l’appellent le « Poète de la Révolution ». Il est de la Casbah [d’Alger], son cas est donc hautement symbolique [3]. Lorsque le comité s’est réuni pour la première fois, plus de la moitié de la salle était remplie de jeunes gens venant des quartiers populaires. Il est important de dire que les jeunes se battent à travers les médias sociaux, mais aussi sur le terrain.

Nous n’entendons plus autant qu’avant les politiciens expérimentés. Ce n’est jamais le bon moment, selon eux. Mais quand nous organisons des réunions ou des petites marches, à Alger ou dans le reste du pays, les jeunes se manifestent. Cette génération s’est jointe à la lutte au moment où la précédente s’en est totalement retirée. C’est aussi un problème. Après 1988, ma génération a été soutenue par des militants plus âgés. Ils nous ont enseigné les bases de l’organisation en partis politiques, en associations, etc. Aujourd’hui, cette nouvelle génération devrait également bénéficier d’une transmission d’expérience similaire. Les personnes qui sont peut-être un peu plus jeunes que moi devraient partager ce qu’elles ont appris. Il y a des outils, des pratiques que l’on utilise pour éviter de dire ou de faire des choses stupides. Le défi pour des gens comme moi est de soutenir la génération qui est entrée en politique par le Hirak et qui essaie de poursuivre sa mobilisation dans un contexte de répression permanente.

En parlant de défis, il y a aussi des critiques sévères qui visent le Hirak, car certains dénoncent son manque de clairs représentants. D’autres présentent le Hirak comme un mouvement immature et irréaliste, incapable de proposer quoi que ce soit de concret. Quelle est votre opinion sur cette prétendue incapacité à offrir une alternative politique au régime ?

La critique est tout à fait normale. Il ne faut pas éviter la réalité. Nous devons admettre que le Hirak a peut-être échoué à certains égards, notamment dans son effort pour s’organiser de manière indépendante. Ceux qui étaient les plus visibles lorsque le Hirak était à son apogée, des gens comme Karim Tabbou ou Mustapha Bouchachi, ont peut-être manqué de courage ou d’opportunité pour dire clairement que le Hirak avait besoin d’une structure [4]. Bien sûr, il y avait des collectifs de jeunes, des collectifs d’étudiants, des collectifs d’artistes, des collectifs de journalistes, des collectifs de quartier. Mais nous n’avons pas réussi à unifier ces initiatives. Ceux qui auraient pu dire quelque chose, moi y compris, ont choisi de suivre le Hirak lorsqu’il a rejeté l’organisation centralisée et les porte-parole. Mais il y a une différence entre l’organisation et le fait d’avoir un porte-parole. La première est nécessaire, la seconde ne l’est pas. Nous voilà donc face à ce déficit organisationnel, et le reconnaître, c’est accepter la réalité.

Mais il y a aussi quelques individus isolés, comme Kamel Daoud, qui disent que le Hirak a échoué dans son ensemble, et c’est une honte [5]. Même le régime ne dit pas que le Hirak a échoué. Ils prétendent qu’il a facilité la naissance d’une nouvelle Algérie et qu’il est maintenant terminé. Je tiens à être clair : Kamel Daoud a le droit d’écrire ce qu’il veut, même si c’est surtout pour son public en France. Mais prétendre que le Hirak a échoué, c’est ignorer les milliers de jeunes qui s’efforcent d’améliorer l’état de leur pays en se joignant à la lutte sociale et politique. C’est ignorer des propositions très concrètes qui ont été formulées mais ignorées par le régime.

Cette position ne tient pas compte non plus des initiatives qui rassemblent aujourd’hui des personnes qui ne se parlaient pas, qui ne se connaissaient pas auparavant. Malgré la répression, les gens se parlent grâce au Hirak. D’est en ouest, du nord au sud. C’est une victoire. Lorsqu’ils seront mis en détention ou incarcérés, les Algériens du nord du pays se mobiliseront pour défendre les Algériens du sud et vice versa. Ce sont des choses que ceux qui rejettent le Hirak ne veulent pas reconnaître – comme s’ils avaient besoin de valider un mode de pensée colonial qui présente les Arabes comme incapables de s’organiser et de mener une révolution.

Comme si nous étions incapables de nous émanciper d’un régime dictatorial et d’aspirer à quelque chose de mieux sans aide étrangère. Certains opposants de premier plan ont tendance à traiter les hirakistes comme s’ils étaient des enfants. Cela ressemble vraiment aux discours des autorités coloniales et du régime. Ils dépeignent les prisonniers de conscience comme des fauteurs de troubles, comme si la répression était la conséquence de leurs erreurs. Au bout d’un certain temps, ils seront libérés. Et s’ils n’ont pas appris leur leçon, ils retourneront en prison.

En raison de la colonisation et de l’émigration, la politique algérienne s’intègre également dans un cadre international plus large. Il existe une tension constante entre une culture politique très nationaliste et la transnationalisation de fait des luttes politiques. Vous êtes vous-même binational, algérien et français, mais vous ne pouvez pas quitter le pays. À un niveau plus macro, la diaspora algérienne a soutenu très activement le Hirak, à Paris, Londres, Montréal et ailleurs. J’ai rencontré des hirakistes très engagés dans la région de la baie de San Francisco. Mais les frontières du pays ont été fermées depuis le début de la pandémie. Dans ce contexte, quel est l’impact du soutien de ces Algériens vivant à l’étranger ? Peut-il compenser le fait que la plupart des hirakistes sont actuellement piégés à l’intérieur des frontières nationales en Algérie ?

Personnellement, je me bats pour une cause dans l’un de mes deux pays et je ne suis pas obsédé par l’Algérie à longueur de journée. Mais mon internationalisme se heurte certainement à la réalité d’une culture politique spécifique centrée sur la nation, qui se méfie des ingérences étrangères. Bien sûr, être binational n’aide pas, car le régime a tout fait depuis des décennies, depuis l’indépendance, pour alimenter la suspicion [à l’égard des binationaux]. Les gens ont été formés à avoir peur et à rejeter tout discours venant de l’étranger. C’est également vrai pour les élites culturelles qui tombent dans le piège du régime et qui négligent la contribution des Algériens vivant à l’étranger.

Pourtant, avec le Hirak, et plus encore face à la pandémie et sous la répression qui se déroule, les Algériens de l’étranger nous soutiennent énormément, avec tout leur travail intellectuel, avec leurs efforts pour maintenir la mobilisation et le soutien aux prisonniers politiques. Mais la culture de la suspicion et certaines mesures juridiques introduites par le régime les empêchent d’être pleinement reconnus comme des citoyens et des contributeurs essentiels à la révolution. J’en ai fait l’expérience ici. Le fait d’être discrédité par le régime n’est pas une surprise. Mais certains partenaires, et même des amis actifs dans les forces démocratiques, considèrent les binationaux comme intrinsèquement suspects et moins légitimes, malgré tous leurs apports.

Cela nous amène à la question de notre mobilité limitée. Si j’avais la possibilité de voyager, d’aller de l’autre côté, je pourrais certainement contribuer davantage au Hirak, organiser des actions de solidarité à travers la Méditerranée et dénoncer dans les médias français ce qui se passe ici. C’est paralysant pour tout le monde. Ne pas pouvoir voyager, ne pas pouvoir sortir du pays, ce n’est pas facile. Nous tournons en rond. Pour être juste, c’était déjà le cas pour beaucoup d’Algériens avant la pandémie. Mais le Covid-19, la répression et la crise économique ont aggravé la situation. Il y a très peu de vols vers l’Europe. Il est également très difficile de voyager à l’intérieur du pays. De nombreux hirakistes ne peuvent pas se déplacer d’une ville à l’autre. Seuls les avocats sont constamment sur la route pour assister aux procès.

Nous revenons à un sentiment de claustrophobie, d’enfermement – une version accentuée de ce que nous avons déjà vécu sous Bouteflika. Du point de vue d’un militant, la première chose à faire est de tenir bon. Ensuite, il faut continuer à s’organiser, avec le soutien des Algériens de l’étranger. L’objectif est d’être prêt à reprendre la lutte dès que possible. (Entretien publié par MERIP, Middle East Report Online, le 16 février 2021 ; traduction rédaction A l’Encontre)


[1] Le « Printemps noir » kabyle est un mouvement de protestation déclenché par le meurtre d’un lycéen, Massinissa Guermah, en avril 2001 par un gendarme militaire, qui a entraîné plusieurs mois de troubles et d’émeutes en Kabylie et à Alger. Les troubles ont provoqué une réponse policière brutale qui a fait plus de 100 morts parmi les manifestants. (MERIP)

[2] Afin d’assurer sa position et d’équilibrer l’influence des officiers militaires, Bouteflika a constitué un réseau d’affiliés politiques et de capitalistes de copinage unis par des intérêts communs plutôt que par des convictions. Bien que marqué par une relative stabilité et la fin de la violence politique, son mandat a également été caractérisé par la fragilité économique, l’agitation sociale, la corruption omniprésente et le profond discrédit de la classe politique. (MERIP)

[3] La Casbah est la vieille ville située au cœur d’Alger. Pendant la bataille d’Alger (1956-1957), ce quartier a été un foyer de résistance anticoloniale et a été particulièrement visé par les parachutistes français. Après l’indépendance, il est resté un quartier ouvrier et un symbole de la résistance populaire. Il est situé à proximité du Palais du Gouvernement et de l’Assemblée nationale populaire. (MERIP)

[4] Karim Tabbou est un opposant politique, leader de l’Union démocratique et sociale. Il a été incarcéré par le régime de septembre 2019 à juillet 2020. Mustapha Bouchachi est un militant des droits de l’homme bien connu et un ancien président de la LADDH-Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme. (MERIP)

[5] Kamel Daoud est un auteur francophone primé. S’il se positionne comme un opposant au régime, il a suscité de multiples controverses en dressant un portrait désobligeant de ses concitoyens et en déclarant que le Hirak a échoué. Daoud est particulièrement bien reçu en France où il réside. (MERIP)

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