Édition du 24 novembre 2020

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Le blogue de Pierre Beaudet

Le « nous » dans la lutte d’émancipation

Dans les années 1960, alors que la flamme de la lutte de libération prenait un nouvel essor, le « nous » était identifié spontanément aux « Nègres blancs d’Amérique » où se retrouvait la majorité canadienne-française. Le monde immigrant semblait distant, avec des communautés (majoritairement d’origine européenne) qui s’inséraient dans la minorité anglophone. Au sein de celle-ci, il y avait des couches populaires, surtout irlandaises, anglophones d’une part, mais sensibles au nationalisme québécois d’autre part. Et il y avait, ce qui semblait très loin alors, les peuples autochtones qui n’intéressaient presque personne à part des anthropologues et des historiens progressistes comme Rémi Savard. Cette distanciation affectant la conscience nationale était bien sûr un « construit » imaginaire qui traversait toute la société, même la gauche.

Lutte de libération nationale et lutte de classes

Parlant gauche, le « nous » canadien-français est devenu un « peuple-classe », le porteur d’un projet d’émancipation à la fois anticapitaliste et anticolonial1. L’indépendance, via la création d’une république, était liée au socialisme, comme socle d’un projet anticapitaliste. Fait à noter, ni la migration ni la question autochtone n’occupaient une grande place dans ce narratif. Il y avait bien sûr quelques traces des efforts passés de l’ancienne gauche, notamment le Parti communiste, pour organiser les travailleurs immigrés, quelquefois même à travers des luttes « héroïques », mais cela restait très en marge2. Par après ce discours de la libération nationale a connu plusieurs mutations pour aboutir à des projets dont celui des diverses franges progressistes. À contre-courant de la perspective nationaliste, le chercheur-militant Gilles Bourque a offert une version marxiste de la lutte nationale où s’imbriquaient couches populaires dominées et luttes de classes3. À part le court épisode où la gauche dite « marxiste-léniniste » a eu de l’influence (à la fin des années 1970, c’est cette analyse qui a été la référence dans les diverses formations de la gauche québécoise des années 1980 jusqu’à aujourd’hui).

Explorations en cours

Aujourd’hui, la situation a changé, au moins en partie. Certes, la société québécoise n’est plus la même, notamment dans ses dimensions démographiques, avec des populations immigrantes diversifiées, dont un pourcentage important vient du Sud. Parallèlement, les Premières nations sont sorties de l’ombre dans le sillon de la confrontation de 1990 et plus tard dans la radicalisation des associations traditionnelles et l’apparition de réseaux militants comme Idle no more. Les « invisibles » et les « inaudibles » ne le sont plus et sont partie prenante des débats, y compris à gauche, comme on l’a vu dans le fait que Québec Solidaire s’est opposé aux législations discriminantes au nom des « valeurs ». On retrouve maintenant des personnalités politiques dans QS et les mouvements populaires qui ont de l’influence4. Des organisations et des réseaux communautaires bien présents sur le terrain parlent et fort dans des quartiers où abondent les immigrants5. On met sur la table l’idée du racisme systémique, une manière de dire que les fractures de classe prennent une autre connotation lorsqu’elles traversent des communautés minorisées ou racisées. L’idée qui émerge à tous les niveaux (y compris sur le plan culturel) est que le peuple québécois n’est plus ce groupe homogène et d’ascendance française, mais un ensemble plus vaste et diversifié, qui pourrait, si la volonté politique et les conditions s’y prêtent, devenir un autre « Nous »6.

Il y a encore du chemin à faire

La dénonciation largement partagée du pathétique François Legault à la suite du décès de Joyce Echaquan et la multiplication de sondages consistants à l’effet qu’une très importante partie de la population reconnaît la réalité du racisme systémique et admet que les premières nations subissent encore aujourd’hui des formes de colonialisme sont des signes encourageants, comme l’ont été les manifestations antiracistes d’une ampleur sans précédent à Montréal et à Québec en août dernier. Ce rejet du nationalisme à saveur ethnique est particulièrement fort parmi les jeunes générations. Pour autant, selon Eve Torres, on constate que QS et les mouvements pourraient parler plus fort7. Alors qu’on est encore tout empêtré dans la crise du coronavirus, il n’en reste pas moins que des populations minorisées sont plus affectées que d’autres. Pour Rosa Pires, « les nouveaux habits du racisme ont comme fonction d’exclure les non-désiré-es, les trop-étrangers et surtout, de ne pas laisser entrer tout le monde en même temps »8. La situation de centaines de de personnes sans statut, en fonction des législations fédérales et des règlementations provinciales est un scandale immense, alors qu’on sait maintenant à quel point ces personnes qui vivent l’insécurité permanente jouent un rôle de premier plan dans la lutte contre la pandémie.

Qui est « maître » chez « nous » ?

Par ailleurs, reconnaître les droits des autochtones est une chose, mais imaginer une émancipation québécoise qui briserait les liens avec l’État canadien va requérir une autre définition de l’État et du territoire. On ne pourra plus prendre pour acquis que le peuple québécois doit être « maître chez lui » sans accepter qu’il y a d’autres peuples qui habitent le territoire9. Il faudra, selon Carole Yerochechewski, changer d’approche et reconnaître que « l’histoire québécoise ne s’est pas arrêtée ni en 1970 ni en 1995. (Il faudra que) la gauche québécoise intègre les bouleversements qu’entraînent la mondialisation contemporaine et ses flux migratoires »10.

« Tous ensemble, mais pas tous pareils » (Catherine Dorion)

Le grand projet d’émancipation fragilisé par le projet mis en branle par le PQ depuis 40 ans, doit être réinventé, comme l’affirme Pierre Mouterde : « Il ne s’agit plus de penser l’indépendance comme séparation du reste du Canada, comme repli ou comme protection frileuse contre les prédations de la mondialisation néolibérale et les diktats de la tutelle fédérale. Il faut la penser comme un projet ouvert de construction de nouvelles solidarités entre nations, peuples, provinces ou États d’Amérique du Nord qui pourraient établir entre eux de nouveaux liens politiques fondés sur le respect du droit à l’autodétermination et sur des volontés de souveraineté populaire et participative »11.

Notes

1- Selon l’expression du sociologue Marcel Rioux. Voir à ce sujet, Le rendez-vous manqué. Le Parti socialiste du Québec et la question nationale (1963-1967, < https://questions-nationales.quebec/wp-content/uploads/2019/08/PSQ-min.pdf >

2- La journaliste Evelyne Dumas avait raconté ces luttes dans un très beau témoignage, Dans le sommeil de nos os, Leméac 1971.

3- Gilles Bourque, Classes sociales et question nationale au Québec, 1760-1840. (1970), Éditions Parti Pris, en ligne : http://classiques.uqac.ca/contemporains/bourque_gilles/classes_sociales_et_ques_nat/classes_sociales.html

4- Pensons aux Ruba Ghazal, Andrés Fontecilla, Marc-Édouard Joubert, Bochra Manaï, Marjorie Villefrange, Will Prosper, etc.

5- Comme Montréal-Nord, Côte-des-Neiges, Pointe-St-Charles, Parc Extension, où on retrouve des groupes structurants tels la Maison d’Haïti, le Centre des travailleurs immigrant-es, Paroles d’exclu(e(s et tant d’autres

6- Gilles Bourque, « La question national nationale québécoise. Toujours omniprésente, complexe, à la fois périlleuse et prometteuse », in les Nouveaux Cahiers du socialisme (NCS), « La question nationale revisitée », numéro 24, automne 2020.

7- Eve Torres, « Le Québec, c’est aussi nous », in NCS, automne 2020.

8- Rosa Pirez,, « Le racisme banal, l’expérience québécoise et la pandémie », in NCS, automne 2020

9- Gilles Bourque, « La question national nationale québécoise. Toujours omniprésente, complexe, à la fois périlleuse et prometteuse », in les Nouveaux Cahiers du socialisme (NCS), « La question nationale revisitée », numéro 24, automne 2020. Joelle-Alice Michaud-Ouellet, « Les limites de la solidarité : entre territorialité étatique et souveraineté autochtone », in NCS automne 2020

10- Carole Yerochechewski, « De Speak White à la loi 21. Les métamorphoses de la question nationale », in NCS, automne 2020.

11- Pierre Mouterde, « L’indépendance du Québec : encore à l’ordre du jour ! », NCS, automne 2020.

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