Édition du 24 mai 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le mouvement des femmes dans le monde

Le patriarcat au centre des migrations : une analyse structurelle et imbricationniste

Extrait sélectionnés par Camille Bruneau, CADTM Belgique, du texte de Jules Falquet, sociologue et enseignante-chercheuse à l’Université de Paris.

tiré des Autres voix de la planète, 1er trimestre 2021

Trop d’analyses de la mondialisation restent [...] encore affaiblies par un profond biais androcentrique - c’est-à-dire qu’elles sont focalisées sur les êtres humains de sexe masculin, leurs centres d’intérêts et les relations qu’ils établissent entre eux (Mathieu, 1991). Fort heureusement, dès les années 1990, au croisement de la sociologie, de la sociologie du travail, des sciences politiques et de l’économie, différents travaux féministes, souvent en lien étroit avec les mouvements sociaux, ont proposé des perspectives alternatives. [...] Je propose dans ce court article de lire ensemble l’évolution des oppor­tunités néolibérales de « travail » pour les femmes et les hommes non-privilégié-e-s par la race-nationalité et/ou la classe, en pensant dialectiquement ce que j’ai appelé la « paire fatale » des « hommes en armes » et des« femmes de services » [1]

Les « femmes de services » nouvelles « femmes globales »

Dès la fin des années 1980, les théoriciennes féministes approfondissent leur critique de la séparation arbitraire entre activités dites « productives » et « reproductives », remettant sérieusement en cause la
discipline économique et le « grand récit » dominant de l’histoire du capitalisme. Maria Mies propose de reconsidérer le poids des rapports patriarcaux dans l’accumulation à l’échelle mondiale (1986), tandis que Marilyn Waring conteste les logiques mêmes de la comptabilité internationale, de la mesure du Pm et de la croissance (1988). En 1991, Saskia Sassen est l’une des premières à analyser le nouveau phénomène de la « globalisation », en étudiant les Global Cities où les couples engagés à plein temps dans les activités de la haute finance par exemple et donc « sans épouse », « externalisent » de nombreuses tâches « reproduc­tives » vers une main-d’œuvre bon marché, principalement constituée de femmes, souvent migrantes.

La mondialisation néolibérale : des effets délétères pour les femmes ?

À la fin des années 1990, de nombreuses études sur l’impact des plans d’ajustement structurels révèlent que la crise économique, la montée du chômage et le creusement des inégalités ont particulièrement affecté et appauvri les femmes, tant dans l’absolu que par rapport aux hommes (en français : Hirata et Le Doaré, 1998 ; Wichterich, 1999, ATTAC, 2002, Bisilliat, 2003).

Après avoir montré comment le Welfare state avait partiellement libéré les femmes du« patriarcat privé » […] Silvia Walby (1990) souligne que l’ajustement structurel conduit à une re-familialisation de nombreuses tâches et place les femmes dans la dépendance d’un nouveau « patriarcat privé », en leur faisant jouer sans vergogne le rôle d’« amortisseuses » de la crise (1997). Une équipe autour d’Eleonore Kofmann (2001) a mis en évidence que[...] les transformations des politiques sociales en Europe avaient été accompagnées de politiques plus ou moins décidées d’importation de main-d’œuvre féminine de pays du Sud global pour assurer les tâches que l’État abandonnait, alors que beaucoup d’hommes refusent obstinément de les réaliser et que les femmes ne parviennent plus guère à les « conci­lier » avec le reste - les Accords de Lisbonne exigeant qu’au moins 60 % des femmes de l’OCDE entrent sur le marché du travail.

Le capitalisme néolibéral, allié des femmes ?

Au fil des recherches, un constat s’impose : au Sud comme au Nord, la mondialisation a poussé de nombreuses femmes sur le marché du travail [...] - souvent du fait de la destruction de leurs modes d’existence antérieurs. D’aucun-e-s s’en sont réjoui-e-s, estimant que l’accès des femmes au travail salarié per-­ mettait leur autonomisation économique, clé d’une plus grande égalité des sexes.

Nancy Fraser (2013) a [...] suggéré qu’il existait une certaine convergence d’intérêts entre une partie du mouvement féministe et le capitalisme - soit que le marché, avant tout assoiffé de main-d’œuvre se montre aveugle aux préjugés sociaux, soit que son intérêt bien compris le pousse à recruter préférentiellement une main-d’œuvre féminine. Pourtant, la mise au travail des femmes est loin d’être systématiquement positive. En effet, le démantèlement systématique des lois du travail les touche particulièrement - d’autant que la majorité était déjà concentrée dans des secteurs d’activité dévalorisés et mal protégés : les réformes néolibérales les précarisent et flexibilisent plus encore (Talahite, 2010).

De plus, les nouvelles modalités du travail requièrent des « qualités typiquement féminines » (acceptation du temps partiel et infiniment extensible à la fois, polyvalence et implication « totale », notamment émotionnelle), qui dessinent des formes de servilité normalisées et généralisées. Ainsi, seule une fraction des femmes accède à de« bons » emplois, proches des standards de l’emploi masculin et on assiste à une dualisation croissante de l’emploi féminin (Sassen, 2010 ; Kergoat, 2012). C’est pourquoi l’analyse en termes de genre ne peut se passer d’une analyse simultanée en termes de classe et de « race », comme les féministes Noires du Combahee River Collective ont été les premières à l’affirmer dès 1979. J’ai moi-même tenté de montrer avec le concept des « vases communicants » (2014), qu’obtenir des avancées « pour les femmes », n’avait aucun intérêt si c’était pour faire subir des reculs aux prolétaires ou aux personnes racisées (dont de surcroît la moitié sont des femmes). Cela semble pourtant être la stratégie de l’OCDE : légitimer la mondialisation par l’idée de progrès en termes d’égalité des sexes.

« Nouveaux » emplois féminins et migrations

Au tournant des années 2000, Barbara Ehrenreich et Arlie Russel Hochschild mettent en évidence trois figures de la nouvelle « femme globale », les nounous, les bonnes et les travailleuses du sexe (2003). Si jadis, il s’agissait déjà de « provinciales » migrantes, beaucoup sont aujourd’hui des migrantes internationales, souvent« postcoloniales » (Moujoud et Falquet, 2010). Nounous et bonnes, mais aussi aides-soignantes pour les malades et les personnes âgées (chaque fois plus nombreuses et moins prises en charge par les pouvoirs publics), sont devenues essentielles dans un véritable processus d’internationalisation de la reproduction sociale. [...] Les travaux de Nakano Glenn (2009 [1992]), en insistant sur la manière dont, aux États-Unis, certains secteurs sociaux ont été historiquement forcés à dispenser du care (les esclaves, les femmes, les femmes esclaves puis les femmes racisées et migrantes), ouvrent une perspective plus crue sur les contraintes qui se développent aujourd’hui pour obliger certain-e-s à se charger des autres, à bas prix de surcroît. Parmi ces contraintes, les plus frappantes sont les réformes législatives extrêmement restrictives dans le domaine du travail, mais aussi des migrations. Pour la plupart des femmes non privilégiées, les options migratoires et de « carrière » se réduisent : à suivre-rejoindre-trouver rapidement dans la région d’arrivée un mari, s’inscrire dans des programmes officiels d’importation de main-d’œuvre de « service », ou s’insérer dans le domaine du « travail du sexe » pour faire face aux coûts exorbitants de la migration illégalisée. r...l J’ai proposé de les regrouper dans la catégorie de « femmes de services », en montrant comment leur croissance allait de pair avec la multiplication des « hommes en armes », suggérant que leur développement dialectique constituait l’un des paradigmes de la mondialisation néolibérale (Falquet, 2006).

Les « hommes en armes », la guerre et la croissance néolibérale

Regardons donc maintenant du côté de ces « hommes en armes », à savoir les soldats, mercenaires, guérilleros ou terroristes, policiers, membres de gangs ou d’organisations criminelles, gardiens de prison ou vigiles, entre autres - qui exercent dans le secteur public, semi-public, privé ou illégal.

Un état de guerre et de contrôle généralisé

Comme à l’époque de la première mondialisation, qui débouche sur la Première Guerre mondiale [...] , on assiste aujourd’hui à une compétition internationale féroce et militarisée pour s’attribuer les ressources, les marchés et le contrôle des forces productives. [...] Le nouveau cadre général de cette compétition est la guerre « anti-terroriste » menée par les principales puissances néolibérales contre différents pays du Sud global. À très grands traits, elle se décline en guerres ouvertes dans différents pays moyen-orientaux, en interventions militaro-humanitaires sur le continent africain notamment (Federici, 2001), en guerre contre la migration« illégale » dans les pays de l’OCDE et en « guerre contre la drogue » sur le continent latino-américain. [...J Analyser le contrôle sécuritaire, la militarisation et l’état de guerre généralisée que nous traversons, dans une perspective de genre, est particulièrement révélateur. Ainsi, les « droits des femmes » sont de plus en plus souvent invoqués comme justification des interventions (Delphy, 2002 ; Eisenstein, 2010). Pourtant dans presque tous les cas, les violences contre les femmes provoquées par ces guerres sont considérables [...] et plus généralement de destruction du système économique et social, appauvrissant drastiquement les femmes. [...] Le renforcement du complexe carcéro-industriel employant et enfermant des millions de personnes, ainsi que de camps destinés à contenir la migration, est également notable.

Les complexes militaro-industriels et la militarisation, clés de l’économie néolibérale

Dès les années 1980, émergent deux lignes d’analyses féministes du militarisme global. [...] Cynthia Enloe (1989, 2000) a signalé notamment les liens entre l’implantation de bases militaires états-uniennes et le développement de la prostitution, puis du tourisme sexuel en Asie -ce qui permet de replacer dans une perspective historique la croissance du « travail du sexe » que d’aucun-e-s présentent parfois un peu vite comme une simple alternative« naturelle » et fort rémunératrice pour les femmes pauvres. De nombreux états du Sud, encouragés à développer le tourisme et vivant en partie des envois d’argent des migrant-e-s, sont poussés à fermer les yeux. [...]

Pour sa part [...] la sociologue française Andrée Michel (2013 [1985]) [...] montre que l’organisation du travail des industries de l’armement [...] exacerbe la division sexuelle (mais aussi « raciale » et sociale) du travail : aux jeunes femmes prolétaires et du Sud, les emplois précaires dans les usines d’assemblage, notamment électroniques, aux hommes de classe moyenne les emplois d’ingénieurs stables et bien rémunérés ou de développeurs informatiques de la Silicon Valley. Ensuite, une part considérable des fonds publics pour la recherche est mise au service des SMI (systèmes militaro-industriels), au détriment de secteurs comme la santé et l’éducation. [...]

Michel souligne également combien la vente d’armes enrichit les cinq membres permanents du conseil de sécurité de l’ONU tandis que l’achat de ces mêmes armes creuse la dette de nombreux pays du Sud —l’ac­tuelle dette grecque étant notamment causée par la course aux armements face à la Turquie. Ce système nourrit l’apparition de toutes sortes de dictateurs en puissance, propagateurs de rhétoriques guerrières nationalistes ou ethnicistes dont les femmes sont souvent les premières à faire les frais. [...]

Ainsi, les nombreux travaux menés dans une perspective de genre mais surtout d’imbrication des rapports sociaux, permettent une compréhension plus complète de la mondialisation. Ils interrogent avec insistance l’économie dominante et sa séparation arbitraire, idéologique, entre travail considéré comme productif et travail considéré comme reproductif. Ils soulignent que l’une des dynamiques centrales de la mondialisation néolibérale se joue autour de la réorganisation de la reproduction sociale tout autant que des systèmes militaro-industriels. Enfin, si l’on observe l’histoire longue, il est permis de penser que l’on assiste aujourd’hui à une nouvelle phase d’accumulation primitive (Federici, 2014 [2004]), grâce au durcissement simultané des rapports sociaux de sexe, de « race » et de classe.


[12006, « Hommes en armes et femmes "de service" : tendances néolibérales dans l’évolution de la division sexuelle et internationale du travail », Cahiers du Genre, Travail et mondialisation, Confrontations Nord/Sid. No. 40, pp.15-381.

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