Édition du 22 septembre 2020

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Asie/Proche-Orient

Le refus d’Israël de tester sa population arabe pour le Covid-19. L’apartheid sanitaire

Le directeur général des services médicaux d’urgence du Magen David Adom a annoncé dimanche 29 mars 2020, sur les ondes de Channel 12, qu’il n’y aurait plus de tests de dépistage du coronavirus dans la communauté arabe si les critères n’étaient pas modifiés. Cette déclaration surprenante n’a fait qu’intensifier nos craintes que le nombre de personnes infectées dans la communauté arabe soit bien plus élevé que ce qui a été rapporté jusqu’à présent, mais il n’y a pas d’information parce qu’il n’y a pas de tests.

Tiré de À l’encontre.

Il y a 38 patients diagnostiqués dans les communautés arabes (selon les chiffres publiés le 27 mars). Les Arabes constituent 20% de la population israélienne, et sont en outre une population à risque, en raison du pourcentage élevé de personnes souffrant de maladies chroniques, ainsi que des conditions de vie marquées par une surpopulation et une situation socio-économique plus que problématique.

Par conséquent, selon un calcul très approximatif, il devrait y avoir au moins 800 Arabes souffrant actuellement du coronavirus. Et s’il y a six porteurs pour chaque patient diagnostiqué, nous parlons d’environ 4800 patients et porteurs dans les communautés arabes qui sont susceptibles d’infecter d’autres personnes sans le savoir. A l’heure actuelle, les 38 patients représentent moins de 1% de l’ensemble des personnes infectées. C’est un pourcentage très faible, qui contredit les affirmations du directeur général du ministère de la Santé (le 27 mars) concernant les « violations arabes » des directives de confinement à domicile

Un examen approfondi semble indiquer que la morbidité vraisemblablement faible dans les communautés arabes provient en fait de l’absence de tests dans ces communautés. Selon divers rapports, le MDA [Magen David Adom : Société de la Croix-Rouge, de facto le système d’urgence sanitaire] ne se rend que rarement dans les communautés arabes et n’y dispose pas d’une bonne infrastructure [expression du système d’apartheid]. Les services d’urgence dans les communautés arabes sont généralement fournis par des entreprises privées, qui exploitent environ 600 ambulances. Les employés de ces entreprises n’ont pas été formés par MDA pour administrer des tests de dépistage des coronavirus, et les ambulanciers n’ont pas été formés pour évacuer les patients atteints de coronavirus des communautés vers les hôpitaux, qui sont généralement éloignés.

En cas d’épidémie grave du virus dans les communautés arabes, il n’y aura aucun moyen de transférer les patients de manière protégée sans risquer d’infecter d’autres personnes.

Au moment de la rédaction du présent rapport, aucune station de passage pour les tests de dépistage du coronavirus n’a été mise en place dans les communautés arabes. Le plan initial pour les points de passage au volant d’une voiture [drive in] incluait sept communautés juives, et pas une seule communauté arabe. Par conséquent, les informations sur le plan des passages type drive-in n’ont été publiées qu’en hébreu. Les Arabes n’ont pas entendu parler de ces points à temps, et en raison de la distance et du délai d’information, seul un petit nombre d’Arabes a demandé à être testé dans les communautés juives. La rareté des demandes a conduit à la décision de ne pas établir de points de passage dans les communautés arabes. Ce n’est qu’après l’intervention des membres arabes de la Knesset [les 15 élus de la Liste arabe unie] qu’une promesse a été faite de les mettre en place, mais celle-ci est retardée.

Les Arabes servant dans les équipes médicales – médecins, infirmières, soignants, laborantins et autres – sont maintenant en première ligne de la guerre contre le coronavirus dans les hôpitaux israéliens, mais ils ne peuvent pas être rassurés quant au niveau de protection de leurs familles contre le virus.

Les organisations de maintien de la santé ont décidé de créer des cliniques initiales de traitement du coronavirus, qui traitent les patients dans la communauté, et d’autres cliniques testent les personnes qui présentent des symptômes de la maladie. Mais dans les communautés arabes, ces cliniques sont très peu nombreuses. Les services médicaux de Clalit [Caisse d’assurance maladie], auxquels appartiennent plus de la moitié des Arabes assurés, n’ont préparé qu’une seule clinique, contre 45 dans les communautés juives. En outre, très peu de cliniques ont été préparées pour tester les patients qui présentent des symptômes de la maladie.

Cela soulève un grand point d’interrogation quant à la manière dont le ministère de la Santé a géré la crise du coronavirus dans la société arabe. Après la découverte du premier patient atteint de coronavirus, en février, une équipe d’urgence a été mise en place pour gérer la crise. Cette équipe est chargée de planifier le programme national d’urgence, qui comprend des étapes cruciales pour le diagnostic et le traitement des patients atteints de coronavirus dont l’état s’aggrave. Elles comprennent la préparation des hôpitaux, la mise en quarantaine des patients et des porteurs du virus, des tests et un arrêt progressif de l’activité économique, comme la fermeture des cafés et des restaurants, et l’arrêt du travail dans des lieux qui ne sont pas vitaux pour l’économie, ainsi que des études dans les universités et les écoles.

Mais cette équipe chargée du programme d’urgence ne comprend pas un seul expert arabe qui pourrait expliquer la nature unique de la société arabe lorsqu’il s’agit de gérer la crise du coronavirus. Les infrastructures d’urgence dans les communautés juives d’Israël sont basées en grande partie sur les urgences sécuritaires [militaires], avec peu d’infrastructures pour les urgences civiles. Cela place les communautés arabes dans une position inférieure en termes de capacité à faire face au virus.

Par conséquent, dès le début de la crise, il était vital de mettre en place une équipe d’urgence pour la lutte contre le coronavirus dans les communautés arabes, mais cela n’a pas été fait. De plus, le ministère de la Santé s’est abstenu de rencontrer le comité national de santé arabe, qui a été créé par des professionnels (médecins, infirmières, chercheurs en santé publique et autres domaines liés à la santé) afin d’aider à la lutte contre le virus dans ces communautés.

Le personnel du comité a travaillé dès le début de la crise pour que les informations sur le coronavirus et l’importance de la quarantaine soient disponibles en arabe. Mais les informations du ministère de la Santé en arabe ne sont pas arrivées, ou ont été retardées, et lorsqu’elles sont arrivées, elles étaient formulées dans un arabe incorrect, ce qui a provoqué un manque de confiance. Cela a entraîné un retard dans l’arrivée des informations autorisées aux communautés arabes, et dans leur internalisation. Le manque de confiance n’a fait qu’intensifier la panique.

Aujourd’hui, la maladie est sévèrement stigmatisée dans la société arabe, et les gens traitent les patients comme des lépreux. Cette situation aurait pu être évitée si l’information était arrivée à temps et de manière rationnelle, par des experts de la communauté arabe, dès le début de l’épidémie en Israël.

En termes de santé publique, en raison de la situation actuelle, les communautés arabes risquent de devenir les épicentres de l’épidémie de coronavirus, qui menacera la santé de toute la population.

Même dans les communautés arabes séparées (et il y a un certain nombre de villes avec des populations mixtes arabo-juives), il ne sera pas facile d’isoler un grand nombre de personnes, car certaines d’entre elles sont vitales pour le système de soins de santé et pour les autres institutions israéliennes. Les décideurs politiques et l’équipe d’urgence doivent comprendre que la crise du coronavirus ne peut pas prendre fin sans une intervention sérieuse pour répondre aux besoins d’environ un cinquième de la population.

Le nombre de tests doit augmenter de manière significative dans les communautés arabes, et les travailleurs d’urgence des entreprises privées doivent être formés afin de pouvoir évacuer les patients si nécessaire. Les premières cliniques devraient déjà être préparées pour recevoir et traiter les patients atteints de coronavirus, qui arriveront probablement en masse ; les hôpitaux de Nazareth devraient être renforcés et dotés des équipements nécessaires pour traiter les patients, et bien sûr il faut une diffusion appropriée de l’information.

Cela peut se faire dans le cadre d’une campagne médiatique spéciale. Toutes ces mesures pourraient contribuer à réduire la propagation de la maladie dans les communautés arabes et juives, et à améliorer la stratégie de sortie de la crise du coronavirus. (Article publié dans Haaretz, le 31 mars 2020 ; traduction rédaction A l’Encontre)

Le Dr Daoud est maître de conférences en santé publique à l’Université Ben Gourion du Néguev.

Nihaya Daoud

Le Dr Daoud est maître de conférences en santé publique à l’Université Ben Gourion du Néguev.

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