Édition du 16 juin 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Amérique latine

L’Uruguay va de l’avant dans la légalisation

Légalisation de la marijuana – peut-on réellement y croire

La Chambre des représentants d’Uruguay a approuvé par 50 voix contre 46 un projet de loi visant à légaliser et à réglementer la production, la distribution et la vente de marijuana. Il ne manque que l’approbation du Sénat en octobre pour que la mesure soit officielle, une mesure qui provoque des réactions jusqu’au Mexique, aux États-Unis et… au Canada.

Premier pays à autoriser le divorce et le droit de vote des femmes en Amérique latine, l’Uruguay a toujours été un pionnier. Grâce au culot de son président de gauche, José Mujica, le petit pays sud-américain est près de devenir le premier pays au monde où l’État contrôlerait la production et la vente de cannabis. " On va y aller en douceur. Cela m’intéresse de faire réfléchir les gens et ils peuvent proposer de meilleures solutions. C’est un problème grave, qui vaut une guerre au Mexique. Ici, un prisonnier sur trois est enfermé à cause de la drogue. Cela ne se résout pas à coups de matraque." (http://www.lepoint.fr/monde/pepe-mujica-le-president-qui-ose-legaliser-le-cannabis-09-08-2013-1712724_24.php) L’Uruguay fait déjà des émules.

Les élus de la capitale mexicaine Mexico DF viennent de convoquer la tenue d’un débat sur la légalisation du cannabis. La ville de Mexico, plus progressiste que le reste du pays, vient de mettre en place un débat sur la question. Dans un pays marqué par la guerre contre les narcotrafiquants, qui a fait plus de 70 000 morts depuis fin 2006, la question est d’importance. « Nous avons la preuve que le temps du ’non à la dépénalisation’ est révolu. Nous avons trente années de statistiques qui prouvent qu’il n’y a pas moins de délits, qu’il n’y a pas moins de toxicomanes, qu’il n’y a pas moins de drogue et qu’il y a en revanche des pertes humaines très élevées », a déclaré le maire de Mexico, mercredi 7 août lors d’un débat sur la drogue et les droits de l’homme. Même l’ex-président Vincente Fox ajoute sa voix en faveur de la légalisation (http://www.lamanchelibre.fr/national-1689-mexiqueex-president-fox-defend-legalisation-des-drogues.html).

En Uruguay, l’Etat assumerait « le contrôle et la règlementation de l’importation, l’exportation, la plantation, la culture, la récolte, la production, l’acquisition, le stockage, la commercialisation et la distribution du cannabis et ses produits dérivés. Les acheteurs devront être enregistrés dans une base de données et devront avoir plus de 18 ans. Ils pourront en acheter jusqu’à 40 g par mois dans des pharmacies spécialement autorisées ou cultiver jusqu’à six plants de marijuana chez eux.

Aux Étst-Unis, rien n’est réglé

Aux États-Unis, lors des récentes élections, les électeurs et électrices de deux états, le Colorado et Washington ont voté en faveur de la légalisation de la marijuana (19 États autorisent le canabis médical - http://www.streetpress.com/revue-du-web/101080-usa-un-19e-etat-autorise-la-marijuana-a-usage-medical). Depuis, c’est silence radio. Il y a bien le Colorado qui tente de se tailler une niche comme fournisseur de cannabis médical : l’État en a vendu 3,5 tonnes depuis la légalisation, surtout au Kansas et en Illinois (http://denver.cbslocal.com/2013/08/03/colorado-is-becoming-major-exporter-of-pot-after-legalization/). Et son usage légal a été interdit dans plus d’une vingtaine de villes de l’État (http://www.huffingtonpost.com/2013/07/23/marijuana-legalization_n_3639286.html). Pourtant, l’absence d’encadrement fait des ravages. En Californie, là où la production fournit le tiers de la consommation américaine de pot, la culture se fait de façon anarchique : "Nous avons connu le "gold rush" [ruée vers l’or], puis la ruée sur les forêts. Aujourd’hui, le "green rush" représente la troisième menace sérieuse pour nos écosystèmes..." Scott Bauer, du Department of Fish and Wildlife, l’agence californienne de protection des poissons et de la faune sauvage, s’alarme de la prolifération des cultures de cannabis dans tout le Golden State. Notamment au nord, où les comtés de Humboldt, Trinity et Mendocino forment le "triangle émeraude", épicentre de la production de marijuana. Il constate que les saumons coho, une espèce menacée, et d’autres poissons, meurent, victimes de l’assèchement des cours d’eau vidés prématurément par l’irrigation intensive des champs et des serres de cannabis. (http://www.lemonde.fr/planete/article/2013/07/15/l-ecosysteme-de-la-californie-menace-par-l-explosion-du-cannabis-business_3447583_3244.html)

Impossible de tout contrôler. Le triangle émeraude, nouvel eldorado, connaît un afflux sans précédent de cultivateurs d’herbe venus du monde entier, attirés par ce "cannabis business" très rentable et opérant sans permis. Quelle est l’ampleur du phénomène ? Aucun chiffre fiable n’existe sur ce marché noir, mais la Californie produirait un tiers de la marijuana américaine, pour une valeur marchande de 14 milliards de dollars, dépassant celle de sa production cumulée de raisins, maïs et fourrage. Et cette culture consommerait à elle seule 1% de l’électricité du pays. Certains cultivateurs de cannabis prônent une culture responsable et "durable". Kristin Nevedal, porte-parole de l’association agricole Emerald Growers (415 membres), refuse de confirmer si elle cultive ou non de l’herbe : "Dans le climat actuel, les cultivateurs n’ont pas envie de parler à la presse." Les producteurs de marijuana "évitent de demander des permis par crainte d’être poursuivis, d’autant que dans la région, les raids des agents fédéraux sont quotidiens", note-t-elle, précisant que la peine encourue est de cinq ans de prison pour cent plants cultivés, et de dix ans pour mille plants. Elle fait du lobby auprès des législateurs de Sacramento pour que la Californie adopte des mesures de régulation de la culture et de la distribution du cannabis médicinal.

C’est le seul point sur lequel le shérif d’Eureka, Steve Knight, qui note une recrudescence de la criminalité parallèle au boom de la marijuana, est d’accord avec les "cultivateurs d’herbe" : "Sans réglementation aucune, la situation ne va pas s’améliorer. Il faut décriminaliser complètement ou légaliser à l’échelle nationale, et traiter la marijuana comme le tabac." Selon les plus récents sondages, plus de 40% de la population américaine en âge de voter serait en faveur de la légalisation complète de la marijuana (http://health.usnews.com/health-news/news/articles/2013/07/16/legalize-pot-but-not-for-teens-many-us-adults-say).

Le PLC lance une campagne-pétition en faveur de la légalisation

Justin Trudeau n’est pas en reste. Lors d’un passage au Colombie-Britannique, il a annoncé son intention de légaliser le cannabis, suivant ainsi une position adoptée par son parti l’année dernière. Selon les libéraux, la lutte contre le trafic de marijuana est un échec, et il serait plus rentable de légaliser et de taxer la marijuana. « Tandis que les gangs criminels et les bandits s’enrichissent en vendant de la marijuana, la prohibition a coûté aux contribuables canadiens plus de 500 millions de dollars depuis 2006 », plaident-ils. Avant de s’emballer, il faudrait faire remarquer que le PLC n’en est pas à ses premières promesses en ce sens, promesses qui furent abandonnées aussitôt au pouvoir.

Les conservateurs canadiens n’en démordent pas : « Ces drogues sont illégales en raison des effets néfastes qu’elles ont sur ceux qui les consomment et sur la société », a écrit le parti sur son site Internet. « Nous allons continuer de protéger les intérêts des familles de ce pays. Notre gouvernement n’a aucun intérêt à ce que la marijuana soit légalisée ou à ce qu’elle devienne plus accessible aux jeunes. » Les conservateurs ont durci les peines de prisons reliées à des causes de consommation.

L’ancien procureur général libéral de la Colombie-Britannique, Geoff Plant, et son ancien premier ministre NPD Ujjal Dosanjh ont tous deux demandé la légalisation et la réglementation de la marijuana. Ils font partie d’une coalition provinciale, Sensible BC.

Le militant promarijuana Dana Larsen et son groupe, Sensible BC, ont obtenu le feu vert pour entamer dès septembre la collecte des signatures nécessaires pour une pétition proposant une loi qui décriminaliserait la possession simple de marijuana. Sensible BC aura 90 jours, à compter du 9 septembre, pour rassembler les signatures de 10 % des électeurs inscrits dans chacune des 85 circonscriptions de la province. Si le groupe réussit, Victoria devra tenir un vote législatif ou un référendum provincial à caractère non exécutoire sur la question. En Colombie-Britannique, un sondage mené à la fin 2012 indiquait que 75% des résidents étaient en faveur d’une révision des réglementations provinciales régissant la marijuana.

Ici au Québec, les campagnes en faveur de la légalisation de la marijuana ont été nombreuses mais se sont toutes cassées les ailes sur les fins de non-recevoir des partis au pouvoir, y compris ceux qui s’étaient engagé à débattre de la question ou d’y inclure une dose de dépénalisation. (ou décriminalisation). Du Parti marijuana au Bloc Pot en passant par des prises de position citoyennes, nombreuses ont été les initiatives en ce sens, initiatives qui n’ont jamais abouti à cause du blocage des élites. Les nombreuses commissions (Le Dain en 1973, Nolin en 2003 notamment) créées par le gouvernement fédéral sont demeurées lettres mortes.

Utilisé depuis des millénaires en Asie, en Afrique et en Amériques pour des fins médicales, récréatives et religieuses, l’usage du cannabis a été criminalisé dans les années 50 tant au Canada (1954) qu’aux États-Unis (1956) (Voir UTILISATIONS HISTORIQUES ET CULTURELLES DU CANNABIS ET LE « DÉBAT SUR LA MARIJUANA » AU CANADA, Produit pour le comité sénatorial spécial sur les drogues illicite, Leah Spicer, Division du droit et du gouvernement, 12 avril 2002). Les résistances proviennent tant des milieux criminels que policiers qui souhaitent le maintien du statu quo, les premiers pour les profits juteux, les seconds pour les budgets et moyens immenses mis à leur disposition pour œuvrer à la répression. Après 60 années de prohibition et d’interdits, il serait temps de faire table rase de cette approche moralisante et punitive qui coûte et brise des vies bien davantage que la simple consommation et remettre sur les rails le projet d’un accès public à un cannabis hors des mains de la mafia et sans risque de l’arbitraire policier. Une telle mesure aurait pour avantage d’éliminer les peines d’emprisonnement, d’assurer la qualité et l’accessibilité du produit et d’en réduire les coûts tout en coupant l’herbe sous le pied des milieux criminalisés.

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