Édition du 10 décembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Mouvement syndical

Les États-Unis ne sont pas en faillite

Vous trouvez ci-dessous, le discours lu par Michaël Moore. Dans son discours, il se permet quelques libertés avec le texte. Mais globalement, quand il commence à le lire, il le suit d’assez près.

Contrairement à ce que le pouvoir voudrait vous faire croire afin que vous renonciez à votre pension, afin de couper vos salaires... et que vous vous contentiez de la vie que vos arrières-grands-grands-parents avaient, les États-Unis ne sont pas en banqueroute. Loin de là. Le pays est inondé de richesses . C’est juste qu’elles ne se retrouvent pas entre vos mains. La richesse a été transférée, c’est le plus grand hold-up de l’histoire, des travailleurs et des consommateurs vers les banques et les portefeuilles des hyper-riches.

Aujourd’hui, 400 États-Uniens possèdent le même somme d’argent que la moitié de tous les États-Uniens réunis.

Permettez-moi de le dire. 400 personnes, riches jusqu’à l’indécence, dont la plupart ont bénéficié d’une certaine manière du sauvetage en 2008 de plusieurs milliards de dollars, grâce aux contribuables, ont maintenant comme butin, autant de réserves et de biens que ce que possèdent 155 millions d’Américains réunis. Si vous n’appelez pas cela un coup d’état financier, alors vous n’êtes tout simplement pas honnête à ce que vous savez être la vérité dans votre cœur.

Et je peux comprendre pourquoi. Admettre que nous avons laissé un petit groupe d’hommes déguerpir avec le magot et thésauriser la richesse qui devrait servir au fonctionnement de notre économie, cela signifie accepter le fait humiliant que nous avons effectivement remis notre précieuse démocratie à une élite fortunée. Wall Street, les banques et les 500 premières compagnies classées par Fortune dirigent maintenant cette République - et le reste d’entre nous, jusqu’au mois dernier, nous nous sommes sentis complètement impuissants, incapable de trouver un moyen de faire quelque chose.

Je n’ai qu’un diplôme d’études secondaires. Mais quand j’étais à l’école, chaque élève devait prendre un semestre de cours en économie afin d’obtenir son diplôme. Voici ce que j’ai appris : l’argent ne pousse pas sur les arbres. Il croît lorsque nous faisons des choses. Il croît lorsque nous avons de bons emplois avec de bons salaires que nous utilisons pour acheter les choses dont nous avons besoin et ainsi créer plus d’emplois. Il croît quand nous nous offrons le service d’un excellent système d’éducation qui génère une nouvelle génération d’inventeurs, d’entrepreneurs, d’artistes, de scientifiques et de penseurs qui feront naître la nouvelle grande idée pour la planète. Et cette nouvelle idée créera de nouveaux emplois qui créeront des recettes pour l’État. Mais, si ceux qui ont le plus d’argent ne paient pas leur juste part d’impôts, l’État ne peut pas fonctionner. Les écoles ne peuvent alors produire les meilleurs et les plus brillants qui ensuite créeront ces emplois. Quand les riches accumulent leur argent, nous avons vu ce qu’ils font avec : ils jouent de façon insouciante sur des paris risqués de Wall Street, détruisant ainsi notre économie. Le crash économique qu’ils ont créé nous a coûté des millions d’emplois. Cela a entraîné également une diminution des recettes fiscales. Tout le monde a souffert à cause des choix des riches.

La nation n’est pas en faillite, mes amis. Wisconsin n’est pas en banqueroute. Dire que le pays est en faillite est répéter un énorme mensonge. C’est l’un des trois plus grands mensonges de la décennie : 1) l’Amérique est en faillite, 2) l’Irak a des ADM, et 3) Les Packers ne peut pas gagner le Super Bowl sans Brett Favre.

La vérité, c’est qu’il y a suffisamment d’argent pour tout le monde. Et beaucoup d’argent. C’est juste que les responsables ont détourné la richesse vers un profond puits situé sur leurs terres bien gardées. Ils savent qu’en faisant cela, ils ont commis des crimes et ils savent qu’un jour, vous pouvez vouloir récupérer une partie de cet argent qui est le vôtre. Ils ont donc acheté et payé des centaines de politiciens à travers le pays pour exécuter leurs ordres. Mais au cas où cela ne fonctionne pas, ils vivent dans leurs quartiers bien clôturés, leur jet de luxe est toujours plein de carburant, les moteurs en marche, espérant que ce jour-là ne vienne jamais. Pour prévenir le jour où le peuple leur demandera des comptes, les riches ont fait deux choix très intelligents :

1. Ils contrôlent le message. En possédant la plupart des médias, ils ont ingénieusement convaincu de nombreux Américains ayant peu de moyens d’acheter leur version du rêve américain et de voter pour les politiciens. Leur version du rêve américain dit que vous aussi pouvez être riche un jour – c’est ça l’Amérique, où tout peut arriver si vous travaillez suffisamment fort ! Ils vous donnent des exemples crédibles pour vous montrer comment un pauvre garçon peut devenir un homme riche, comment l’enfant d’une mère célibataire de Hawaï peut devenir président, comment un gars avec un diplôme d’études secondaires peut devenir un cinéaste à succès. Ils raconteront ces histoires pour vous encore et encore, à cœur de jour, de sorte que la dernière chose que vous voudrez faire sera de protester - parce que vous - oui, vous aussi ! - pouvez être riche / président / lauréat d’un Oscar, un jour ! Le message est clair : gardez la tête baissée, le nez dans le guidon, ne secouez surtout pas le bateau et assurez-vous de voter pour le parti qui protège l’homme riche que vous pourriez être un jour

2. Ils ont inventé une pilule empoisonnée sachant que vous ne voudrez jamais la prendre. C’est leur nouvelle version d’arme de destruction massive. Quand ils ont menacé de libérer cette arme de destruction économique massive en Septembre 2008, nous avons cligné des yeux. Alors que l’économie et les marchés boursiers dégringolaient, et les banques prises en flagrant délit d’une chaîne de Ponzi mondiale, Wall Street a proclamé cette menace : soit que vous preniez des milliers de milliards de dollars des poches des contribuables américains ou l’économie s’effondrera. Vous nous transférez cela ou adieu aux comptes d’épargne, adieu aux pensions, adieu au Trésor des États-Unis, adieu aux emplois, aux maisons et adieu à l’avenir. C’était terrifiant et cela a effrayé tout le monde. « Venez ici ! Prenez notre argent ! Pas d’inquiétude ! Nous allons même en imprimer plus pour vous ! Il suffit de le prendre ! Mais, s’il vous plaît, laissez–nous tranquilles, S’IL VOUS PLAÎT !"

Les cadres des conseils d’administration, et ceux des fonds spéculatifs ne pouvaient contenir leurs rires, leur joie, et avant même que trois mois s’écoulent, se signaient les uns les autres d’énormes bonus en s’émerveillant de la manière dont ils avaient parfaitement berné une nation pleine de dupes. Des millions avaient perdu leur emploi et des millions avaient perdu leurs maisons. Mais il n’y avait aucune révolte (voir # 1).

Jusqu’à maintenant. Maintenant, au Wisconsin ! Jamais un résident du Michigan n’a été plus heureux de partager un grand, grand lac avec vous ! Vous avez réveillé le géant endormi : le peuple des travailleurs des États-Unis d’Amérique. À l’heure actuelle la terre tremble et le sol se déplace sous les pieds de ceux qui sont en charge. Votre message a inspiré les gens dans les 50 États et le message est le suivant : Nous en avons assez ! Nous rejetons toute personne qui nous dit que les États-Unis sont en faillite. C’est tout le contraire ! Nous sommes riches de talents et d’idées, de force de travail et, oui, d’amour. L’amour et la compassion envers ceux qui, sans aucune faute de leur part, ont tout perdu. Mais ils aspirent encore à ce nous voulons : retrouver notre pays ! retrouver notre démocratie ! retrouver notre vrai nom : Les États-Unis d’Amérique. Pas les Corporations Unies d’Amérique ! Les États-Unis d’Amérique !

Comment pouvons-nous y arriver ? Eh bien, nous le ferons avec un peu d’Égypte ici, un peu de Madison là. Arrêtons-nous un instant et rappelons-nous ce pauvre homme avec un stand de fruits en Tunisie qui a donné sa vie afin que le monde prenne conscience qu’un gouvernement dirigé par des milliardaires pour des milliardaires est un affront à la liberté, à la moralité, et à l’humanité.

Merci, Wisconsin. Vous avez fait comprendre à la population que c’était leur dernière chance d’attraper le dernier fil qui restait de ce que nous sommes en tant qu’Américains. Pendant trois semaines, vous avez dormi sur le sol, dans le froid, avez quitté la ville pour l’Illinois- tout ce qu’il fallait faire, vous l’avez fait, et une chose est certaine : Madison n’est que le début. Les riches prétentieux ont exagéré leur pari. Ils n’ont pu se contenter de l’argent pillé au Trésor. Ils n’ont pu se rassasier de l’élimination des millions d’emplois et leur remplacement à l’étranger pour mieux exploiter les pauvres ailleurs. Non, il leur faut encore plus - plus que ce que possèdent les autres riches du monde. Ils doivent dominer notre âme. Ils doivent nous dépouiller de notre dignité. Ils doivent nous museler de telle sorte que nous ne puissions même pas nous asseoir à table avec eux pour négocier des choses élémentaires comme le nombre d’élèves par classe, ou des gilets pare-balles pour tous les policiers, ou quelques heures de sommeil supplémentaires aux pilotes pour bien faire leur travail - leur travail à 19,000 $ par année.

C’est bien le salaire que font certains pilotes sur les compagnies aériennes régionales, possiblement même le pilote recrue qui m’a piloté ici aujourd’hui pour Madison. Il m’a dit qu’il a cessé d’espérer une augmentation de salaire. Tout ce qu’il demande pour l’instant, c’est suffisamment de temps au sol afin de n’avoir pas à dormir dans sa voiture entre les heures de son horaire de travail à l’aéroport O’Hare. Voilà comment nous sommes tombés odieusement bas ! Les riches exploiteurs ne pouvaient se contenter de payer cet homme seulement 19,000 $ par année. Ils devaient en plus rogner son sommeil, le rabaisser, le déshumaniser. Après tout, il est juste un autre minable, n’est-ce pas ?

Et cela, mes amis, c’est une erreur fatale de l’Amérique des corporations. En essayant de nous détruire, ils ont donné naissance à un mouvement - un mouvement massif, d’une révolte non violente à travers le pays. Nous savions tous qu’il devait y avoir un point de rupture, un jour, et ce moment est à nos portes. Beaucoup de gens dans les médias ne comprennent pas cela. Ils disent, à propos de l’Égypte, qu’ils ont été pris au dépourvu, qu’ils n’ont jamais vu cette révolte venir. Maintenant, ils se montrent surpris et déconcertés et se demandent pourquoi tant de centaines de milliers sont venus à Madison au cours des trois dernières semaines pendant la brutale saison d’hiver. "Pourquoi sont-ils tous là dehors dans le froid ?" Après les élections en novembre, c’était censé être réglé !

"Il y a quelque chose qui se passe ici, et vous ne savez pas ce que c’est, n’est-ce-pas ?"

L’Amérique n’est pas en déroute ! La seule chose en déroute c’est la boussole morale de nos gouvernants. Et nous devons réparer cette boussole et gouverner nous-même le navire à partir de maintenant. N’oubliez jamais : tant que notre Constitution existe, c’est « une personne, un vote ». C’est ce que les riches détestent le plus des États-Unis - parce que, même s’ils semblent détenir tout l’argent et toutes les cartes, à contrecœur ils ne peuvent ignorer ce fait inébranlable : Nous sommes plus nombreux qu’eux !

Madison, ne reculez pas. Nous sommes avec vous. Ensemble, nous allons gagner.

Michaël Moore, 8 mars 2011
Traduction : Françoise Breault

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