Édition du 30 novembre 2021

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Environnement

Les « compensations » forestières pourraient sonner le glas des ambitions climatiques du Canada et de la COP – voici pourquoi

Cette semaine, Greenpeace Canada a présenté une soumission à l’Évaluation stratégique des changements climatiques du gouvernement fédéral. Dans ce document, nous soutenons que le fait de laisser les grands pollueurs se servir des forêts comme excuse pour continuer à émettre des gaz à effet de serre serait désastreux pour les ambitions climatiques du Canada et ne constitue pas une solution à la perte de biodiversité mondiale.

Tiré de Greenpeace Canada.

Les soi-disant « compensations » (ou « excuses pour polluer ») seront également un enjeu clé lors de l’imminente COP à Glasgow, où les nations débattront de l’ouverture ou non des marchés mondiaux à cette dangereuse menace qui entraverait toute véritable action climatique.

Mais que sont exactement les « compensations » ? Comment menacent-elles nos efforts visant à prévenir le changement climatique ? Et quelle est l’alternative ? Poursuivez votre lecture.

Les compensations forestières

La « compensation » a lieu quand les entreprises et les gouvernements tentent d’atteindre leurs objectifs de réduction des gaz à effet de serre tout en continuant à en émettre.

Une « compensation carbone » désigne une quantité d’émissions de gaz à effet de serre qui est évitée ou séquestrée afin de compenser d’autres émissions, ce qui permet aux grands pollueurs de continuer à émettre des quantités massives de gaz à effet de serre en partant de l’hypothèse douteuse qu’elles seront compensées d’une manière ou d’une autre.

Quant aux compensations forestières, il s’agit généralement d’une zone de forêt protégée ou d’arbres plantés pour compenser la pollution atmosphérique continue.

Ainsi, une compagnie pétrolière peut payer quelqu’un d’autre pour planter des arbres ou dire qu’elle protège une forêt qui, normalement, aurait été exploitée, puis continuer à émettre du carbone en prétendant que d’autres émissions ont été épargnées ailleurs. C’est logique, pas vrai ? Bien sûr que non.

Heureusement, un certain nombre de journalistes et d’activistes ont examiné cette « solution » au changement climatique de plus près et des études de cas troublantes ont fait surface. Voir : Doubts over Shell’s ‘drive carbon neutral’ claim (traduction française ici) et A Top U.S. Seller of Carbon Offsets Starts Investigating Its Own Projects.

Les forêts ne sont pas une excuse pour polluer

Utiliser les forêts canadiennes comme excuse pour continuer à émettre des gaz à effet de serre est une politique publique tout à fait terrible. Voici pourquoi.

D’abord et avant tout, la prémisse fondamentale est erronée : les grands pollueurs utilisent leurs profits faits sur le dos du climat pour acheter la nature afin de pouvoir continuer à polluer. Ce sont ces mêmes entreprises qui nous ont mis dans la situation où nous nous trouvons actuellement en utilisant nos ressources naturelles communes de manière irresponsable.

Deuxièmement, les forêts canadiennes sont en mauvais état en raison du changement climatique, de la mauvaise gestion chronique de l’industrie forestière et de l’inaction des gouvernements pour les protéger. Par conséquent, elles sont déjà devenues des émetteurs nets.

Ainsi, bien que les forêts soient l’un de nos meilleurs alliés dans la lutte contre le changement climatique, nous devons comprendre que leur capacité à éliminer le dioxyde de carbone est limitée et qu’elles sont tout simplement incapables de compenser les énormes émissions industrielles du Canada. Le peu de carbone supplémentaire que nous pouvons séquestrer dans les forêts doit compenser nos émissions passées de combustibles fossiles, et non la pollution de demain.

Ces formes de compensations posent également des problèmes importants dans la pratique. Par exemple :

- L’impermanence : Tout bénéfice tiré de la compensation carbone par les forêts est aussi certain que l’avenir des forêts elles-mêmes – c’est-à-dire pas du tout, vu l’impact du changement climatique sur les forêts et l’augmentation des dangers naturels ou d’origine humaine (incendies, exploitation forestière, sécheresses et parasites). Les avantages de l’élimination progressive des combustibles fossiles et de la séquestration de tout ce carbone dans le sol au lieu de le brûler sont, quant à eux, permanents.

- Le temps : Les émissions de combustibles fossiles sont immédiates, alors que la croissance des arbres s’étire sur plusieurs décennies. Si nous continuons à utiliser des combustibles fossiles, nous créons un décalage temporel qui entraîne des augmentations de température plus élevées et des impacts climatiques plus importants avant de pouvoir réduire le taux de CO2 atmosphérique.

- Fuite de carbone : Au niveau mondial, la protection des forêts à un endroit peut s’avérer inutile si elle ne sert qu’à entraîner des coupes ou la déforestation ailleurs.

- L’additionnalité : Les gens en faveur de la compensation carbone partent du principe que les forêts seraient détruites sans leur intervention. Comment pouvons-nous avoir la certitude qu’une forêt « compensée » n’allait pas être conservée ou restaurée de toute façon ?

Une menace mondiale pour le succès de la COP

La plupart des « règles » de mise en œuvre de l’Accord de Paris de 2015 ont été adoptées. Mais l’un des principaux points en suspens est l’article 6. Ses neuf paragraphes ne couvrent qu’une seule page, mais il est profondément controversé. Les règles de l’article 6 seront clarifiées à Glasgow.

L’aspect le plus controversé de l’article 6 est la proposition de nouveaux marchés mondiaux du carbone afin de permettre l’échange de réductions d’émissions créées partout dans le monde par le secteur public ou privé. Les crédits carbone pourraient, par exemple, être générés en plantant des arbres ou en achetant des forêts existantes afin de « compenser » un projet d’énergie sale à l’autre bout du monde.

Mais la compensation n’empêche pas le carbone de pénétrer dans l’atmosphère et de réchauffer notre monde, elle le garde simplement hors des livres des entreprises responsables. En bref, c’est une supercherie, cela ne fonctionne pas, et la création d’un marché mondial ne fera que retarder l’adoption de mesures concrètes.

Quelles sont les vraies solutions ?

Les preuves scientifiques sont claires : pour éviter que cette crise mondiale ne s’aggrave, nous devons réduire immédiatement les émissions de gaz à effet de serre, tout en protégeant et en restaurant de vastes écosystèmes naturels.

Cela implique de dire NON aux compensations et OUI à l’élimination des combustibles fossiles.

Nous devons également améliorer la biodiversité et l’intégrité écologique de nos forêts pour qu’elles puissent redevenir des puits de carbone, tout en reconnaissant que la nature – et les terres autochtones – sont bien plus qu’une solution pour éliminer et stocker le carbone. Pour cela, il faut progresser beaucoup plus rapidement vers l’objectif du Canada de protéger au moins 30 % des terres d’ici 2030 et de favoriser le leadership autochtone par le biais des aires protégées et conservées autochtones (APCA).

Enfin, lors des prochaines négociations de la COP à Glasgow, l’article 6 ne doit pas être interprété comme s’il concernait les marchés de compensation carbone. Greenpeace soutient que l’article 6 concerne la coopération internationale pour résoudre l’enjeu du changement climatique et soutenir l’apport de financement, le transfert de technologie et le renforcement des capacités.

Tant au niveau national qu’international, le gouvernement canadien a des décisions importantes à prendre au cours des prochains mois – plus d’excuses pour continuer à polluer, ou une véritable action climatique. C’est aussi simple que cela.

Le nouveau ministre de l’Environnement et du Changement climatique du Canada est actuellement à la COP26 avec Justin Trudeau. Envoyez-lui un message : dites-lui de dire NON aux compensations carbone comme excuse pour polluer, et OUI à la fin des énergies fossiles ! Envoyez-lui un tweet :

Shane Moffatt

Blogueur sur le site de Greenpeace Canada.

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