Édition du 17 mai 2022

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Afrique

Les militaires soudanais jouent la carte russe

Alors que la junte militaire fait face à une opposition persistante de la rue, elle tente d’obtenir un soutien plus déterminé de Moscou, ce qui n’est pas sans risque en cette période d’affrontement entre la Russie et l’OTAN autour de l’Ukraine.

Tiré de Orient XXI.

Voilà une photo passée totalement inaperçue : Sergueï Lavrov en grande discussion avec Mohamed Hamdan Dagalo dit Hemetti, numéro 2 de la junte militaire au pouvoir à Khartoum depuis le 25 octobre 2021. Il faut dire que le cliché a été pris le 26 février, soit deux jours après le début de l’offensive russe contre l’Ukraine. Le tout-puissant chef de la Force de soutien rapide (Rapid Support Forces, RSF) dans la capitale russe était arrivé la veille de la guerre lancée par Vladimir Poutine. À cette date, sauf à être soudanais, à travailler sur le Soudan ou à se passionner pour ce pays, pas de raison de trouver le fait notable.

Pour autant, ce long séjour moscovite de six jours demande à être décrypté. Il en dit long à la fois sur la situation inconfortable de la junte, sur les liens entretenus par la caste militaire soudanaise avec le Kremlin et sur les ambitions russes en Afrique. Entre soutien réciproque de régimes isolés et réaffirmation de la mise en œuvre d’une base navale russe à Port-Soudan, cette visite peut avoir des conséquences régionales et internationales.

De très anciennes relations de Vladimir Poutine

Vladimir Poutine a trouvé avec Hemetti un rare soutien franc et massif : « La Russie a le droit d’agir dans l’intérêt de ses citoyens et de protéger sa population. C’est son droit en vertu de la Constitution et de la loi », a affirmé à Moscou le numéro 2 de la junte sur une télévision russe. Une prise de position un peu trop directe sans doute en ces temps de fortes tensions entre l’Occident et la Russie. Trois jours plus tard, devant les ambassadeurs européens en poste à Khartoum, le ministre des affaires étrangères par intérim Ali Al-Sadiq nie la véracité de la déclaration. Officiellement, le Soudan appelle à la « fin de l’escalade » entre la Russie et l’Ukraine et à un « retour au dialogue ». Mais le 2 mars, Khartoum s’abstient lors du vote de l’Assemblée générale de l’ONU, exigeant que la « Russie cesse immédiatement de recourir à la force contre l’Ukraine ».

On peut y voir un rendu de politesse à un pouvoir russe qui n’a pas condamné le coup d’État du 25 octobre au Soudan. Sergueï Lavrov, le ministre russe des affaires étrangères, avait assuré que le Soudan était victime de « manœuvres de déstabilisation » ourdies par l’Occident. On peut y voir la preuve que les solides relations entre le régime de Vladimir Poutine et celui d’Omar Al-Bachir ont survécu au renversement de l’autocrate en avril 2019. Instaurées par la visite du dictateur soudanais, alors au ban des nations, à Moscou en 2017, elles ont continué à être gérées par les généraux pendant la transition démocratique, comme nombre de relations bilatérales.

C’est donc l’un des cinq généraux au pouvoir à Khartoum qui s’est rendu à Moscou pour, a-t-il déclaré, « faire progresser les relations entre le Soudan et la Russie vers des horizons plus larges, et renforcer la coopération existante entre nous dans divers domaines ». Premier « domaine », fort prosaïque : les caisses de l’État soudanais. Prosaïque mais prioritaire, comme le montre la composition de la délégation : outre le chef de la RSF, de hauts responsables de la chambre de commerce, ainsi que les ministres de l’énergie, des mines, de l’agriculture et des finances ont fait le déplacement. La présence du titulaire de ce dernier poste, Jibril Ibrahim, en dit long. La situation économique, mauvaise depuis des années, est plus catastrophique chaque jour qui passe. En partie du fait des généraux putschistes eux-mêmes : leur prise du pouvoir a mis fin non seulement à la transition démocratique, mais aussi au retour du pays sur la scène internationale, bien entamé sous les gouvernements civils du premier ministre renversé Abdallah Hamdok.

Suspension de l’aide occidentale

Dès le lendemain du coup d’État, les États occidentaux et les grandes agences financières internationales ont gelé dons, prêts et rééchelonnement de la dette. Les États-Unis, par exemple, ont suspendu une aide de 700 millions de dollars (635 millions d’euros), la Banque mondiale a fait de même pour 2 milliards de dollars (1,8 milliard d’euros). L’inflation met les ménages à genoux. La livre soudanaise, qui s’était enfin stabilisée juste avant le putsch, dévisse à nouveau face au dollar. Les pénuries — notamment en blé — menacent, les délestages d’électricité sont de plus en plus fréquents et de plus en plus longs. Le tout alors que s’annonce le ramadan, période traditionnelle de hausse des prix.

« L’un des objectifs était d’avoir accès à du blé et à du pétrole, dont la junte va avoir désespérément besoin dans les prochains mois pour stabiliser son pouvoir, explique Kholood Khair, du think tank Insight Strategy Partners. Les récoltes hivernales ont été catastrophiques, et la saison des semences n’est pas mieux engagée, notamment à cause de l’absence de gestion de l’agriculture et de l’irrigation depuis le coup d’État. L’insécurité alimentaire, déjà très haute, va devenir critique dans les prochains mois. »

La visite de Moscou apportera des « changements économiques importants dans les secteurs de l’agriculture et de l’énergie », a assuré Souleiman Sandal, un des dirigeants du Mouvement pour la justice et l’égalité. Le chef de ce groupe armé darfouri, signataire de l’accord de paix de Juba, n’est autre que l’actuel ministre de l’économie et des finances Jibril Ibrahim, qui a accompagné Hemetti. Ce dernier, de retour à Khartoum, a affirmé que les Russes voulaient investir au Soudan. L’optimisme se conjugue au futur, car aucune signature de contrats n’a été annoncée. Le moment est d’ailleurs mal choisi pour demander de l’aide à la Russie : la guerre coûte cher, et les sanctions aussi. On peut parier que Moscou n’aura ni le goût ni la capacité d’assister un pays tiers.

L’annonce principale concerne le domaine militaire, avec l’établissement d’une base navale russe à Port-Soudan. Ce qui, en ces temps de confrontation ravivée entre Washington et Moscou, n’a pas échappé aux États-Unis. Le projet de base n’est pas nouveau, mais il prend en ces temps de retour de la confrontation OTAN-Russie une dimension particulière. Rappel, donc : c’est Omar Al-Bachir qui, le premier, lors de sa visite à Sotchi en 2017, a suggéré l’idée à Vladimir Poutine, qui l’a écartée à l’époque. Le projet ressurgit dans l’accord de coopération militaire signé en mai 2019, alors que les généraux du Conseil militaire de transition gouvernaient le Soudan et que les révolutionnaires n’avaient pas encore imposé un gouvernement civil. En novembre 2020, le gouvernement russe officialise la demande, selon l’agence de presse russe Tass. Mais les autorités soudanaises tergiversent : il faut l’aval du Parlement, et de parlement, il n’y a pas encore, s’était entendu dire le Kremlin en juin 2021. L’accord de coopération militaire lui-même est remis en cause. À l’époque, le gouvernement dirigé par Abdallah Hamdok vient de voir ses efforts couronnés : un mois plus tôt, la conférence de Paris a marqué le retour du pays ostracisé depuis des décennies dans la communauté internationale, et les promesses d’aides affluent des capitales occidentales. Ce n’est pas le moment de fâcher Washington et ses alliés.

Une première base russe en mère Rouge

Le général Stephen Townsend, commandant des forces américaines en Afrique, a déclaré à la commission des forces armées du Sénat que cette perspective était l’une de ses principales préoccupations stratégiques, rapporte le Wall Street Journal (2 mars 2022). Cette base serait le premier « point d’appui naval » de la Russie en mer Rouge depuis la chute de l’URSS. Elle pourrait accueillir quatre bâtiments, y compris à propulsion atomique, et 300 personnes pour une durée de 25 ans, un bail renouvelable pour 10 ans supplémentaires. Outre le prestige, Moscou se mettant au même niveau que les grandes puissances ayant des bases à Djibouti (France, Chine, États-Unis et Japon), elle permettrait à la Russie d’avoir un œil sur le trafic maritime entre l’océan Indien et la Méditerranée et d’asseoir sa présence aux portes de l’Afrique. « Le projet est toujours étudié par le ministère de la défense », a annoncé Hemetti à son retour de Moscou. La junte balayait une fois de plus une décision prise par le gouvernement civil de la transition démocratique.

« Hemetti n’a pas le droit d’offrir une base à la Russie, s’insurge l’écrivain et porte-parole de la coalition politique Nidaa Soudan, Salah Jalal. Les forces nationalistes et les personnalités rationnelles devraient s’efforcer de mettre immédiatement un terme à ses agissements sur cette question qui constitue une menace sérieuse pour la sécurité et les intérêts du Soudan. » Même refus de la part des Forces de la liberté et du changement (FFC), alliance de partis politiques et d’organisations de la société civile qui a gouverné pendant la transition démocratique, de l’Association des professionnels soudanais (Sudanese Professionals Association, SPA), regroupement de syndicats, fer de lance de la révolution de 2018. Si les comités de résistance qui mènent la lutte pacifique contre la junte refusent de commenter les « actions et décisions des dirigeants du coup d’État », car ils ne leur reconnaissent « aucune légitimité » pour agir au nom du pays, les drapeaux ukrainiens et les pancartes de soutien au peuple ukrainien ont fait leur apparition dans les manifestations contre le régime militaire.

Dans le chaudron à rumeurs qu’est aujourd’hui Khartoum, on suppute aussi que Hemetti, en allant à Moscou, a voulu raffermir ses positions et s’assurer de l’appui du groupe paramilitaire Wagner s’il venait à être menacé. Il faut avoir en tête qu’au Soudan, dans une ambiance délétère, les rumeurs de tentatives de « coup d’État dans le coup d’État » se comptent en dizaines par semaine, s’appuyant sur la rivalité, réelle, entre la RSF de Hemetti et l’armée nationale. La première a noué des liens avec les paramilitaires russes de Wagner, présents au Soudan depuis 2018. Il y a quelques semaines, des témoins attestaient de leur présence au Darfour. Très récemment, les réseaux sociaux ont diffusé des images de blancs en uniforme dans des magasins de Khartoum, les présentant comme des membres du groupe russe.

En faisant la visite de Moscou à ce moment précis, Hemetti a pris le risque d’isoler un peu plus sinon le Soudan, du moins la junte dont il est le numéro 2. Il a peut-être aussi fait un calcul osé et envoyé un message aux États-Unis : « Si vous persistez dans votre attitude d’ostraciser le régime militaire, nous pourrions bien n’avoir d’autre choix que de tout miser sur Moscou ». C’est une hypothèse que soutient Kholood Khair : « Les Émirats arabes unis tentent une médiation entre Al-Burhan et Abdallah Hamdok pour que celui-ci reprenne son poste de premier ministre. Ils le font, car ils craignent que le Soudan choisisse le camp russe. Ils ne veulent pas de cette base navale russe, qui contrarierait leurs propres ambitions en mer Rouge. Pour la junte, les Émirats permettent de garder un lien avec les pays occidentaux. Les généraux espèrent que ça débouchera sur un retour de l’aide promise. » L’onde de choc de la guerre contre l’Ukraine a déjà commencé à secouer le continent.

Gwenaëlle Lenoir

Journaliste indépendante, spécialiste du monde arabe et de l’Afrique de l’Est.

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