Édition du 31 janvier 2023

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Monde du travail et syndicalisme

Les patrons utilisent la guerre pour retirer des droits aux travailleurs et travailleuses

Entretien avec Yuri Samoilov, du Syndicat Indépendant des Mineurs d’Ukraine.

"Tout comme au début de la guerre, notre tâche est d’aider les membres de nos syndicats qui servent maintenant dans l’armée. Je dirais ceci, l’approvisionnement de l’armée à un niveau aussi élémentaire que les vêtements et équipements pour le froid, a besoin de s’améliorer. L’hiver a déjà commencé, et il est rude."

Tiré de Entre les lignes et les mots

Yuri, merci beaucoup de prendre le temps de nous répondre dans les conditions difficiles où vous vous trouvez à cause de la guerre. Pour commencer, pouvez-vous nous dire quelques mots sur vous et votre rôle dans le mouvement syndical à Kryvyi Rih ?

Je m’appelle Yuri Samoilov et je suis le président du Syndicat Indépendant des Mineurs de la ville de Kryvyi Rih. De plus, je représente la Confédération Locale des Syndicats Indépendants, qui inclut également des cheminots, des enseignants, des soignants et des travailleurs de l’industrie des services. Actuellement, le Syndicat des Mineurs comprend aussi des travailleurs de la métallurgie, et des travailleurs du secteur médical.

Quand votre organisation a-t-elle été fondée ?

A Kryvyi Rih, on l’a fondée en 1992.

Qui sont les employeurs les plus importants, ou les entreprises les plus grandes à Kryvyi Rih, hormis Arcelor Mittal, que nous connaissons tou.tes ?

Il y a des mines, des fabriques et des usines sidérurgiques possédées par des oligarques ukrainiens : Yaroslavsky, Kolomoisky et Akhmetov. Quand on se met en grève, on entre en conflit avec ces trois oligarques.

Et est-ce que vos organisations sont présentes à Arcelor Mittal ?

A Arcelor Mittal on a un comité d’environ 400 personnes, dont des employé.es d’entreprises de sous-traitance. Il y a environ mille personnes qui sont employées directement par Arcelor Mittal, et dans la sous-traitance il peut y avoir jusqu’à 20 000 personnes. La plupart travaillent dans des entreprises locales. Actuellement nous avons deux comités là-bas.

Combien votre syndicat compte-t-il de membres à Kryvyi Rih ?

Environ 2400.

Vous nous avez indiqué qu’il y avait des grèves chaque année à Kryvyi Rih, quand a eu lieu la dernière ?

La dernière grande grève a eu lieu en 2020, avec un groupe de mineurs qui est resté 46 jours sous terre. Au départ ils étaient environ 500, et à la fin de la grève il y avait environ 50 personnes sous terre. De plus, il y a eu des manifestations, on a investi le palais présidentiel, c’est à dire qu’on est allés à Kyiv pour une entrevue avec le président. Il y a eu des affrontements avec la police. Nous nous battions pour une augmentation des salaires de 30% et le maintien de la protection sociale pour les mineurs et les mineuses. Les patrons se sont imaginés qu’aujourd’hui le travail dans les mines, sous terre, n’est plus dangereux, que les mineurs ne travaillent plus dans des conditions difficiles et dangereuses, et c’est ce qui a provoqué le conflit. Ce conflit est toujours en cours, simplement en ce moment il est dans une phase silencieuse. Je pense que dans les deux ans à venir, cette histoire de remise en cause de la protection sociale va se répéter. Maintenant les patrons utilisent la situation de la guerre pour retirer des droits et des garanties aux travailleurs, à la fois financiers et sociaux.

Quelle est la situation actuelle de l’industrie à Kryvyi Rih ?

L’industrie fonctionne à environ 30% de sa capacité. Certains travailleurs sont au chômage technique. Là où nous sommes présents avec le syndicat, les choses se font d’une manière plutôt civilisée, mais là où nous ne sommes pas présents, les travailleurs sont tout simplement jetés dehors, et ils ne touchent pas leur salaire. Beaucoup d’hommes de Kryvyi Rih servent dans l’armée. Les gens vivent un stress permanent, parce qu’en ce moment il peut y avoir « du travail » pour « de l’argent ». J’insiste sur le mot « du », sur l’incertitude. Il se peut aussi bien qu’il n’y ait ni travail ni argent du tout. Il y a beaucoup de personnes déplacé.es, de réfugié.es, dans la ville. Qui viennent de Zaporizhzia, de la région de Donetsk. La plupart cherchent du travail. Cela cause aussi une forme de pression, parce que les patrons savent qu’ils peuvent toujours trouver quelqu’un à embaucher, surtout dans les petites entreprises. Les salaires sont maintenant réduits presque partout.

Quel salaire touchent les travailleurs pendant les périodes d’arrêt de l’activité ?

Environ la moitié de ce qu’ils touchaient en travaillant. Voire rien du tout.

Et c’est légal ?

Oui, maintenant c’est légal. Certaines des garanties sociales ont été retirées aux travailleurs au niveau de la Verkhovna Rada (le parlement ukrainien), par les autorités.

Comment les relations de travail et les salaires ont changé depuis la guerre, pour les travailleurs et travailleuses qui ont toujours leur emploi ?

Si on parle de façon globale, il existe un fond de protection des travailleurs, grâce auquel peut-être que certains verront leur salaire maintenu. Mais pour la plupart des travailleurs, le salaire a été réduit. C’est dû principalement au fait que certaines allocations et primes ont été réduites ou complètement retirées.

Comment les horaires de travail ont-ils changé ?

C’est très variable, par exemple certaines personnes travaillent seulement deux ou trois jours par semaine. D’autres travaillent douze heures par jours, six jours par semaine. La législation en général n’est plus appliquée ici. Les mineurs travaillent sous terre non plus sept heures d’affilée, mais dix heures. A la surface, les gens travaillent douze heures. Les employeurs justifient ça par le couvre-feu. Depuis six mois maintenant, ils ne parviennent pas à adapter la logistique au couvre-feu, et ils ne le feront de toutes façons pas. A la place, dans les entreprises on s’adapte du mieux qu’on peut. Les travailleurs font des postes plus longs sous terre. On a un couvre-feu dans la ville de 22h à 6h du matin.

Et il n’y a pas de laissez-passer spéciaux pour circuler pendant le couvre-feu ?

Non. C’est difficile d’établir quoi que ce soit à ce sujet, c’est déjà une question militaire.

Et quelles sont les tâches principales des syndicat de Kryvyi Rih en ce moment ?

Tout comme au début de la guerre, notre tâche est d’aider les membres de nos syndicats qui servent maintenant dans l’armée. Je dirais ceci, l’approvisionnement de l’armée à un niveau aussi élémentaire que les vêtements et équipements pour le froid, a besoin de s’améliorer. L’hiver a déjà commencé, et il est rude. Avant la guerre, un employeur n’avait pas le droit de licencier un salarié sans l’accord du syndicat. Maintenant, on leur a donné ce droit et ils sont très impatients de l’utiliser. Ils disent qu’il n’y a pas de travail, et ça suffit, ils n’ont pas à donner de raison pour le licenciement. Elon Musk serait content, parce que ce sont ses méthodes, la libéralisation des relations de travail.

Mais que font encore les syndicats ? Parfois, par exemple, différentes personnes m’appellent et me disent « un membre de ma famille est mort au front et son corps est quelque part dans une zone neutre pas loin de la ville, viens m’aider à aller le récupérer ». Vous voyez, en Europe, les syndicats pourraient même avoir peur de penser à ça, alors qu’ici, il faut s’en occuper d’une manière ou d’une autre, et nous le faisons.
Il y a beaucoup de problèmes différents liés à l’armée, mais pourquoi est-on même en train de parler de l’armée ? Parce que plusieurs centaines de membres de notre syndicat ont été appelé.es dans l’armée, mais ont encore leur emploi. Leurs contrats de travail ne sont pas suspendus. Ils ne le sont pas encore, mais tout peut arriver. Ils sont membres de notre syndicat et le restent. Tout est entremêlé ici : les relations de travail, la situation des entreprises, la situation dans la ville, les différentes relations personnelles. On peut dire que le syndicat s’occupe de tous ces domaines. La législation en Ukraine a été extrêmement libéralisée. Les soldats sont aussi des travailleurs, et les syndicats dans l’armée ne sont pas reconnus. Il est vrai qu’un soldat dans l’armée ne peut pas être licencié, il peut seulement être tué ou blessé.

En ce qui concerne l’aide humanitaire, nous accomplissons nos missions avec en tête les membres de notre syndicat. On peut dire qu’on a déplacé les activités du syndicat vers le domaine militaire. Je ne sais pas ce qu’il en est dans d’autres pays, mais en Ukraine les syndicats n’existent pas dans l’armée, il y a même une interdiction des syndicats dans les structures militaires. On a essayé auparavant d’y établir des syndicats, mais ils ont rapidement été détruits.

Et où servent les membres de votre syndicat, sont-ils ensemble ou dans des unités différentes ?

La plupart servent ici. Avant la guerre et au début de la guerre, des unités de la défense territoriale ont été formées ici. Il y avait ce que j’appellerais de la sous-traitance pour l’armée. Ca peut sembler ridicule, mais j’ai parlé avec un de nos militants aujourd’hui, et il y a beaucoup de nuances légales autour des statuts des combattants. D’un côté, ils sont militaires, d’un autre côté ils ne le sont pas, et d’un troisième ce n’est pas clair du tout. Mais quoi qu’il en soit, nos hommes sont partout, de Kharkov à Kosy Kinbursk. J’ai des contacts pratiquement tout le long de la ligne de front.

Quelle est l’attitude des membres de votre syndicat vis-à-vis de la guerre, maintenant ? Qu’est-ce qu’ils espèrent, qu’est-ce qu’ils attendent ?

La majorité des gens attend la victoire. On espère la victoire mais on a aussi une approche de classe.

Qu’est-ce qui peut changer après la victoire, à Kryvyi Rih et en Ukraine ?

Personnellement, j’espère que la confiance en soi grandira, au sein du peuple. Ces dernières décennies, les gens ont perdu la foi en eux-mêmes et dans ceux qui les entourent. Dans les organisations sociales, dans les syndicats, dans l’armée. L’armée aujourd’hui bénéficie d’un très grand soutien, même si tout le monde sait qu’il y a des problèmes. Dans notre pays, l’armée et le peuple sont une seule et même entité. C’est la différence entre notre armée et l’armée russe, ici tout le monde, même s’il n’est pas au front, aide et participe. Je voulais aussi parler de ça, on a une mobilisation interne, horizontale, qui peut permettre de corriger les erreurs commises par les autorités. Je veux dire, plutôt dans le domaine économique, pas dans le domaine militaire.

Et quelle est la situation à Kryvyi Rih maintenant, il semble y avoir de nouveau des bombardements ?

La situation est très difficile. Il n’y a pas d’électricité dans la moitié de la ville, six cents personnes, des mineurs, sont sous terre. Il y a seulement une demi-heure, j’ai reçu les dernières informations, sur leur évacuation. Aujourd’hui j’ai pensé qu’on devrait utiliser Starlink, parce que très souvent il n’y a pas de moyen de communication. Quoi qu’il en soit, vous connaissez certains de nos hommes, récemment je ne pouvais pas communiquer avec eux, l’internet était coupé, même les réseaux mobiles étaient coupés. On a de plus en plus de problèmes avec l’électricité et les connexions, et tout indique que la période hivernale va être très tendue.

Est-ce que quelque chose a changé dans la ville après la libération de Kherson et des villes alentour ? [La conversation a eu lieu quatre jours après le retrait des troupes russes de Kherson].

L’état d’esprit a changé. J’ai rencontré des gens de l’oblast de Kherson qui vivent maintenant à Kryvyi Rih, ils se préparaient à rentrer chez eux, à la campagne, dans des petites villes. Mais dans quel état d’esprit on peut être quand on arrive chez soi et que sa maison n’est plus là. Dans certains villages il n’y a plus de maisons du tout, comme pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce n’est pas juste qu’il n’y a plus de toits, il n’y a plus de bâtiments du tout. Volodya, un mineur de Kryvyi Rih, était dans le sud. Il a dit que la puanteur était horrible, à cause des cadavres. C’est pourquoi il n’y a pas d’euphorie, même s’il y a de la joie suite à la libération de Kherson. C’est difficile là-bas, il n’y a pas d’eau ni d’électricité, pas de gaz, dans une ville de près de 350 000 habitants. Maintenant c’est peut-être 150 000, parce que plus de la moitié de la population a quitté la ville. Ils disent que plus de 100 000 personnes sont parties en Russie, mais à ma connaissance, la plupart sont allés directement en Pologne via la Lettonie et la Lituanie. Maintenant, tout le monde a peur que nous soyons obligés de mener des négociations. La situation en Ukraine pourrait rester ainsi pendant plusieurs années encore.

Je voulais également que vous nous parliez de la situation et du rôle des femmes dans le mouvement syndical à Kryvyi Rih.

A Kryvyi Rih, les mineuses jouent un rôle primordial dans notre organisation. La grève de 2020 a reposé en grande partie sur les épaules des femmes. Elles ont été très actives. Il y a des mines dans notre ville où travaillent plus de femmes que d’hommes. Les femmes ressentent la protection que leur offre le syndicat. Elles comprennent que s’il n’y avait pas eu de syndicat ni de grève en 2020, elles devraient travailler cinq ans de plus, et elles auraient deux semaines de vacances en moins. Aujourd’hui, les mineurs ont en moyenne 52 jours de vacances, et il y avait une proposition de les réduire à 28 jours. Il est évident qu’il faut se battre pour ça. Dans notre syndicat, les femmes représentent environ 30% des membres, ce sont des mineuses et des travailleuses de la métallurgie.

Et comment la guerre les a-t-elle affectées ?

Il y a des femmes qui sont parties au front, il y a des membres de notre syndicat qui sont en ce moment au combat. Certaines femmes sont parties en Pologne ou en République tchèque au début de la guerre. La plupart sont revenues. La majorité des femmes est maintenant ici, au travail.

Voulez-vous ajouter quelque chose, peut-être y a-t-il quelque chose que vous aimeriez dire que je n’ai pas demandé ?
Je suis très reconnaissant à votre organisation, je suis heureux qu’on se soit rencontrés. On a déjà reçu plusieurs fois votre délégation, et vous êtes en train de réaliser un film sur nous. Comme ça plus de gens sauront qui nous sommes. Nous nous battons depuis plusieurs décennies. Maintenant on sait plus de choses sur nous et ça nous donne plus de force, à la fois à nous et à vous. Plus nous échangerons, plus nous serons forts, j’en suis convaincu.

Qu’attendez-vous du mouvement syndical international ?

J’attends avec impatience la consolidation au niveau international du mouvement syndical indépendant, c’est très important. Le mouvement syndical dans le monde a été établi il y a longtemps, mais de mon point de vue, il a été entièrement bureaucratisé. Ces structures ne s’occupent pas d’activités syndicales, mais plutôt d’activités culturelles et littéraires. Il y a les structures des syndicats et il y a les membres des syndicats, qui sont séparés. Nous sommes en train, avec vous, de changer cela. J’espère que nos rencontres et nos discussions permettront de créer tout cela à partir de rien.

Merci, et victoire à tous !

Interview réalisée par Ignacy Jóźwiak (Inicjatywa Pracownicza – Initiative des Travailleurs)
Novembre 2022
https://laboursolidarity.org/fr/n/2482/les-patrons-utilisent-la-guerre-pour-retirer-des-droits-aux-travailleurs-et-travailleuses

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