Édition du 21 mai 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Intervention impérialiste

Les scorpions associés

Ce titre ne fait pas référence à la situation embrouillée des relations Québec-Canada (on pense à l’antagonisme Trudeau-Lévesque durant la décennie1970). Il renvoie plutôt à une situation aussi choquante qu’alarmante, mais bien logique quand on y pense : l’utilisation à des fins politiques de l’arme juridique par l’impérialisme américain.

On est en présence d’une manipulation éhontée du droit au service d’objectifs précis en matière de politique, domestique et étrangère. Les diverses classes dominantes occidentales criminalisent ainsi toujours davantage l’opposition radicale à leurs orientations budgétaires, économiques et sociales, de même que l’opposition armée à leurs projets expansionnistes dans le Tiers-Monde. L’exemple le plus récent au Québec est le printemps érable au cours duquel la police a fréquemment abusé de la force avec l’appui du gouvernement Charest et l’incarcération arbitraire de nombreux contestaires ; en France, on peut penser au mouvement des gilets jaunes. La tactique d’Emmanuel Macron d’instituer une « conversation nationale » sur les motifs qui animent les gilets jaunes apparaît de plus en plus comme de la poudre aux yeux, destinée à calmer le jeu. Un jeu qui a fait cinq morts jusqu’à maintenant. Au fond, Macron demeure rétrolibéral et cherche à neutraliser une opposition fondamentale à ses politiques d’austérité. Autant aupraravant il ne dissimulait pas son mépris pour les sans emploi, autant à présent il feint d’écouter la population. Il ressemble un peu par son apparent « virage à gauche » à l’ex-chef péquiste Jean-François Lisée.

Le déclin de l’impérialisme américain entraîne de son côté la crispation d’une bonne partie de la classe politique de ce pays. Ce n’est pas nouveau, au moins depuis Ronald Reagan le gouvernement américain a durci sa position dans certains dossiers délicats, comme les relations avec l’ex-URSS (dont le régime s’est finalement effondré en 1991) ou avec les Palestinien-ne-s qui attendent encore leur État, promis depuis belle lurette. L’apparition d’une opposition radicale d’inspiration islamiste au Proche-Orient et même en Afrique nourrit tout à la fois une paranoïa chez les politicien-ne-s américain-e-s et une grande duplicité chez leurs dirigeant-e-s.

C’est lorsque l’hégémonie d’une grande puissance se trouve en péril que les traits caractéristiques de sa culture politique et juridique tendent à devenir caricaturaux ; ils s’accentuent à mesure que la puissance en question subit un recul marqué dans le monde.

Tocqueville dans son ouvrage fameux, « De la démocratie en Amérique » écrivait en substance au sujet de l’élimination des Amérindien-ne-s par les Américain-e-s qu’il était difficile de détruire l’homme en y mettant à ce point les formes, en raison des traités inégaux imposés aux premiers et jamais longtemps respectés par les seconds.

En transposant (avec toutes les réserves et nuances nécessaires bien sûr) aux actuelles relations internationales, on conçoit mal une mauvaise foi plus flagrante que celle des dirigeant-e-s américain-e-s à l’endroit des opposant-e-s radicaux-ales à leurs politiques, qu’il s’agisse du Hamas palestinien ou d’État islamique en Syrie, et de différentes organisations clandestines d’obédience islamique pour la plupart, ce que les penseur-e-s de droite qualifient de « nébuleuse terroriste ». Même le gouvernement bancal du Hamas qui dirige l’enclave de Gaza, bien qu’il remplisse le rôle d’un véritable gouvernement est présenté comme une « organisation terroriste » contrôlant un territoire, lequel est soumis à un dur et cruel blocus par Israël, qui l’a attaqué à trois reprises depuis 2008, faisant au total des milliers de morts gazaouis (surtout chez les civils et civiles). À tel point d’ailleurs que tout attentat armé, qu’il soit le fait d’individus dérangés mentalement ou d’oganisations clandestines se trouve jeté dans cette catégorie fourre-tout si commode appelée « terrorisme ». Même les militants étudiants et les militantes étudiantes qui avaient paralysé le métro de Montréal le 10 mai 2012 ont du affronter au départ, parmi bien d’autres plus fondées, une accusation floue « d’incitation à craindre un acte terroriste ».

Mais dans l’esprit tordu des membres du gouvernement Trump, cette catégorisation criminalisante est à sens unique. Si des groupes qui luttent par les armes contre les politiques impérialistes occidentales sont considérés comme des terroristes, il n’en va pas du tout de même pour les « opérations spéciales » menées par les forces militaires américaines ou israéliennes, lesquelles se soldent souvent par beaucoup de « victimes civiles ».

De là l’attitude d’obstruction de l’administration Trump à l’endroit du Tribunal pénal internationale (TPI) quand il veut enquêter sur des crimes de guerre possiblement commis par des militaires américains en Afghanistan à la suite des attaques du 11 septembre 2001 ; même chose lorsque des responsables palestinien-e-s tentent d’obtenir l’inculpation par cette instance (pourtant reconnue par les États-Unis) de politicien-e-s et de militaires israéliens au sujet de certaines opérations ayant provoqué le décès de nombreux civils palestiniens.

On en retire la fâcheuse impression d’une politique de double standard de la part du gouvernement américain qui se présente pourtant vertueusement comme le grand défenseur de la démocratie et des droits de l’homme dans le monde : la complaisance intéressée à l’égard des militaires de leur pays et de ceux d’Israël, mais intolérance pour les membres du camp adverse. Il n’hésite pas alors à lancer des mandats d’arrêt internationaux contre eux et elles, même s’il pressent l’inutilité de cette démarche. Il compense par des coups de gueule, comme un molosse blessé qui aboie sa rage.

À au moins deux reprises, Donald Trump a lancé un retentissant refus de collaboration avec le TPI ; la première voici quelques mois il en avait alors averti les juges de « ne pas s’en prendre aux États-Unis ni à Israël », les menaçant (en termes vagues et généraux) d’adopter des mesures à leur encontre au besoin ; la seconde, il y a environ un mois il a menacé les enquêteurs du TPI qui projetaient de se rendre aux États-Unis à des fins d’enquête sur des crimes sur des crimes peut-être commis par des militaires de ce pays en Afghanistan de leur mettre les bâtons dans les roues.

Non seulement cette posture est-elle indéfendable sur le plan moral, mais elle se révèle contre-productive en ce qu’elle mine la crédibilité américaine non seulement auprès de peuples entiers mais en plus ajoute une couche supplémentaire de désillusion auprès de plusieurs opinions publiques occidentales vis-à-vis de la classe politique américaine... y compris aux États-Unis mêmes.

Jean-François Delisle

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