Édition du 12 novembre 2019

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Éducation

Lettre ouverte au nouveau Ministre de l’Enseignement supérieur, François Blais

Monsieur le Ministre, nous vous écrivons, à titre de professeurs de philosophie oeuvrant dans le milieu collégial, pour exprimer notre inquiétude. Votre prédécesseur avait en effet accueilli avec enthousiasme les conclusions du Rapport Demers avant d’en confier la mise en œuvre à des consultants externes. Ce rapport veut principalement mettre en place les mécanismes pour accélérer la formation des techniciens en établissant les CÉGEP comme antichambre des entreprises. La formation générale et l’épreuve uniforme de langue y sont présentées comme des obstacles à la diplomation ; il faudrait donc contourner cet « obstacle » pour assurer de livrer à temps la main-d’œuvre aux entreprises. Nous vous appelons aujourd’hui à marquer une saine distance devant ces orientations et à vous engager à défendre l’intégrité de la formation générale obligatoire et la mission des collèges, qui n’ont pas été fondés uniquement pour former des travailleurs, mais aussi des citoyens éclairés et cultivés.

Du Rapport Parent au Rapport Demers

Le Rapport Parent cherchait à concilier l’apprentissage d’un métier avec la formation générale permettant l’épanouissement de la personne humaine. Le Rapport Demers affirme aujourd’hui que la formation générale obligatoire serait mésadaptée et vétuste au vu des changements économiques de notre monde. Plutôt que de défendre l’humanisme du Rapport Parent, la valeur de la formation générale, le travail des professeurs, l’intégrité de la mission de ce fleuron québécois que sont les CÉGEP, le Rapport Demers veut réduire les cours de littérature, d’anglais, d’éducation physique et de philosophie à un minimum de cours optionnels en vantant l’exemple de l’Ontario.

Ce rejet décomplexé du modèle collégial québécois se retrouve aussi dans le discours des jeunes libéraux, qui ont appelé à faire des CÉGEP des « écoles de métier » et à renvoyer la formation générale à l’université comme en… Ontario. L’impression globale qui s’en dégage est que le rendement économique immédiat, voire financier, serait si important qu’il justifierait d’amoindrir le « socle commun des connaissances et attitudes » de la formation générale obligatoire actuelle en en faisant des cours complémentaires disparates, de se débarrasser du fondement de l’humanisme pour ne garder que la formation à l’emploi. Qu’est-ce qui justifie de mettre la hache dans cette spécificité québécoise que sont les CÉGEP pour ne plus y voir que des établissements devant répondre aux besoins d’une économie que tout le monde sait myope aux moyen et long termes ? C’est bien le signe que nous sommes en train d’oublier que les CÉGEP sont non seulement dans un « environnement économique », mais enracinés dans une langue, une culture et une collectivité politisée qu’ils dynamisent en retour.

Crise de l’éducation et crise de la culture

Chaque jour, dans nos classes, nous prenons la mesure de ce que Hannah Arendt appelait la « crise de l’éducation » et de son corollaire, la « crise de la culture ». Les philistins de notre monde sont tant obsédés par les résultats financiers, produits d’une spéculation erratique, qu’ils demandent sans vergogne aucune à mouler l’esprit des cégépiens sur un appétit technico-économique démentiel, oubliant dès lors tout fondement et finalité humanistes de l’éducation. Ce philistinisme affecte de plus en plus la volonté même de nos étudiants : faible maîtrise de la langue, difficulté avec les concepts abstraits, méconnaissance de l’histoire, de l’art, de la politique, de la science et même… de l’économie ! À titre de Ministre, vous devez promouvoir une politique éducationnelle nationale responsable au niveau collégial afin que la jeunesse puisse assumer au mieux, bientôt, sa tâche de renouveler un monde commun.

Bien sûr, cette « crise de la culture » déborde largement le milieu de l’éducation. Elle nous rappelle que l’économie, qui est une affaire de moyens, ne peut se substituer aux finalités déterminées par l’appartenance à un « monde commun » culturel et politique, lequel peut seul unir une société et donner sens à la vie des gens. Monsieur Blais, vous qui connaissez les philosophes savez bien qu’Aristote démontrait déjà, il y a longtemps, qu’une société qui n’est unie que par la peur de l’insécurité et le désir d’accumuler des richesses n’est pas une société droite, mais un régime dévié. Dans un tel régime, ne vivent pas des personnes libres capables de se gouverner elles-mêmes, mais des dominés assujettis à un gouvernement du petit nombre qu’Aristote appelait « oligarchie ».

Votre prédécesseur disait avoir une vision de l’éducation pour 2020, sans avoir jamais expliqué ce que contenait cette vision. Le milieu de l’Éducation supérieure mérite mieux que l’inquiétude et l’incertitude actuelles : nous voulons connaître votre position. Les enjeux économiques sont préoccupants, de même que la viabilité de certains cégeps régionaux. Mais la solution n’est pas l’enfermement dans une logique de mauvaise comptabilité à courte-vue qui fait le sacrifice de la formation de l’esprit et de la culture, le sacrifice de la mission des collèges. Nous vous appelons donc, Monsieur le Ministre, vous qui êtes sensible à l’importance de la philosophie, à rejeter l’orientation générale du Rapport Demers qui subvertit certaines recommandations faites dont aurait besoin le milieu collégial. Nous en appelons à votre engagement à défendre et promouvoir la philosophie, la culture, la formation générale obligatoire et les CÉGEP.

Les membres du conseil administratif de la Nouvelle Alliance pour la Philosophie Au Collège (NAPAC), professeurs de philosophie dans les collèges Maisonneuve et Édouard-Montpetit ; Amélie Hébert, Annie Thériault, Hugues Bonenfant, Éric Martin, Sébastien Mussi


La Nouvelle Alliance pour la Philosophie Au Collège (NAPAC) est un organisme sans but lucratif qui œuvre depuis 2004 à faire la promotion et la défense de la philosophie et de son enseignement au niveau collégial partout au Québec. Elle représente la volonté des professeur(e)s et chargé(e)s de cours de philosophie du niveau collégial, et de leurs amis membres, librement associés, à l’occasion de tout événement privé ou public où la philosophie est interpellée comme discipline académique dans les programmes d’enseignement au collégial. La NAPAC publie deux fois l’an la revue Philosopher.

Éric Martin

Chercheur à L’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS)
Membre du Collectif d’analyse politique (CAP)
Doctorant en pensée politique, Université d’Ottawa

ERIC.MARTIN@uottawa.ca

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