Édition du 24 novembre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le mouvement des femmes dans le monde

Maghreb : des femmes résistent

Elle s’appelait Chaïma Sadou et elle avait 19 ans. Elle a été retrouvée morte le 3 octobre près de Boumerdès en Algérie dans une station-service abandonnée au bord d’une nationale. Battue, violée et brûlée vive par un homme qui l’avait déjà agressée sexuellement et contre lequel elle avait porté plainte sans que la justice n’intervienne. Il avait continué à la harceler…

Tiré de Plateforme altermondialiste.

Elle s’appelait Rahma Lahmar et elle avait 29 ans. Elle a été retrouvée morte vendredi 25 septembre dans une fosse dans la banlieue nord de Tunis en Tunisie. Elle n’est jamais rentrée du travail. Sa route a croisé un homme déjà condamné deux fois pour tentative de meurtre et vol. Quatre jours que sa famille la cherchait partout.

Il s’appelait Adnane Bouchouf et il avait 9 ans. Il a été retrouvé mort le 11 septembre, enterré sous un arbre près de chez lui, dans un quartier populaire de Tanger au Maroc, après avoir été enlevé et violé par un voisin de 24 ans. Adnane avait disparu depuis quatre jours, un avis de recherche avait été lancé. Sans qu’on retrouve sa trace.

Ces trois crimes, qui bouleversent à quelques semaines d’intervalle le Maroc, l’Algérie et la Tunisie, jettent une lumière crue sur le fléau des violences faites aux femmes et aux enfants au Maghreb, tout particulièrement le tabou des violences sexuelles et l’impunité de leurs auteurs. Ils ravivent les débats sur la peine capitale, régulièrement invoquée tant ces tragédies sont courantes.

Sur les réseaux sociaux, caisse de résonance d’une indignation et d’une colère qui ne retombent pas, la société civile se mobilise à coup de pétitions et de mots-dièse réclamant la peine de mort. Quelques-uns investissent les rues et manifestent, bravant l’état d’urgence sanitaire imposé par les dirigeants maghrébins qui profitent de la pandémie de Covid-19 pour serrer la vis sécuritaire.

Au Maroc, la peine de mort, toujours en vigueur mais non exécutée depuis 1993, suscite des discussions enfiévrées. Son abolition n’a jamais fait consensus et des juges continuent de la prononcer quand bien même elle ne serait jamais appliquée. Dans un message de condoléances à la famille, le roi Mohammed VI a condamné « un crime odieux » sans entrer dans l’arène du débat sur la peine capitale.

En Tunisie, le président Kaïs Saïed s’est dit favorable à la peine de mort dans ce cas précis de féminicide, suscitant l’indignation des défenseurs des droits humains. « Nous lui fournirons toutes les conditions de légitime défense, mais s’il est prouvé qu’il a tué une ou plusieurs personnes, je ne pense pas que la solution soit […] de ne pas appliquer la peine de mort. »

Le président tunisien n’a jamais caché qu’il était pour la peine de mort durant la campagne présidentielle de 2019. Ses déclarations ont enflammé la Tunisie où aucune exécution n’a été mise en œuvre depuis une suspension décidée en 1991 par le défunt dictateur déchu Zine el-Abidine Ben Ali et un moratoire signé par la Tunisie en 2012 auprès du Conseil des Nations unies. Le renouvellement de ce moratoire doit avoir lieu à la fin de l’année mais la nouvelle présidence n’a pas communiqué sur ses intentions ou non de le reconduire.

En Algérie, la peine de mort, qui n’a jamais été appliquée depuis 1993 du fait, là aussi, d’un moratoire, divise mais reste très soutenue par une partie de la population. Dans une vidéo virale diffusée sur les réseaux sociaux et reprise par les télévisions locales, la mère de Chaïma Sadou supplie le président algérien Abdelmadjid Tebboune de faire exécuter le meurtrier de sa fille, d’appliquer « el Qissas », la loi du talion relevant du droit musulman.
Ce dernier a répondu qu’il était pour « l’application des peines maximales, sans possible allégement ou grâce, contre les auteurs de ces crimes », en particulier ceux qui s’en prennent aux enfants, sans citer expressément la peine de mort.

Un faux débat pour les défenseurs des droits humains et les féministes, qui permet aux politiques et aux médias de faire dans la surenchère électoraliste et populiste. « La peine capitale ne va pas empêcher les criminels de passer à l’acte », rappelle l’avocate Nadia Aït Zaï qui milite depuis des décennies pour les droits des femmes, avec un optimisme à toute épreuve malgré un courant patriarcal et conservateur très puissant en Algérie, et une apathie politique qui empêche d’ouvrir de grandes discussions sociétales et de s’attaquer aux problématiques de genre : féminicides, inégalités entre les femmes et les hommes, etc.

Pour cette conférencière en droit de la famille à l’université d’Alger, figure féministe au Maghreb, à la tête du Centre d’information et de documentation sur les droits de l’enfant et de la femme (Ciddef), il faut durcir les lois et prononcer des peines maximales, explique-t-elle dans un long entretien à la radio chaîne 3 : « Condamner jusqu’à perpétuité et sans grâce. Comme ça, entre quatre murs, il comprendra sa douleur et servira d’exemple aux autres. »

Si elle se félicite de l’article 40 de la nouvelle Constitution – soumise au référendum le 1er novembre prochain –, qui garantit la protection de la femme contre les violences, et de la promesse de l’État d’ouvrir des centres d’accueil pour les victimes et de leur offrir une assistance judiciaire gratuite, elle regrette des mécanismes de protection et une législation encore trop défaillants.

L’Algérie souffre d’un arsenal législatif très largement insuffisant pour protéger les femmes. « Les femmes ne dénoncent pas systématiquement à cause de leurs enfants ou de peur de se retrouver à la rue », rappelle Nadia Aït Zaï qui recommande la mise en place d’un dispositif de surveillance des agresseurs.

« Si ce délinquant, qui a tué Chaïma Sadou, avait été mis sous surveillance après sa première agression, ce crime aurait pu être évité », insiste Nadia Aït Zaï. Elle appelle à la création d’un tribunal spécial pour lutter contre les violences faites aux femmes. « Ce n’est que comme cela que le ministre de la justice pourra faire ses études sur les victimes et les auteurs, et réajuster la loi ».

« Ce n’est pas en revendiquant la peine de mort qu’on va rendre justice à Chaïma Sadou. C’est plutôt les lois qui doivent être changées et appliquées », abonde Féminicides Algérie, un site Internet, doublé d’un compte Facebook, qui pallie l’absence de statistiques officielles en Algérie en recensant les féminicides et qui vient mettre un visage sur les victimes afin qu’elles ne soient pas emportées dans la litanie des faits divers, mais bien considérées comme « des citoyennes assassinées parce que femmes ».

Porté bénévolement par deux jeunes féministes, Narimene Mouaci Bahi et Wiame Awres, ce site Internet, qui permet de déclarer un féminicide, constitue une grande première en Algérie et entend alerter la société et les institutions sur l’urgence de lutter contre les féminicides totalement banalisés.

« Les femmes assassinées ne sont pas que des chiffres, elles avaient des noms et des vies, parfois des enfants, expliquent les deux jeunes femmes. Nous ne voulons pas qu’elles tombent dans l’oubli ni que leur assassinat soit un fait divers, car derrière ce qui est présenté comme un fait divers existe un fait social. Nous voulons avoir plus d’informations sur la condamnation judiciaire des assassins étant donné que certains assassins ont vu leur peine réduite. »

Féminicides Algérie a recensé au moins 41 meurtres de femmes pour la seule année 2020, une soixantaine en 2019. Un chiffre bien en dessous de la réalité, selon les initiatrices du projet tant cette réalité reste taboue et peu documentée en Algérie. Quelques jours après le féminicide de Chaïma Sadou, un communiqué de la Protection civile annonçait la découverte du corps calciné d’une autre femme, âgée d’une trentaine d’années, dans une forêt dans la région de Sétif à l’est du pays.

Le problème fondamental réside dans le statut de la femme au sein des sociétés maghrébines

Alors que le climat est à la répression en Algérie, jeudi 8 octobre, deux rassemblements féministes inédits ont eu lieu à Alger et à Oran pour protester contre les violences faites aux femmes, en hommage à Chaïma Sadou. Malgré les bâtons dans les roues de la police qui a procédé à plusieurs arrestations parmi les manifestantes, ils sont le signe d’un réel sursaut féministe en Algérie.

La preuve que le renouveau féministe mondial dans le sillage de #MeToo n’épargne pas les sociétés maghrébines malgré de très fortes résistances. Le Hirak, le soulèvement populaire algérien lancé en février 2019 contre le régime en place depuis l’indépendance du pays, qui a permis au peuple algérien – hommes mais aussi femmes – de (se) manifester dans l’espace public, ce qui lui était interdit, n’y est pas pour rien aussi.

Pendant des semaines, avant que la pandémie ne vienne mettre un coup d’arrêt à la chorégraphie contestataire hebdomadaire, chaque vendredi, le « carré féministe », réunissant l’ancienne et la nouvelle génération féministe, a bravé à Alger la répression des autorités et même l’hostilité de certains manifestants pour porter la question de l’égalité entre les sexes, et il a essaimé dans d’autres villes, comme Oran ou Constantine.

Il a manifesté pour « une Algérie libre et démocratique » débarrassée de la « issaba », « le gang qui a pillé le pays », mais il a aussi protesté contre ce Code de la famille, surnommé le code de « l’infamie », qui légitime toutes les violences et les inégalités faites aux femmes en Algérie. Il a aussi brocardé plusieurs articles du Code pénal rétrogrades : l’article 326 permettant à l’auteur d’un viol d’échapper aux poursuites s’il épouse sa victime, l’article 279 excusant le meurtre, les blessures et les coups « s’ils sont commis par l’un des époux sur son conjoint ainsi que sur le complice à l’instant où il les surprend en flagrant délit d’adultère », etc.

Car le problème fondamental réside dans le statut de la femme au sein des sociétés maghrébines. « On a confiné la femme dans un espace privé qui ne peut lui permettre d’aller vers l’espace public, analyse la militante Nadia Aït Zaï. Tous les obstacles à sa pleine participation à la citoyenneté et à l’exercice de ses droits sont dressés. Quoi qu’on dise, que ce soit au Maroc, en Tunisie, ou en Algérie, c’est le droit musulman qui a donné une place à la femme et on réfléchit à la place de la femme en fonction d’une subordination des relations entre les hommes et les femmes. »

« Sous le mielleux discours “protecteur”, teinté d’hypocrisie collective, la femme n’est perçue que sous l’angle de “sœur”, “fille” ou “épouse”, rarement considérée comme être-citoyenne à part entière, renchérit dans un éditorial sans concession – « une femme assassinée, un pays enterré » –, le rédacteur en chef de Liberté Algérie, Hassan Ouali. Derrière cette terminologie “affectueuse”, se niche en réalité une velléité de soumission et de domination. »

Même la Tunisie, présentée comme le « laboratoire de la démocratie » du monde arabe par l’Occident depuis la chute du dictateur Ben Ali en 2011 avec ses réformes parmi les plus avancées, n’échappe pas à des oppositions et des conservatismes très forts au sein de la société tunisienne, comme dans toutes les sociétés musulmanes du Maghreb et au-delà.

Son nouveau président Kaïs Saïed a signé le 13 août un grand recul en appelant à une lecture littérale du Coran pour enterrer la question de l’égalité successorale entre hommes et femmes, réforme portée par son prédécesseur sous la pression des mouvements féministes et d’une partie de l’opinion.
« L’héritage est le nœud gordien de la question de l’égalité parce qu’elle touche au pouvoir matériel des hommes, rappelait dans un entretien à Mediapart la théologienne marocaine Asma Lamrabet, grande figure du féminisme musulman. Questionner cette donnée religieuse, c’est remettre en cause les fondements du patriarcat religieux arabo-musulman, à savoir l’autorité “absolue” des hommes sur les femmes et la subordination de ces dernières à cette autorité, au sein des deux sphères politique et familiale, autorité supposée être de droit divin et donc indiscutable. »

En Tunisie, le féminicide de Rahma Lahmar a remis sur la table la question de la peine capitale dans un contexte d’insécurité croissante où les femmes sont l’une des cibles principales. Les derniers chiffres officiels, publiés par le ministère de l’intérieur, montrent une constante augmentation de la criminalité.

En 2018, le taux de criminalité a ainsi augmenté de 13 % par rapport à l’année précédente. En 2019, le ministère de l’intérieur tunisien a enregistré près de 3 000 plaintes pour violences sexuelles et 13 679 plaintes pour violences verbales, selon les données recueillies par le site Inkyfada qui souligne que le processus de porter plainte reste très laborieux, malgré la nouvelle loi.

Pendant le confinement lié à la crise sanitaire en mars dernier, les violences à l’égard des femmes se sont multipliées avec près de 4 000 cas selon le ministère de la justice, bien qu’un numéro vert ait été mis en place.

« Dans beaucoup de sociétés instables sur le plan politique et économique, il y a une perception du phénomène de la délinquance et de l’insécurité qui se renforce. Beaucoup de gens ont perdu leur travail pendant le confinement et la criminalité a augmenté », avance Zouheir Ben Jeannet, sociologue et maître de conférences à l’université de Sfax.

« Dans le cas de Rahma Lahmar, poursuit le chercheur, c’est aussi une femme originaire d’un milieu populaire, qui rentrait du travail dans un transport collectif, et son meurtre a montré la souffrance de ces milieux-là, qui sont en difficulté socioéconomique actuellement. La mobilisation sur les réseaux sociaux a créé une forme de solidarité pour sa famille. » Dans ce cas précis, l’émotion populaire a été « attisée par le fait que le président soutienne la peine de mort, le débat s’est donc imposé de façon populiste et politique ».

Quelques jours après le meurtre de Rahma Lahmar, le tribunal de première instance de Tunis a condamné le 9 octobre à la peine capitale un homme qui avait poignardé sa mère et ses sœurs en 2018 avant de mettre le feu à leur maison.

Plusieurs associations, dont la Ligue tunisienne des droits humains et Amnesty International, ont condamné la position du président Kaïs Saïed. « La reprise des exécutions serait un coup dur pour toutes les avancées en matière de droits humains que le pays a connues jusqu’à présent, estime Amna Guellali du bureau d’Amnesty International. Nous engageons le président tunisien à revenir sans attendre sur cette annonce inquiétante, qui ferait reculer et non progresser le bilan de la Tunisie en matière de droits fondamentaux. Nous invitons aussi le gouvernement à instaurer immédiatement un moratoire sur les exécutions, en vue d’abolir la peine de mort. »

D’autres ont rappelé aussi que le contexte actuel tunisien reste peu propice à de telles déclarations. Les syndicats de policiers sont en confrontation depuis plusieurs mois avec les avocats qui les accusent de violences et d’exercer une pression sur le système judiciaire. Des initiatives législatives présentées pour protéger les forces de sécurité ou prolonger encore l’état d’urgence menacent aussi les libertés individuelles.

« Nos associations sont surprises par la position du président de la République sur la peine de mort qui va à l’encontre des promesses et engagements internationaux de la Tunisie », souligne un collectif d’associations qui lance « un appel au pouvoir judiciaire pour qu’il défende son indépendance et assume ses responsabilités face à l’exacerbation de l’impunité. »

Beaucoup de militants craignent que le débat sur la peine de mort n’écarte les problématiques sociétales telles que la recrudescence de la violence envers les femmes et l’impunité des auteurs de crimes. En 2016, près de 34 féminicides avaient été recensés par le ministère de la santé, un chiffre largement sous-évalué.

« On dénonce mais on fait tout pour ne pas vraiment et sérieusement ouvrir la boîte de Pandore »

« Ce qu’il s’est passé avec Rahma Lahmar est vraiment une violence basée sur le genre et cela rappelle le problème de sécurité des femmes dans l’espace public, souligne Bochra Belhaj Hmida, militante féministe et ancienne députée. Le président a parlé de la peine de mort dans son discours mais à aucun moment il n’a parlé de la violence à l’égard des femmes. »
« La plupart des politiques n’ont pris aucune position, regrette la féministe. Il n’y a pas d’engagement de l’État. Nous avons voté une loi en 2017 contre les violences à l’égard des femmes et c’est à l’État d’engager aussi sa mise en application. On se rend compte que là, on est beaucoup plus dans une instrumentalisation politique qu’autre chose. Les gens parlent de peine de mort alors que le vrai problème, c’est l’impunité des auteurs de violences à l’égard des femmes. »

La Tunisie a en effet voté une loi considérée comme pionnière à l’échelle du monde arabe en matière de lutte contre les violences faites aux femmes. Le ministère de l’intérieur a mis en place des formations d’agents spécialisés pour recevoir les plaintes des femmes dans les commissariats et pendant le confinement. Un refuge provisoire a été ouvert par le ministère de la femme pour recevoir les femmes victimes de violences conjugales et leur permettre de se confiner à l’écart de leur conjoint violent.

Mais beaucoup de militants attendent plus, notamment au niveau de la prévention prévue dans la nouvelle loi sur les violences, et appellent à renforcer un système judiciaire défaillant en Tunisie comme dans tout le Maghreb.

Au Maroc, le viol et l’assassinat du petit Adnane Bouchouf, 9 ans, dans un quartier populaire de Tanger, remet non seulement au centre la question de la peine de mort, mais aussi celle de la gangrène des violences faites aux femmes et aux enfants. « Ces atrocités ne sont pas des faits divers mais les symptômes de nos sociétés maghrébines, dépassées par une violence qu’elles ne parviennent pas à contenir qu’on inflige aux femmes et aux enfants », s’indigne Houria, militante féministe et mère de famille tangéroise.

Dans une tribune poignante publiée de part et d’autre de la Méditerranée, Abdellah Taïa, qui n’a jamais craint de briser le tabou des violences sexuelles, premier écrivain marocain à assumer publiquement son homosexualité en étant musulman dans un pays qui pénalise cette orientation sexuelle, et où l’islam est religion d’État, pointe l’incapacité collective à affronter le problème de fond : « On dénonce mais on fait tout pour ne pas vraiment et sérieusement ouvrir la boîte de Pandore. […] On va désigner un coupable, on va le rendre coupable de tout ce qui ne va pas au Maroc, on le tue et on passe à autre chose. Jusqu’à quand ? »

« Tous les Marocains que je connais ont subi des agressions sexuelles quand ils étaient petits […] Malheureusement, chaque jour, il y a des dizaines et des dizaines de petits Adnane », raconte l’écrivain qui n’a de cesse de questionner dans son œuvre ces abus et violences dont il fut lui aussi victime pendant des années, comme dans ses romans La Vie lente (Seuil) ou Celui qui est digne d’être aimé (Seuil).

« Quand j’étais petit dans la ville de Salé, presque tout le monde me passait dessus, témoigne ainsi Abdellah Taïa. Le quartier (le monde, le pouvoir) avait réussi à me transformer en une petite chose sexuelle dont tout le monde pouvait se servir. Impunément. Au vu et au su de tout le monde. Cela a duré plusieurs années. Je me demande pourquoi ils ne m’ont pas tué, moi aussi. »

Dans un entretien à Jeune Afrique, l’écrivain pointe du doigt l’arsenal de lois liberticides et rétrogrades qui punissent notamment de prison le sexe hors mariage : « Tant qu’il y a des lois hypocrites comme celles qui interdisent les rapports sexuels hors mariage, il y aura toujours de la violence et des meurtres. Tant qu’on maintient une société dans le mensonge, il y a aura des affaires comme celle-ci. »

Voilà des années que médias, associations et ONG s’alarment des violences faites aux femmes et aux enfants au Maroc. Mais il n’y a pas encore eu d’électrochoc au sein des pouvoirs publics et de la société marocaine.
La violence envers les femmes est ancrée dans les mentalités, légitimée, acceptée socialement. Dans l’espace public, mais aussi dans l’espace privé. Deux tiers des cas de violences sexuelles se déroulent dans l’espace public marocain, selon des chiffres officiels. Et il s’agit, dans plus de 90 % des cas, de viols ou de tentatives de viol dont les victimes sont principalement des femmes de moins de 30 ans.

Jusqu’à il y a peu, les violeurs pouvaient échapper à la prison en épousant leur victime si elle était mineure. Il a fallu attendre janvier 2014 pour que l’article 475 du Code pénal disparaisse. Une avancée symbolique, tant est encore grand le fossé entre la loi et des coutumes ancestrales.

Après des années de vifs débats, le Parlement marocain a adopté en février 2018 une loi pénalisant les violences faites aux femmes, mais les associations féministes ne la jugent pas à la hauteur, notamment car elle ne réprime pas le viol conjugal, contrairement à la loi tunisienne. Quand bien même l’arsenal répressif serait renforcé, il faudrait franchir le barrage des commissariats et, avant lui, celui de la cellule familiale.

Quant à la pédocriminalité, elle est un véritable fléau et tabou au Maroc. Le viol suivi du meurtre d’Adnane Bouchouf repose de manière criante la question de la protection de l’enfance dans ce pays régulièrement marqué par des affaires de pédophilie.

Des ONG, comme l’AMDH, l’association marocaine des droits humains, dénoncent depuis des années des condamnations trop clémentes et exigent une véritable lutte contre les prédateurs sexuels. L’association Touche pas à mon enfant, qui estime à près de 30 000 le nombre d’enfants violés chaque année, réclame un dispositif Alerte enlèvement comme celui qui prévaut en Europe.

Le bureau de l’Unicef au Maroc a appelé à « une adoption rapide des dispositions relatives à la protection des enfants prévues dans les projets du Code pénal et du Code de procédure pénale, lesquels sont depuis 2015 toujours en examen par le Parlement ».

En juin dernier, un quadragénaire soupçonné d’avoir violé une fillette de six ans à Tata dans le sud du pays avait été relâché sous caution, douze heures après son arrestation, provoquant une onde de choc dans la petite localité. Après de vives protestations et une pétition, il avait été remis en détention.
À l’été 2013, la grâce royale au nom de « l’excellence des relations » entre Rabat et Madrid, accordée à Daniel Galvan Viña, un pédophile espagnol, d’origine irakienne, âgé d’une soixantaine d’années et condamné deux ans plus tôt à trente ans de prison pour des viols sur onze mineurs, avait déclenché un scandale sans précédent. D’importantes manifestations dont certaines contre le roi-même avaient secoué le royaume chérifien malgré la répression policière.

Contraint d’annuler cette grâce sous une pression populaire inédite, le roi Mohammed VI avait évoqué « une erreur » et le pédophile avait été remis en prison pour y purger la peine à laquelle il avait été condamné mais, cette fois, en Espagne, la justice espagnole ayant refusé de l’extrader vers le Maroc.

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