Édition du 21 septembre 2021

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Mediapart aux Amis de l’Humanité : Jaurès en partage

Mediapart était partenaire des Amis de l’Humanité pour un débat autour du journalisme, de sa crise et de ses enjeux, à la fête annuelle du quotidien fondé par Jean Jaurès, ce dimanche 15 septembre. Deux excellents livres de Charles Silvestre, secrétaire national des Amis de l’Humanité, disent ce que nous avons en partage, son Jaurès, la passion du journaliste de 2010 et son tout récent La Victoire de Jaurès.

Le coup d’œil et le coup d’aile. Cette image poétique est peut-être la définition la plus pertinente des qualités requises pour notre métier, acquises dans une autodidaxie permanente : allier la rigueur et l’ampleur, associer les faits et leur contexte, saisir le présent sans ignorer son passé, chercher la précision immédiate tout en scrutant l’horizon au lointain, informer et penser tout à la fois. L’expression vient sous la plume de Jean Jaurès (1859-1914) dans l’article qui sert d’accroche à l’essai de Charles Silvestre sur le journaliste que fut le fondateur de l’Humanité.

Il s’agit d’un article de La Dépêche, quotidien toulousain dans lequel, le 19 mars 1887, sous l’intitulé « Délégués mineurs », Jean Jaurès défend une démocratie sociale où les travailleurs seraient associés à la marche de leurs entreprises. « Plus de lumière, demandait Goethe avant de mourir ! écrit-il en conclusion. Plus de justice demande notre siècle, avant de finir ! Or, pour réaliser la justice, il faut deux choses : la clarté dans l’esprit et la générosité dans le cœur, il faut l’élan et la science, il faut le coup d’œil et le coup d’aile ».

Ancien rédacteur en chef de l’Humanité, Charles Silvestre s’est dévoué, la retraite venue, à Jean Jaurès, ce vaincu victorieux. Non pas un Jaurès muséifié ou panthéonisé, mais un Jaurès vivant et présent, plus que jamais actuel. Dans cette pédagogie d’une vie d’action et de pensée, où la lutte est elle-même une réflexion permanente, se laisse voir aussi la recherche, après l’échec du communisme réel dans l’imposture stalinienne, d’un idéal ressourcé, Silvestre retrouvant, à travers la haute figure de Jaurès, la jeunesse d’engagements ni corrompus ni pervertis.

Avec la complicité de l’artiste plasticien Ernest Pignon-Ernest, lui-même président de la Société des Amis de l’Humanité (voir ici le site de l’association : http://www.amis-humanite.com), leur secrétaire national nous offre donc deux livres indispensables à l’orée du centenaire de la mort de Jaurès, le 31 juillet 1914, cet assassinat de l’homme qui n’avait cessé de sonner le tocsin des catastrophes à venir. Si La Victoire de Jaurès (Privat, 2013) est l’antidote bienvenue aux prochaines commémorations cocardières, Jaurès, la passion du journaliste (Le temps des cerises, 2010) devrait être lu dans toutes les écoles de journalisme, tant notre métier y renoue avec le souci de son public.

Inventoriant ses articles d’avant la fondation en 1904 de l’Humanité, grâce à cette mine d’or exhumée par les éditions Privat (Jaurès dans La Dépêche, Privat, 2009), Silvestre nous dévoile un Jaurès « pleinement journaliste », maîtrisant ses sujets, rarement pris en défaut de mauvaise information, vérifiant, enquêtant, rendant compte, un Jaurès qui « veut tout savoir pour pouvoir tout dire ». « Le politique a fait le journaliste, ce qui est connu, et le journaliste a fait le politique, ce qui l’est moins », résume-t-il, ajoutant cette interrogation en forme de mise en question de nos corporatismes : « Et pour être “pleinement” journaliste, peut-être vaut-il mieux ne pas être “que” journaliste ? »

Mais la question, réversible, vaut aussi pour les politiques. Car ce que nous montre Silvestre, c’est un Jaurès dont la pratique du journalisme est un incessant rappel au réel, à ses complexités, à ses vérités factuelles, à ses humanités concrètes, à ses difficultés et à ses potentialités, bien loin d’une politique désincarnée ou idéologisée, hors du monde et à l’écart des hommes. Se refusant aux généralités où la seule opinion dicterait sa vérité sans égard pour les faits, Jaurès ne cesse de se confronter à la réalité, de l’affronter et de la décrypter, dans une rigoureuse et précautionneuse pédagogie de l’action. Ici, les faits ne sont pas l’illustration d’arguments préétablis, mais tout au contraire la matière même de la réflexion. La radicalité de Jaurès est foncièrement pragmatique, c’est-à-dire à la fois prenant les problèmes à la racine et les inscrivant dans le monde réel.

On découvre aussi que ce Jaurès journaliste, porté par l’irruption de la presse démocratique de la deuxième révolution industrielle, fut un blogueur avant l’heure, un blogueur de l’imprimé. Député du Tarn de 1895 à 1898, puis de 1902 à 1914, il utilise la presse pour rendre compte et rendre des comptes. Sans contrainte de longueur, dans des quotidiens qui n’ont pas encore été saisis par les formatages professionnels ou par les exigences publicitaires, Jaurès prend soin d’expliquer ses choix, ses votes, ses interventions, voire même de répondre à des interpellations, critiques ou questions.

Ce Jaurès journaliste nous fait rêver d’une autre politique, sortie de ses bulles professionnelles, d’expertise d’en haut et d’entre soi de sachants, d’une politique qui, descendue de son estrade, accepterait de se nourrir d’une incessante confrontation aux réalités matérielles, dans une conversation ininterrompue avec ses mandants. D’un livre à l’autre, Charles Silvestre nous montre combien cette conversion marquerait l’avènement de cette politique sensible dont rêvait Jaurès et qu’il résumait ainsi dans sa thèse, De la réalité du monde sensible : « Il ne faut pas que le monde des sens fasse obstacle aux clartés de l’esprit ; il ne faut pas que les clartés de l’esprit offusquent le monde des sens ».

Par son enthousiasme et sa générosité, La Victoire de Jaurès relève de cette politique sensible, celle qui faisait aussi dire à Jaurès : « Nous ne sommes pas tenus, pour rester dans le socialisme, de nous enfuir hors de l’humanité ». Hommage au père disparu, ancien poilu, militaire de carrière ayant fini capitaine de la Légion, cet essai d’histoire imaginaire, selon l’expression de son préfacier, l’historien Marc Ferro, est une invitation à résister aux commémorations mortifères du centenaire de la Grande Guerre, et donc des catastrophes européennes du siècle passé. « Et si on les préférait vivants ? », demande Silvestre à propos de tous ces morts, des soldats morts, des héros morts.

Nous reviendrons, en inventant collectivement ici même notre autre centenaire, celui d’un passé plein d’à présent, sur ce livre en forme de provocation « vis-à-vis de la France officielle qui pleure Jaurès mais vénère Clémenceau, le “père de la victoire” de 1918, victoire en trompe l’œil qui se soldera, de haine en haine, de revanche en revanche, de fièvre militariste en fièvre militariste, par un autre massacre à venir, vingt ans plus tard, dans des conditions atroces, celles des camps et des exécutions de masse. A l’échelle du siècle, la vraie victoire, c’est celle de Jaurès, ce grand lucide qui avait prévenu : “Si la patrie ne périssait pas dans la défaite, la liberté pourrait périr dans la victoire” ».

« Le courage, c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel », disait Jaurès, il y a 110 ans, dans son fameux « Discours à la jeunesse » du lycée d’Albi, en juillet 1903. Phrase souvent retournée par ceux qui cèdent à l’air du temps, à ses tentations et à ses compromissions, comme s’il s’agissait d’une invitation à s’adapter pour mieux renoncer. La vertu des Jaurès de Silvestre, c’est de nous montrer qu’au contraire, c’est un appel à inscrire l’idéal dans le réel, en défendant, pied à pied, l’utopie concrète d’une humanité consciente.

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