Édition du 29 novembre 2022

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Syndicalisme

Mettons-nous le nez dans les négociations du secteur public !

Les négociations du secteur public sont en voie de commencer. Dans les prochains mois, le gouvernement de la CAQ et les organisations syndicales vont commencer à s’échanger offres et demandes. Les résultats de ces échanges seront discutés dans des instances syndicales, qui même si elles prétendent le contraire, sont éloignées des terrains dévastés de la santé, des services sociaux et de l’éducation. Cet espace entre les appareils syndicaux et le monde du travail dans le secteur public se creuse de plus en plus depuis l’application des réformes bureaucratiques dans le secteur public et s’est transformé en un fossé énorme depuis la pandémie.

Dans ces instances syndicales, on pourra alors entendre les délégué.e.s se révolter contre les demandes effrontées des François Legeault et Sonia Lebel mais on cherchera quand même à conclure la meilleure entente possible et ce dans les plus brefs délais. Négocier, c’est dur face à des hommes et des femmes d’État qui ont une grande expérience de manœuvres, de manipulations, et d’alliances dans les appareils étatiques contaminés depuis plus de trente ans par le néo-libéralisme. En ce qui concerne les organisations syndicales, elles ont tellement subies d’attaques et de reculs depuis le sommet socio-économique de 1995, en passant par le plan de réingénérie de l’État québécois en 2003 et 2007, tout en ajoutant la réforme Barrette, qu’on doit craindre à l’horizon les nouvelles « demandes » qui vont venir des leaders de la CAQ. Les mauvaises surprises vont survenir. Et on ne saura pas trop comment réagir faute de véritables consultations dans les mondes dévastés de la santé et les services sociaux et l’éducation.

On a vécu plusieurs surprises lors de la négociation de 2018. La CAQ n’est pas le Parti libéral en matière de négociation avec le secteur public. Elle ne fonce pas tête première sur l’adversaire à coup de semonces et de lois spéciales. Elle négocie et elle donne même l’impression à son adversaire de négocier lui aussi. Mais c’est la CAQ, de son côté, qui détermine clairement les règles et ce d’une manière tellement soutenue que le mouvement syndical se retrouve dans l’ombre et ne peux satisfaire vraiment ses membres. Dans le secteur de la santé et des services sociaux, les membres de la FIIQ et de l’APTS ont entériné l’entente à des taux ne dépassant pas les 55%. Les attentes des membres n’ont pas été rencontrées.

Lorsqu’on dit que la CAQ mène le jeu, pensons à la dernière négociation de 2018. Avant même qu’elle ne commence, le Premier Ministre a pris bien soin de dire que les surplus cumulés par les mesures d’austérité appliquées par les gouvernements précédents, n’iront pas aux syndiqué.e.s du secteur public à l’exception des préposé.e.s aux bénéficiaires et aux enseignant.e.s au bas de l’échelle. Il prend bien soin de dire aussi que les surplus cumulés de plus de 4 milliards seront réservés à la réduction de la taxe scolaire et à une augmentation des allocations familiales pour les 2eme et troisièmes enfants. (La Presse, 13 septembre 2019).

En agissant ainsi, le grand chef du gouvernement venait d’asséner un coup solide aux syndicats du secteur public. Dans certaines organisations syndicales comme l’APTS, bien nourries par les chercheurs de l’IRIS, on parlait de réserves dépassant largement celle évoquée par la CAQ. Avec cette réserve, on pouvait échafauder un plan allant jusqu’à 20% d’augmentation de salaire afin de rejoindre les échelons des travailleur.e.s du secteur parapublic. Or, avec sa déclaration, le Premier Ministre a pris en main la négociation qui s’est poursuivie sans grande surprise. Le message a été clair : amis des syndicats, il n’y a plus de réserves. Vous pouvez rêver à une augmentation qui excède les augmentations précédentes dans le secteur public.

Mais le coup de force donné par le Premier Ministre ne peut à lui seul expliquer pourquoi les conventions salariales en santé et des services sociaux ne répondent pas véritables attentes du personnel en santé et services sociaux. Certes, la négociation aurait pu prendre une tournure différente des précédentes s’il y avait vraiment eu une réserve budgétaire disponible aux syndiqué.e.s. Mais il y a d’autres enjeux qui appartiennent à l’histoire de la négociation dans le secteur public ou plus largement à l’histoire des relations ambivalentes entre l’État et le mouvement syndical au Québec.

Il nous semble que le sommet socio-économique de 1995 a été un moment marquant et déterminant en ce qui concerne les rapports entre l’État québécois et le mouvement syndical dans le cadre du secteur public. Lors de cet événement, des compromis importants ont été conclus. Sur la base d’un nouveau partenariat social devenu nécessaire à cause de l’ébranlement de la société salariale, les centrales syndicales permettent une coupe de 15,000 postes en santé, en éducation et dans la fonction publique. On permet aussi le départ à la retraite de plus de 13,000 salarié.e.s de l’État sans les combler. (Ghyslaine Raymond, 2013). On a d’ailleurs essayé de vendre l’idée d’un nouveau secteur du monde du travail qui ne serait ni privé ni public et qui pourrait aider la société québécoise à sortir de la crise de l’emploi qui sévissait alors. Ce qu’on a appelé l’économie sociale. Non seulement l’économie sociale n’a pas touché les objectifs promis par les dirigeants syndicaux, mais elle a fortement contribué à dévaloriser le secteur public au Québec.

Plus rien n’a plus été pareil depuis le sommet socio-économique de 1995. De mesures d’austérité à des lois spéciales en passant par des réformes organisationnelles totalement moribondes, le secteur public est de plus en plus affaibli et est maintenant assujetti aux manœuvres médiocres des bureaucrates caquistes.

En début de négociation du secteur public, les travailleur.s.es du secteur public pourraient exprimer une attente des plus ferme : une négociation dans le secteur public n’est pas qu’une seule question d’argent ou de valeur d’échange. Il doit y avoir aussi une négociation de la valeur d’usage du travail dans le secteur public. C’est-à-dire que l’intervention d’un professionnel des services dans la communauté auprès d’un jeune en difficulté, ou des personnes âgées ou des victimes de violence conjugale devrait être valorisée sur le plan salarial et aussi social par l’État québécois. C’est ce que nous pourrions appeler la valeur d’usage du travail dans le secteur public qui est fortement diminuée avec l’addition de mesures néo-libérales depuis 30 ans au Québec.

Dans ce contexte, les travailleur.e.s du secteur public ne devraient pas se gêner de se mettre le nez dans les négociations dans le secteur public. Et ce même s’ils ne sont pas intégré.e.s dans les instances syndicales. Il serait peut-même pertinent d’exiger des négociations à ciel ouvert et des espaces de délibération dans lesquels ces travailleur.e.s pourront réellement témoigner de la dévastation du secteur public dans lequel ils et elles travaillent.

René Charest

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