Elle fait écho à une décision récente qui n’a pas non plus provoqué d’indignation générale, la disparition des cours collégiaux en milieu carcéral. Deux annonces distinctes, mais une même ligne de fond. Moins de livres. Moins d’enseignement. Moins d’espaces où l’on apprend autre chose que l’attente et l’oisiveté.
À Bordeaux, après 35 ans de Souverains anonymes, j’ai laissé derrière moi une petite bibliothèque. Rien d’imposant. Des rayonnages construits avec patience, alimentés par des dons, par des passages, par des mains successives. Avant de partir, elle est restée là, comme un point fixe dans un lieu où tout est transitoire. Quelques semaines avant mon départ à la retraite, Pénélope McQuade m’avait confié des centaines de livres. La petite bibliothèque n’était pas là pour décorer. Les livres circulaient. Ils passaient de cellule en cellule. Ils ouvraient des brèches discrètes.
On dit souvent que la lecture ne sauve pas une vie. Pourtant, en prison, elle a parfois fait dévier des trajectoires. Lire, c’est introduire du temps dans un lieu qui en est saturé. C’est créer un espace intérieur là où l’espace physique est contraint.
Le cas de Léo Levesque me revient souvent. Un ancien détenu devenu dramaturge, reconnu, joué, adapté. On le présente volontiers comme une exception. Ce qu’il est sans doute. Il savait à peine écrire son nom à son arrivée en prison. Oui, une exception Léo. Mais une exception n’apparaît pas dans le vide. Elle suppose un environnement minimal. Des livres accessibles et des bibliothécaires qui conseillent, qui guident, qui proposent. Retirez ces conditions et l’exception cesse d’être improbable. Elle devient impossible.
Une bibliothèque en prison ne se résume pas à un inventaire de titres. C’est un point de contact. Des auteurs, des idées, des mondes qui entrent en collision avec des parcours souvent étroits, souvent heurtés. Pour certains, c’est une première rencontre avec une langue, avec une pensée, avec une autrice ou un auteur, avec une forme de narration qui dépasse l’expérience immédiate.
Pierre Ouellet, auteur de Barbelés, a longtemps été détenu. Des idées suicidaires le tourmentaient. À un moment, après une visite de sa mère, il a décidé de vivre pour ne pas lui faire de la peine. En retournant vers sa cellule, il croise le bibliothécaire. L’échange est bref. Une proposition de livre. Une proposition qui a réconforté sa décision. Lire un livre à la fois et vivre. Rien qui s’inscrive dans un programme structuré. Rien qui relève d’une politique publique. Et pourtant, c’est ce type d’interaction qui persiste. Un livre tendu au bon moment par un bibliothécaire à un détenu.
Ces scènes ne produisent pas de chiffres solides. Elles ne s’agrègent pas facilement en indicateurs. Elles ne permettent pas de démontrer un rendement immédiat. En face, les budgets de sécurité et de défense avancent avec des données, des projections, des tableaux. Ils s’appuient sur des logiques de prévention du risque, sur des modèles de contrôle.
Les budgets consacrés à la réhabilitation, eux, travaillent sur un autre terrain. Ils n’empêchent pas directement un acte. Ils déplacent lentement des comportements, des perceptions, des possibilités. Ils s’inscrivent dans une temporalité longue, souvent incompatible avec les impératifs de résultats rapides. La réhabilitation d’une personne incarcérée, ce n’est apparemment pas payant politiquement. N’est-ce pas, Monsieur le Premier ministre du Canada ?
Couper des postes de bibliothécaires ne désorganise pas immédiatement un établissement. Supprimer des cours collégiaux ne provoque pas de rupture visible du jour au lendemain. Les murs tiennent. Les portes se ferment. Le système continue de fonctionner. Mais quelque chose se raréfie. Moins de circulation d’idées. Moins d’occasions de bifurcation et de réhabilitation.
La comparaison des budgets ne produit pas seulement un contraste quantitatif. Elle révèle une hiérarchie. D’un côté, ce qui protège à court terme. De l’autre, ce qui transforme à long terme. Entre les deux, il n’y a pas de neutralité. Il y a des choix qui s’additionnent année après année jusqu’à dessiner une orientation claire.
Je terminerai ce billet sur un mot dit par Rony, ancien détenu. Il s’adressait à Serge Bouchard après avoir lu son livre Les yeux tristes de mon camion. Rony était déjà libéré quand Bouchard est venu rencontrer les Souverains. Mais il a tenu à dire l’effet de cette lecture sur lui alors qu’il était encore détenu.
« Bonjour Monsieur Bouchard, je m’appelle Ronald. J’aurais tellement aimé être présent à cette rencontre. Je ne voulais pas partir avant de vous laisser un petit témoignage. Au moment où vous regardez ces images, je suis sûrement en train de conduire un camion. Un camion dont les yeux ne sont pas tristes. Un camion qui a encore beaucoup de chemin à faire, des paysages à admirer, des terres à explorer, des hommes et des femmes à embarquer, des parkings de motels pour se reposer. Un camion qui a encore beaucoup d’amour à donner. Un camion qui me mènera au sud. Là où je vais me refaire la peau. Là où je vais retrouver ma couleur.
Mon cher Serge, tu viens de remporter le prix du Gouverneur général pour ton livre Les yeux tristes de mon camion. J’ai ton livre entre les mains. Comment ne pas aimer un livre qui commence avec ces phrases. Tu donneras vie aux barreaux de ta prison, tu t’évaderas par la fenêtre ouverte de ton imaginaire, rien ne peut t’empêcher de te recueillir devant une pierre humide, devant une clôture de broche, rien ne t’interdit de résister jusqu’au dernier coup d’œil. Ces mots me vont droit au cœur parce que je les entends. C’est de moi que tu parles, Serge. Si je résume ces mots, Serge, tu es en train de me dire que tu as été un jour Souverain, à toi de le rester pour toujours. »
La réaction de Serge Bouchard à ce témoignage, ici :
https://www.souverains.qc.ca/serge-bouchard <https://www.souverains.qc.ca/serge-...>
Mohamed Lotfi
20 Avril 2026
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Des livres et des Souverains :
https://www.youtube.com/watch?v=rklbfo7-4vc <https://www.youtube.com/watch?v=rkl...>
Lire :
https://www.youtube.com/watch?v=5l5fUgrgh6A <https://www.youtube.com/watch?v=5l5...>
Court-métrage :
https://www.youtube.com/watch?v=FZZVyDcovAo
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