Édition du 21 juin 2022

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Négociations dans les secteurs public et parapublic 2022-… : Dans ma boule de cristal (air connu)


Alors que plusieurs personnes ont en tête, à ce moment-ci, des airs d’été légers, il y en a d’autres qui se demandent comment éviter les prochains maux de tête de la rentrée… En effet, les grands mots qui nous viennent à l’esprit pour décrire les grands événements de la conjoncture de l’automne prochain sont les suivants : « Inflation galopante », « Menace d’une récession », « Élections générales au Québec », « Promesses électorales mirobolantes », « Négociations dans les secteurs public et parapublic », « Demandes syndicales » et l’incontournable cette fois-ci revendication de « L’indexation des salaires ».

Ce mélange, on le devine aisément, est porteur de nombreux maux de tête autant du côté des porte-parole du gouvernement que du côté des dirigeants syndicaux du Front commun CSN-CSQ-FTQ et des cinq autres organisations syndicales (APTS, FAE, FIQ, SFPQ et SPGQ) présentes dans les secteurs public et parapublic.

Des services et des conditions de travail et de rémunération mis à l’épreuve

Nous sommes toujours en pleine pandémie, les mesures restrictives sont de plus en plus abandonnées nous donnant l’impression d’un retour à la normale, pourtant, les risques d’une sixième vague de la COVID-19, dès l’automne prochain, préoccupent déjà plusieurs spécialistes du monde de la santé publique.

Au cours des deux dernières années, la population a été éprouvée par mille et un problèmes de différentes natures. Les services publics ont été sollicités comme rarement dans notre histoire du dernier siècle. Les conditions de travail et de rémunération des salarié.e.s syndiqué.e.s oeuvrant dans les secteurs public et parapublic[1] se sont, comme c’est le cas depuis quarante ans maintenant, détériorées « à la vitesse grand V ».

Il y a en ce moment un réel problème de pénurie de main-d’œuvre dans ces deux secteurs incontournables de notre vie en société. Les conditions de travail des 550 000 salarié.e. syndiqué.e.s qui oeuvrent dans l’administration publique, la santé et l’éducation sont peu attrayantes et pour ce qui est des salaires, disons que ce qui a été négocié entre les parties, depuis plusieurs décennies, n’a pas permis de suivre la hausse du coût de la vie. Ce qui a été conclu entre les parties, lors de la dernière ronde de négociation, soit 6% d’augmentation totale pour un contrat de travail de 3 ans, est nettement insuffisant face à l’inflation qui atteint de nouveaux sommets.

Dans ma boule de cristal

À la rentrée, il faut donc s’attendre à être exposé à de nombreux signaux contradictoires. Les partis politiques se livreront à une compétition électorale féroce en vue de faire élire des député.e.s. Les programmes électoraux nous annonceront des baisses d’impôts accompagnés d’une augmentation de l’offre de services à la population. Ce sera la pluie ou le déluge de promesses électorales s’élevant à plusieurs milliards de dollars. Quand l’élection sera derrière nous, le Front commun CSN-CSQ-FTQ et les autres organisations syndicales publiciseront (à la fin du mois d’octobre ou au début du mois de novembre) leurs demandes normatives et monétaires que le nouveau gouvernement se précipitera à qualifier de « demandes irréalistes ».

Lors du dépôt des offres du gouvernement, en décembre prochain, la ou le titulaire du Conseil du trésor n’hésitera pas à dramatiser la situation des finances publiques, elle ou il nous dira que la récession anticipée aura pour effet de mettre en puéril les rentrées d’argent du gouvernement et, dans les circonstances, le réalisme doit primer. Le nouveau gouvernement invitera les dirigeant.e.s des huit organisations syndicales à se montrer raisonnables… et nous en passons.

Du côté syndical, il faut à coup sûr s’attendre à des revendications axées autour d’un nécessaire investissement massif dans les secteurs public et parapublic. Cet investissement devant permettre l’ajout de ressources et l’amélioration des conditions de travail et de rémunération. Il sera cette fois-ci inévitablement question de l’inflation et de la protection du pouvoir d’achat des travailleuses et des travailleurs. Mais de quelle mesure de protection du pouvoir d’achat face à l’inflation parlons-nous au juste ?

Retours sur deux visions différentes de l’inflation et de l’indexation des salaires ?

Il y a longtemps que l’inflation ne dominait pas le paysage économico-politique comme c’est le cas en ce moment. Depuis les années quatre-vingt-dix jusqu’à tout récemment, quand il était question de l’inflation, les autorités de la Banque du Canada et les membres de la classe politique (au fédéral comme au provincial) nous imposaient diverses mesures d’austérité visant à contenir le pourcentage de celle-ci dans une fourchette la situant entre 1 et 3% par année. En ce moment, le taux de l’Indice des prix à la consommation dépasse les 6% pour les douze derniers mois seulement, ce qui est supérieur à la hausse accordée pour les trois années du contrat de travail présentement en vigueur dans les secteurs public et parapublic au Québec.

La dernière fois qu’il a été question d’un pourcentage élevé de l’indice des prix à la consommation, c’est dans les années soixante-dix, il y a bientôt un demi-siècle. Face à une réelle érosion du pouvoir d’achat des travailleuses et des travailleurs, le président de la CSN de l’époque, Marcel Pepin, écrivait dans le rapport moral intitulé Vivre à notre goût, ce qui suit :

«  La situation actuelle nous oblige à inventer des formes nouvelles de lutte. Les travailleurs, nous le savons, sont les premières victimes quand le système économique se conduit, et c’est présentement le cas, comme un cheval fou.

Devant un pouvoir d’achat qui se dégrade à un rythme accéléré, il était impérieux de remettre à jour des ententes signées dans un tout autre contexte économique. La campagne menée depuis quelques mois pour la réouverture des conventions et l’indexation des salaires au coût de la vie s’inscrit dans une volonté de préserver les gains des travailleurs victimes bien malgré eux d’une machine dont on nous a toujours soigneusement caché le fonctionnement. » (Vivre à notre goût, 1974p. 133-134).

Il y a cinquante ans, quand il était question de l’indexation des salaires, le taux visé par les dirigeants syndicaux de la CEQ, de la CSN et de la FTQ, était celui atteint par l’inflation ou l’indice des prix à la consommation. Et c’est dans le cadre d’une lutte de réouverture des conventions collectives et de défi de lois spéciales que cette revendication a été satisfaite. Qu’en sera-t-il au cours des prochains mois ? À quelle combativité syndicale peut-on s’attendre ?

L’auteur de la présente chronique a très hâte de voir ce qu’il faut comprendre par l’expression "en portant une attention particulière à l’inflation" contenue dans une publication récente de la CSN au sujet de la prochaine négociation dans les secteurs public et parapublic :

«  Nous allons revendiquer des investissements permettant l’amélioration des conditions de travail et de pratique. Bien sûr, nous nous attarderons à la bonification des conditions salariales en portant une attention particulière à l’inflation qui afflige tout le monde. Ce n’est pas vrai qu’on va demander aux travailleuses et aux travailleurs de se serrer la ceinture en attendant que l’inflation dégonfle.  »

Source : CSN. « Fini le temps des sacrifices », Infolettre, 30 mai 2022.

https://www.csn.qc.ca/actualites/fini-le-temps-des-sacrifices/. Consulté le 19 juin 2022.

Ce sera donc à la lumière du cahier des revendications et du plan d’action l’accompagnant que nous aurons un début de réponse à nos interrogations soulevées ci-haut.

Conclusion

Durant les prochaines semaines, nous vous invitons à profiter au maximum de l’été. Nous parlerons de la rentrée en temps et lieu.

Yvan Perrier, 19 juin 2022

yvan_perrier@hotmail.com

[1] Ces deux secteurs emploient à environ 75% une main-d’œuvre féminine.

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).
Vous pouvez m’écrire à l’adresse suivante : yvan_perrier@hotmail.com

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