Édition du 29 novembre 2022

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Débats

Néo-colonialisme, capitalisme et racisme : un complexe systémique indissociable

Le racisme n’est pas une « essence » ou un simple trait pervers de l’humanité. Il est le produit de conditions historiques déterminées dans le sillage du colonialisme et du capitalisme.

Tiré du blogue de l’auteur.

Depuis l’expérience du nazisme, le racisme comme idéologie justifiant une hiérarchisation de l’humanité, est marqué du sceau de l’illégitimité. Avant elle, le racisme avait droit au chapitre dans les universités et la recherche scientifique d’une part, le champ politique et médiatique d’autre part et le corpus juridique pour une troisième part. Comme le soulignait Aimé Césaire dès 1950, il a fallu que les horreurs subies jusque-là par les esclaves et les colonisé·es soient infligées à des « blancs » par d’autres « blancs » pour qu’enfin le racisme cesse d’être considéré comme une opinion légitime (1). Dans l’euphorie de la victoire contre la « bête immonde », beaucoup annonçaient la fin du racisme. Ce ne fut pas le cas. Pour quelles raisons ?

L’angle mort des explications dominantes du racisme

Il est fréquent d’entendre des explications du racisme le posant comme réalité ayant existé depuis les débuts de l’humanité. Il serait en quelque sorte une « malédiction » de l’humanité, un trait permanent de celle-ci. Une telle approche n’est possible qu’en amalgamant des réalités sociales différentes afin d’en conclure à l’existence d’un invariant raciste. Plus précisément, l’amalgame entre l’ethnocentrisme et le racisme est au cœur d’une telle approche. Comme le souligne Claude Lévi-Strauss, l’ethnocentrisme est un des traits quasi-universels des groupes humains (2). Cet « orgueil de groupe » ou cette « préférence pour mon groupe » ne saurait cependant se confondre avec le racisme posant l’existence de races, leur hiérarchisation et la légitimité de la domination de certaines de ces races sur d’autres. L’amalgame empêche ainsi de comprendre les conditions historiques ayant fait émerger le racisme d’une part et les fonctions qu’il remplit d’autre part. En posant le racisme comme « essence » de l’humanité, les explications dominantes portent ainsi un angle mort lourd d’enjeux.

La consubstantialité économique du capitalisme et du colonialisme

La colonisation des « Amériques », la mise en esclavage des peuples indigènes puis la traite transatlantique et enfin la colonisation bornent l’époque des théorisations racistes. Celles-ci apparaissent historiquement de manière contemporaine au capitalisme et au colonialisme. « Les relations raciales, les antagonismes raciaux, les groupes raciaux et le racisme […] sont liés aux situations esclavagistes et post-esclavagistes, coloniales et postcoloniales, telles qu’elles se sont établies à partir de l’expansion européenne » (3) explique le sociologue Pierre Jean-Simon. Non seulement le racisme n’a pas toujours existé, mais il peut se dater assez précisément de 1492, complète cet auteur après de nombreux autres (4). Le racisme est pour cette école assis sur des conditions économiques inédites dans l’histoire de l’humanité ayant engendré simultanément un mode de production économique spécifique, le capitalisme et une tendance à l’extension de celui-ci à l’ensemble de l’humanité par la force brutale.

En posant le racisme comme « essence » de l’humanité, les explications dominantes portent ainsi un angle mort lourd d’enjeux.

Le passage d’une société marchande à une société capitaliste a été historiquement rendu possible par l’afflux de richesses provenant de la destruction des civilisations indigènes des « Amériques » puis par la traite transatlantique. Il n’y a donc pas eu naissance du capitalisme puis du colonialisme, mais un seul processus dans lequel le colonialisme fournit une part essentielle de l’accumulation primitive du capitalisme et dans lequel ce dernier suscite une colonisation grandissante du globe. Avant l’apparition du capitalisme, plusieurs sociétés ont connu des développements poussés de rapports marchands sans que ceux-ci ne débouchent sur des rapports capitalistes (Chine, Afrique du Nord, etc.). Il y a en quelque sorte une consubstantialité économique du capitalisme et du colonialisme – les formes de celui-ci pouvant bien sûr varier. C’est cette première consubstantialité qui en explique une seconde.

La consubstantialité idéologique du colonialisme, du capitalisme et du racisme

Au moment où se réalise l’expansion brutale européenne, celle-ci ne peut se déployer qu’en justifiant idéologiquement l’asservissement violent d’une partie de l’humanité. Ce besoin de justification concerne à la fois les peuples des pays colonisateurs et ceux des pays colonisés. Aux uns, il faut inculquer un « sentiment de supériorité » et aux autres, il faut inculquer un « sentiment d’infériorité ». Les théorisations racistes sont une réponse à ce besoin de légitimation. Il n’y a donc pas eu d’une part naissance du capitalisme, d’autre part, développement du colonialisme et pour une troisième part, théorisation du racisme mais un seul processus global à la fois économique, militaire et idéologique. Mais l’histoire ne s’arrête pas à ce capitalisme infantile en expansion coloniale immédiate argumenté par un « racisme biologique ».

L’expérience du nazisme, les nouveaux rapports de forces à l’issue de la Seconde Guerre mondiale et la révolte des colonisé·es ont rendu obsolètes à la fois le « colonialisme direct » et le « racisme biologique » comme idéologie de justification. Pour survivre, l’ensemble du système de domination doit muter dans l’ensemble de ses dimensions (économique, militaire, idéologique). Le second âge du capitalisme s’accompagne non plus du « racisme biologique » mais, d’un « racisme culturaliste » posant certaines cultures supérieures à d’autres tout en affirmant l’inexistence des « races ». Dans le même mouvement, le colonialisme abandonne ses formes anciennes de colonisations directes pour des formes néocoloniales plus invisibles. Ladite « mondialisation » de la fin du siècle dernier exige à son tour un reformatage de l’ensemble du système de domination pour mieux se maintenir. Le néocolonialisme prend une forme « mondialisée », le racisme culturaliste se rénove dans des approches en termes de civilisations antagonistes et le capitalisme s’affiche comme transnational. Ces mutations historiques simultanées du capitalisme, du colonialisme et du racisme ne peuvent pas cacher la similitude de fonction idéologique du racisme à toutes les époques : empêcher les solidarités entre les peuples d’ici et de là-bas par la diffusion de clivages « ethniques » en lieu et place des clivages économiques et des luttes des classes qui en découlent. Il s’agit ni plus ni moins que de diviser ceux qui devraient être unis [les peuples d’ici et de là-bas] et d’unir les classes sociales ayant des intérêts divergents ou encore d’empêcher le développement d’un internationalisme des dominé·es.

Notes

1. Aimé CESAIRE, Discours sur le colonialisme (1950), Présence africaine, Paris, 1955.

2. Claude LEVI-STRAUSS, Race et Histoire, Unesco, Paris, 1973.b

3. Pierre-Jean SIMON, Les rapatriés d’Indochine : un village franco-indochinois en Bourbonnai, L’Harmattan, Paris, 1981, p. 19.

4. Précisément la date du 11 octobre 1492 – arrivée de Christophe Colomb dans les Caraïbes – ouvrant le cycle de conquête brutale et de colonisation du continent américain, voir Pierre-Jean SIMON, Ethnisme et racisme ou « l’école de 1492 », Cahiers Internationaux de sociologie, volume 48, janvier-juin 1970, pp. 119-152.

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