Édition du 10 mars 2026

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Débats

La France Insoumise et le NFP sont-ils des modèles pour nous ?

Au moment où Jeremy Corbyn et Zarah Sultana lancent un nouveau parti de gauche au Royaume-Uni, "Your Party" (YP), nous publions ici un premier article de l’organisation Workers’Liberty, qui s’interroge sur la question de savoir si la LFI de Jean-Luc Mélenchon et le Nouveau Front Populaire (NFP) en France, peuvent servir de modèles. Nous publions ensuite une réponse à ce texte, d’Olivier Delbeke membre de l’organisation française Aplutsoc. Si les deux textes s’entendent pour dire que la LFI de Mélenchon n’est clairement "pas un modèle" à suivre, il y a un débat sur le recours aux Fronts communs.
Olivier Delbeke appelle notamment à ne pas confondre la LFI et le Nouveau Front commun qui s’est mobilisé avec succès contre la menace fasciste lors des élections législatives françaises de juillet 2024. Sans idéaliser les Fronts populaires, il n’en demeure pas moins pour l’auteur que "la nécessité d’une unité de toute la gauche est le seul moyen de bloquer la voie" aux fascistes ou à leurs épigones, lors des prochaines élections françaises.

Premier texte de Martin Thomas de Worker’s Liberty (RU)
Source : Workersliberty
Ou, Solidarity, 751 : https://workersliberty.org/files/2025-09/751_online.pdf

Traduction avec Deepl.

Jean-Luc Mélenchon, de La France Insoumise (LFI), a salué le projet Sultana-Corbyn comme son équivalent britannique. Hilary Schan, ancienne membre de Momentum et figure du projet We Deserve Better d’Owen Jones, a appelé à « un pacte électoral entre le nouveau parti, les Indépendants et les Verts... comme l’a montré le Nouveau Front populaire en France ».

En y regardant de plus près, on constate que LFI et Mélenchon ne sont pas un modèle.

Mélenchon a été membre d’un groupe quasi trotskiste (l’OCI) de 21 à 25 ans, et malgré son parcours entre-temps en tant que ministre loyal dans les gouvernements néolibéraux du Parti socialiste, il parle toujours de « révolution » (mais désormais d’une révolution « populaire », et non plus d’une révolution ouvrière). Le ton de LFI, comme celui de la politique française en général, est plus gauchiste et militant que celui de Sultana-Corbyn.
Mais sa politique est nationaliste, anti-ukrainienne et pro-gouvernement chinoise. Bien que Mélenchon lui-même soit toujours discrètement favorable à la solution « deux États » en Israël-Palestine, sa vice-présidente (et compagne) Sophia Chikirou penche plutôt du côté du Hamas. Un sondage réalisé en 2024 a révélé que 20 % des partisans de FI (contre 12 % de la population dans son ensemble) souhaitaient qu’au moins une partie des Juifs quittent la France.

Partisans

• LFI compte 500 000 partisans, mais il s’agit d’un total de listes de diffusion : légalement, LFI ne compte que trois membres, il n’y a pas de structure de parti et la démocratie ne va pas au-delà de consultations électroniques plébiscitaires (la dernière a recueilli quelque 60 000 votes). Il s’agit en grande partie d’une opération personnalisée « Mélenchon président ».

• Le Nouveau Front populaire (NFP) français, formé en 2024 pour contrer le RN d’extrême droite lors des élections législatives de l’époque, n’est pas vraiment un front populaire comme ceux des années 1930. Les marxistes ont condamné ces derniers comme des cas où un parti ouvrier a édulcoré sa politique pour s’aligner sur un parti bourgeois. Au sein du NFP, quel était le parti ouvrier qui affaiblissait sa politique pour s’effacer ? LFI a un ton plus à gauche que le Parti socialiste, le Parti communiste ou les Verts, mais la question de savoir s’il est réellement plus à gauche est une autre affaire. De plus, ce n’est pas un parti. Et le NFP ne comptait pas vraiment de parti bourgeois pur et dur en son sein. (Le « Front républicain », qui n’est pas une alliance formelle mais une habitude en France des partis du mouvement ouvrier de se retirer au second tour des élections pour soutenir les candidats de la droite traditionnelle contre l’extrême droite, ressemble davantage au précédent des années 1930).

• Cela ne signifie pas pour autant que le NFP soit un modèle à suivre. Il s’agit d’une alliance électorale alors qu’il devrait plutôt y avoir un mouvement de comités d’action locaux, avec peut-être quelques accommodements électoraux en conséquence.

Le pire

• Le nouveau livre sur LFI, La Meute, également évoqué dans Solidarity 750, est l’œuvre de journalistes grand public, mais il apporte certaines preuves que bon nombre des pires traits de caractère de LFI proviennent d’influences britanniques et américaines. Pour les gauchistes britanniques, utiliser ces traits de caractère de LFI comme confirmation ou justification de traits similaires ici serait une auto-confirmation, et non de l’internationalisme.

Mélenchon a longtemps été un laïc virulent, dans la tradition française. La Meute attribue le ton plus conciliant actuel de LFI à l’égard de l’islamisme à la brochure publiée en 1994 par Chris Harman, du SWP, intitulée The Prophet and the Proletariat (Le prophète et le prolétariat), et à l’influence de la dirigeante de LFI Danièle Obono, ancienne membre du groupe français apparenté au SWP.

LFI compte étonnamment peu d’anciennes figures du Parti socialiste ou des syndicats. Selon La Meute, son appareil central est façonné par « un afflux de jeunes, souvent issus de Sciences Po [la prestigieuse université française de sciences politiques], influencés par une gauche américaine très éloignée de la tradition universaliste française [c’est-à-dire plus attachée à la politique « identitaire » et « communautaire »] [qui ont] changé la sociologie du mouvement ».

Martin Thomas

Deuxième texte d’Olivier Delbeke d’Aplutsoc, France
https://aplutsoc.org

Lettre aux rédacteurs de Solidarity

À propos de « La France Insoumise et le NFP sont-ils des modèles pour nous ? » dans le numéro 751.

Chers camarades,

Je suis tout à fait d’accord avec les critiques que vous formulez à l’encontre de ceux qui, à travers le projet « Mon Parti », veulent mettre en place une version britannique du modèle organisationnel de la France Insoumise.

Mais le modèle populiste et bonapartiste promu par Mélenchon depuis 2017 avec la fondation de « La France Insoumise » est une chose qu’il ne faut pas confondre avec la question du NFP – Nouveau Front Populaire.

La naissance du NFP est le résultat de la pression massive exercée par la gauche contre le danger fasciste. Lorsque Macron, après le succès du RN de Le Pen/Bardella aux élections européennes de 2024, a décidé d’offrir ouvertement le poste de chef du gouvernement à Jordan Bardella en dissolvant le Parlement et en convoquant de nouvelles élections législatives, la menace d’une majorité parlementaire du RN était réelle.

Cela a provoqué une vague d’opinion publique de gauche qui a exercé une forte pression sur les dirigeants des partis de gauche pour qu’ils s’unissent sur le plan électoral. Des manifestations en faveur de l’unité ont eu lieu à Paris autour des lieux où se réunissaient les dirigeants. Compte tenu du niveau de division et de sectarisme de France Insoumise depuis 2017, la formation d’une telle unité électorale était une bonne chose. Et c’était la seule chose raisonnable à faire pour contrer le danger du RN.

Le nom de cette alliance électorale faisait référence à la tradition historique française du Front populaire créé en 1935 après la tentative fasciste de renverser la IIIe République lors des affrontements de rue du 6 février 1934. Le 12 février 1934, les cortèges massifs du PC/CGTU et de la SFIO/CGT se sont rencontrés et se sont tombés dans les bras au cri de « Unité ! Unité ! ». La veille, le PC était encore sur la ligne de combat « contre le fascisme social », c’est-à-dire sur une ligne de division des rangs ouvriers comme le KPD en 1933. Trotsky a beaucoup écrit sur la période 1934-1936 en France et vos lecteurs sont invités à le découvrir ou le redécouvrir (voir la brochure « Où va la France ? »).

Contre la vague en faveur d’un front unique ouvrier contre le danger de droite et fasciste, les dirigeants réformistes et staliniens ont promu une autre chose, différente de l’unité ouvrière, à savoir l’unité interclassiste avec le Parti radical, décrit par Trotsky comme « le parti démocratique de l’impérialisme français ».

Les radicaux ont été le parti pivot de la Troisième République et ils ont disparu avec la chute de celle-ci en juin 1940, lors de la défaite militaire de la France face à l’invasion hitlérienne.

Les trotskistes français ont toujours combattu et dénoncé la tromperie et la trahison du Front populaire, s’y opposant par l’action unifiée et indépendante de la classe ouvrière et de ses organisations. Mais, avec le poids et le succès de la grève générale de mai-juin 1936, le souvenir de la période du Front populaire est toujours resté dans la gauche française comme un point de référence magique face à tout danger fasciste ou réactionnaire. Ainsi, en juin et juillet 2024, cette référence était significative.

La pression massive des travailleurs et des jeunes a imposé l’unité de tous les partis de gauche : PS, PCF, LFI, Verts et de nombreux petits groupes. Ce fut une victoire des masses sur les directions de gauche. La référence au NFP par Owen Jones pour promouvoir un « pacte électoral entre le nouveau parti [YP], les Indépendants et les Verts » est donc erronée. D’abord, parce qu’il oublie le Parti travailliste, qui reste le parti des syndicats. Ensuite, parce que tous les éléments mentionnés sont soit douteux quant à leur nature sociale et politique, soit encore au stade d’un projet flou et incohérent (YP).

En ne combattant pas Macron plus résolument en se présentant aux élections, les partis du NFP ont saboté la dynamique populaire de juin-juillet 2024 et ont permis au gouvernement Bayrou de rester en place jusqu’au 9 septembre 2025.

Pour les prochaines élections, municipales en 2026, présidentielles en 2027, voire législatives anticipées si Macron dissout à nouveau le parlement, la nécessité d’une unité de toute la gauche est le seul moyen de bloquer la voie à des formules telles que « unir la droite » (RN + LR) ou du centre (du parti de Macron aux franges de LR qui souhaiteraient participer) avec la neutralité bienveillante du RN, qui sont tous candidats à faire payer la crise aux travailleurs.

La mobilisation sociale contre le budget d’austérité a fait tomber Bayrou, elle doit maintenant faire tomber tout le régime de la Ve République.

Olivier Delbeke, 25/09/2025.
https://aplutsoc.org

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