Édition du 13 août 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le mouvement des femmes dans le monde

Nous sommes capables d’identifier la violence, sauf quand elle est infligée aux femmes

David Dao a subi une commotion cérébrale, une fracture du nez et a perdu deux dents après avoir été violemment entraîné hors d’un avion de United. Récemment, j’ai vu beaucoup de gens sur Facebook partager la réponse d’Andrea Dworkin à la question, « Pouvez-vous expliquer pourquoi vous êtes si opposée à la pornographie ? »

tiré de : Entre les lignes et les mots 2019 - 6 - 9 février : Notes de lecture, textes et pétitions

Sa réponse : « Je trouve étrange que ceci exige une explication. Les hommes ont construit toute une industrie de photos, de films et d’images qui décrivent la torture des femmes. »

Ce qui est encore plus partagé est la terrible vidéo de Dr. David Dao se faisant agresser et brutaliser pendant qu’il est tiré de l’avion, du sang s’écoulant de sa bouche, alors qu’il crie « pourquoi ne pas simplement me tuer ? ». Le Directeur général d’United a ensuite mis le feu aux poudres à ce cauchemar de relations publiques avec ses excuses initiales expliquant qu’il fallait « ré-accommoder… des clients ».

Ayant recours à ce mécanisme humain élémentaire qu’est l’empathie, partout dans le monde les gens ont utilisé les médias sociaux pour exprimer leur indignation devant la violence envers cet homme, et la manière dont United a essayé de faire passer ceci comme un malheureux incident causé par une survente de billets. Notez que nous n’avons pas eu besoin de centaines d’études évaluées par les pairs ou d’une étude commandée par le gouvernement pour nous expliquer que ce qui est arrivé à Dao était violent, traumatisant et inhumain.

Les gens ont vu la vidéo, se sont mis à la place de Dao, et en sont venus à la conclusion très raisonnable que ce qu’ils regardaient était d’un niveau de brutalité inacceptable dans une société civile. Andrea Dworkin n’aurait pas trouvé notre empathie étrange parce que, malgré sa tristesse et sa colère face à la cruauté du monde, elle a toujours eu foi en la capacité des gens à faire la bonne chose.

Ce qui est étrange, cependant, c’est qu’il n’y a aucune protestation publique concernant la pornographie. Vous pouvez taper « porno » dans Google et recevoir dans les 10 secondes des images qui sont si violentes, si brutales et si déshumanisantes qu’elles en coupent le souffle. Vous pouvez voir des personnes être violées, torturées, étranglées, battues, électrocutées et détruites physiquement, au point où beaucoup d’entre elles doivent penser : « Pourquoi ne pas simplement me tuer ? ».

Pourquoi aucune indignation ? Pourquoi aucune demande d’excuses aux entreprises produisant cette brutalité ? Parce que ces personnes sont des femmes, et lorsque les femmes sont brutalisées au nom du sexe, la violence est rendue invisible. Aussi longtemps que ce qui coule de sa bouche (et généralement de tous ses autres orifices) est du sperme, et non du sang, et qu’elle dit « Baise-moi » tout en grimaçant, pleurant, et parfois hurlant de douleur, il semble, comme Dworkin l’a fait remarquer, que les gens aient besoin d’une explication pour comprendre que cette brutalité n’est pas acceptable.

Des féministes radicales ont expliqué, dans un langage très clair, pourquoi la pornographie est de la violence faite aux femmes. Elles ont parlé des façons dont les femmes dans le porno étaient dégradées et humiliées ; elles ont dit que le porno était, en fait, la documentation de la torture et donc une violation des droits civils des femmes.

J’ai vu mes premières diapositives antipornographie au cours de ces années 80, tandis que je commençais à connaitre le féminisme. Voir ces images a été un point tournant dans ma vie. Je ne pouvais pas croire ce que je voyais. Comment les hommes pouvaient-ils faire cela aux femmes et en être excités ? Comment cela pouvait-il se produire dans une société civilisée ? Comment cela pouvait-il créer une industrie multimillionnaire ? Comment ? ! ? En quittant la présentation, je me sentais malade, outrée et désespérée. Comme ce que j’ai ressenti en voyant le Dr. Dao être traîné hors de l’avion.

Au moment d’écrire ceci, je suis les développements sur ce que, nous savons, finira par être une poursuite de plusieurs millions de dollars contre United, et j’attends de voir combien de cadres chez United seront forcés de démissionner. Je souhaite au Dr. Dao de devenir un homme très riche, non seulement parce qu’il le mérite, mais parce que c’est la façon de faire la déclaration que votre douleur compte dans une économie capitaliste.

Nous allons devoir attendre encore très longtemps avant de voir une poursuite de plusieurs millions de dollars contre l’industrie pornographique, parce que nous croyons en tant que société que la douleur des femmes n’importe pas vraiment. En fait, dans le porno, la douleur des femmes rend les érections des hommes plus intenses et plus durables.

La pornographie grand public d’aujourd’hui – une industrie multimilliardaire, et non multimillionnaire rend le porno des années 80 presque soft-core. Le niveau de violence auquel les femmes font face dans le porno actuel s’apparente à ce qui a été appelé par euphémisme les « techniques d’interrogation améliorées ». Si ceci était infligé à des hommes, ce serait vu pour ce que c’est réellement, et nous demanderions : Comment est-ce possible ? Comment une industrie mondiale construite sur la torture d’êtres humains peut-elle être qualifiée de « pro-sexe », d’« autonomisation » et de « fantaisie inoffensive » ?

La réponse est évidemment qu’une femme n’est pas considérée comme un être humain complet. Elle est, comme le dit Simone de Beauvoir, « le sexe… le sexe absolu, rien de moins. » Et en fait, rien de plus. C’est pourquoi, lorsque nous voyons des photos d’hommes brutalisés, nous voyons la brutalité ; quand nous voyons des images de femmes brutalisées dans le porno, la culture voit le sexe. Peu importe combien de milliers d’études (thousands of studies) nous avons, les nombreux témoignages de femmes sur les dégâts de la pornographie, ou les millions d’images documentant cette torture.

Ce n’est que lorsque les femmes seront considérées comme des êtres humains complets qu’il semblera étrange que quelqu’un ait besoin d’une explication quant à pourquoi les féministes sont contre le porno. D’ici là, nous devons nous organiser contre cette industrie, être audacieuses dans notre activisme et inébranlables dans notre conviction que les femmes ont une importance. Nous ne nous reposerons pas tant que les pornographes n’auront pas payé pour toutes les souffrances qu’ils ont fait subir aux femmes.

Gail Dines

Gail Dines est professeur de sociologie et en Études des femmes au collège Wheelock et autrice de Pornland : Comment le porno a détourné notre sexualité. Elle est la fondatrice et la présidente Culture Reframed.

https://www.feministcurrent.com/2017/04/17/know-abuse-see-unless-women-hurt/

Traduction : Clau et Ya pour le CRP.

https://ressourcesprostitution.wordpress.com/2019/01/25/nous-sommes-capables-didentifier-la-violence-sauf-quand-elle-est-infligee-aux-femmes/

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