Édition du 29 novembre 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le mouvement des femmes dans le monde

Patriarcat : dépasser la dénonciation sur internet

Le jeudi 20 octobre 2022, je dispensais (en visioconférence), à l’invitation de Catherine Fraixe, un cours intitulé « Féminisme : passer de la dénonciation à la mémoire » à l’École nationale supérieure des arts (ENSA) de Bourges. Dans le cadre du séminaire L’éducation esthétique de l’homme, avec les étudiant·es, nous avons longuement échangé sur différents concepts comme le néocolonialisme, le postcolonialisme, le post-colonialisme et la colonialité avant d’aborder ses manifestations dans les médias, au cinéma, sur la toile.

Tiré du blogue de l’autrice.

Nous avons également débattu des façons dont la colonialité s’y manifeste et des actions pour la transgresser. Au-delà de la nécessaire dénonciation des stéréotypes, des violences, du sexisme ordinaire et plus généralement des rapports de domination, nous avons conclu sur l’idée qu’il est incontournable de laisser des traces de ses luttes, de ses pensées, de ses actions, autrement dit de faire mémoire. Le risque de passer aux oubliettes de l’histoire, qui serait totalement contreproductif, est tellement connu et grand qu’il est nécessaire de s’atteler à écrire, enregistrer et publier.

Pour celleux qui n’ont pas pu partager ce moment, retrouve mon intervention au format texte à lire ci-dessous

Merci encore à l’ENSA.

Féminisme : passer de la dénonciation à la mémoire

Contribution donnée dans le cadre de L’Atelier de l’histoire de l’art de Catherine Fraixe à l’Ensa Bourges le 20 octobre 2022

Cette rencontre fait suite à celle du 20 mai dernier où j’ai évoqué une histoire, celle des Pénélopes, et quelques concepts tels que la colonialité numérique.

Aujourd’hui, je souhaite que nous abordions les transgressions possibles à ces rapports de domination de classe, de genre, de race, qui sont renforcés par les usages d’internet.

Tout d’abord, nous allons nous attarder à quelques questions.

Les questions qui se posent

- Qu’est-ce que la colonisation ? le néo-colonialisme ? le post-colonialisme ? le postcolonialisme ? la colonialité ?

- Quelles sont les violences que la colonialité produit ?

- Quels sont les médias en ligne, podcasts, réseaux sociaux, hashtags, autres… que vous utilisez ?

- En quoi vos usages d’internet sont-ils transgressifs aux systèmes de domination ?

Colonialité numérique et violence épistémique

Je vous rappelle quelques définitions.

Le néocolonialisme est une nouvelle forme de colonialisme menée par un ancien État colonisateur sur une ancienne colonie par domination économique interposée.

Les études postcoloniales, qui structurent le postcolonialisme, sont un champ de recherche apparu dans les années 1980 aux États-Unis. Elles s’inscrivent dans une démarche critique de l’héritage laissé par la colonisation. L’adjectif « postcolonial », qui renvoie aux théories développées dans ce cadre ne doit pas être confondu avec le terme « post-colonial », qui désigne la période ultérieure à la colonisation.

La définition de la colonialité m’est inspirée par Anibal Quijano : ensemble des rapports de domination produits par la reproduction patriarcale de la mondialisation, du capitalisme et de l’occidentalisation, et antérieurement du colonialisme[1]. La colonialité du pouvoir ne s’inscrit pas dans une historicité ou une temporalité précise, qui serait la colonisation ou l’après-colonisation, après les indépendances dans les années 1950-1960. En fait, elle occupe notre espace quotidien.

La colonialité ne s’arrête pas au pouvoir et s’étend au genre, aux savoirs… En Amérique du Sud, où les penseurs de la colonialité du pouvoir se concentrent, María Lugones a souhaité compléter les travaux de Anibal Quijano et a introduit l’idée de « colonialité du genre » pour préciser le caractère patriarcal, hétérosexiste et naturaliste de la colonialité du pouvoir[2]. En s’appuyant sur les travaux de Oyéronké Oyewùmi, elle affirme que le concept de genre représente une importation/imposition coloniale dont le but est de reléguer les femmes colonisées à la sphère privée[3]. Elle entend ainsi insister sur les impacts épistémiques des pensées coloniale puis occidentale sur l’objectivation, vs subjectivation des femmes, utilisées comme objets sexuels et de re-production (humaine).

Tous les jours, ici et ailleurs, nous assistons à une hiérarchie des savoirs : entre femmes et hommes, entre riches et pauvres, entre racisé·es et « Blancs »… Cette hiérarchie permanente crée de l’ignorance : celle, par les dominants, des savoirs des subalternes – et en particulier ceux des femmes noires, pauvres, jeunes, lesbiennes… – et celle par les dominés de la représentation de leurs propres savoirs. C’est ce qu’on nomme le déracinement épistémique : les expressions, les imagi­nai­res, les repré­sen­tations et descriptions de savoirs et connaissances, à la racine des pensées, sont férocement déplacés. Les colonialités du pouvoir, du genre et des savoirs vont à l’encontre de la visibilisation de la multiplicité des savoirs, méprisent leur historicisisation, contextualisation, sexuation, ce qui crée de la violence réelle. En plus des violences sexuelles, physiques, psychologiques, les violences épistémiques prolifèrent[4].

Les hommes préfèrent les blondes

Pour concrétiser ces concepts, je propose de visionner un extrait du film « Les hommes préfèrent les blondes » produit par la Twentieth Century Fox, réalisé par Howard Hawks en 1953, au sortir de la IIe Guerre mondiale.

Qu’est-ce que ces images vous inspirent ? Quels concepts et histoire en marche illustrent-elles ?

- Plan Marshall depuis 1948 (au moins jusqu’en 1951) : reconstruction et pacification de l’Europe, mais aussi dénazification, défascisation (collaboration avec Pétain en France) et anti-soviétisme, avec occupation militaire

- Veille guerre d’Algérie en 1954 : jeunes garçons parlant français, portant chéchias mais aussi valises (servitude), réclamant pourboire et disant « c’est la guerre » (colonisation)

- Un militaire et deux marins français, plusieurs militaires américains (domination militaire états-unienne)

- Deux hommes français en premier plan : musicien (saltimbanque) ou garçon de café (subalternes)

- Une femme en premier plan : vendeuse de fleurs très mal habillée et pauvre (rapports sociaux de classe)

- Très male gaze, sexiste (patriarcal)

Qu’est-ce que la société de l’information a changé ?

Les espaces et les temps se sont accélérés, sont devenus excessifs, en surenchère, ce qui renforce les dominations. L’usage des « réseaux sociaux » et des « salles virtuelles » crée un engouement au point que la « civilisation du virtuel » devient fascinante notamment aux yeux des jeunes femmes et hommes[5]. Cette précipitation pose la question des paradoxes des TIC : d’un côté, les applications permettent à qui les utilise de « rester en contact », de poursuivre « librement » ses activités sociales ou politiques[6], et de l’autre elles ouvrent la possibilité à leurs créateurs de vendre à d’autres entreprises des données personnelles (traçage, historiques de navigation, progrès scolaires, données biométriques…) dans le but de les utiliser à des fins de ciblage marketing, à des employeurs de surveiller leur personnel à distance, à des criminels de diffuser des images pornographiques ou des menaces. Cette cohabitation permanente dans le « virtuel » tend à rendre les problèmes rencontrés dans le « réel » individuels plutôt que collectifs et à ce titre alimente leur dépolitisation. D’où le choix d’accoler l’épithète numérique au terme colonialité.

Quelles transgressions possibles ?

L’histoire des dominations est aussi un paradoxe permanent. La colonialité numérique est productrice de relations sociales hiérarchisées mais elle est aussi contreproductive, dans le sens où elle permet de libérer des « contretemps »[7].

Je propose d’aborder quelques exemples d’usages d’internet qui sont transgressifs – pas forcément révolutionnaires – à ces systèmes de domination.

Le cyberféminisme

Bien avant les réseaux sociaux, les blogs ou les podcasts, le cyberféminisme, né aux États-Unis à la fin des années 1990, s’est servi des études féministes pour théoriser et dénoncer le sexisme, le racisme et le militarisme encodés dans les structures informatiques d’internet[8] et s’est engagé dans la création d’outils pratiques (serveurs, applications…) en adéquation avec la théorie. Toutes ces « activistes », comme elles se nommaient, ont utilisé internet comme un prolongement de leur corps, et les ont considérés comme deux lieux à déconstruire[9].

Les réseaux sociaux et tout le reste

Plus récemment, des médias féministes en ligne ou des podcasts ont envahi la toile. simonemedia, madmoizelle sont de véritables magazines rubriqués, essaimés de chroniques, tribunes, enquêtes et autres articles de fond. Leur cœur de cible : les très jeunes femmes. Leurs contenus : vie quotidienne, sexualité, corps, culture et représentations, harcèlement et violences. Les deux médias défendent un « féminisme pop ». De son côté, Charlotte Bienaimé avec « Un podcast à soi » propose des documentaires sonores croisant récits intimes, paroles d’expert·es, textes littéraires et réflexions personnelles sur le harcèlement sexuel, le travail domestique, la prostitution, les violences obstétricales, la religion… Victoire Tuaillon avec « Les Couilles sur la table » s’intéresse quant à elle aux expressions de la masculinité. Ces médias et podcasts ont contribué à augmenter la visibilité des points de vue féministes, dans le réel et dans le virtuel.

En termes de transgression, on relèvera plus particulièrement l’usage des hashtags #BalanceTonPorc et #MeToo, ou encore #balancetonecoledart[10]. Ils permettent, par l’ampleur de la mobilisation qu’ils produisent, d’engager des procès, d’aggraver des charges pour agressions sexuelles (exemple de Harvey Weinstein, producteur de cinéma états-unien poursuivi pour viols) ou d’ouvrir des enquêtes (exemple des universités au Maroc[11]) ou encore entraînent une libération de la parole. Ils font mouvement. Les révélations sont largement relayées avec éclat « dans le réel » et par exemple dans le monde des arts et de la culture français par des personnes comme Adèle Haenel ou Vanessa Springora.

Plus militants, les hashtags #decolonisonslefeminisme ou #feminismedecolonial permettent à leurs contributeur·trices de dénoncer la dimension intersectionnelle des agressions sexuelles (qui touchent plus massivement les femmes noires, les personnes handicapées, les travailleur·euses pauvres) et d’articuler le racisme ordinaire avec l’augmentation des interventions policières et carcérales de l’État.

Sans nécessairement remettre en cause les « contenants » – Twitter, Facebook, Instagram, Snapchat, Youtube… , et plus généralement internet – les protagonistes de ces mouvements, majoritairement des jeunes femmes (20-35 ans), font émerger des points de vue personnels sur les stéréotypes, les inégalités de genre, le harcèlement ou les violences sexuelles, le sexisme quotidien, au travail, en cours ou dans la rue, ou encore les biais dans les représentations des relations sociales. Ils les transforment en action collective[12]. D’autres manifestent leur fragilité liée aux agressions multiples (de classe, de race, de genre, validiste, homophobe…), s’insurgent contre la « racialisation » dans le travail ou les arts, contre la « culture de l’effacement » (de l’esclavage, de la colonisation, des violences sexuelles…). Parmi les activistes, certain·es prolongent la dénonciation dans le réel. Iels interpellent les pouvoirs publics, ou encore continuent leur travail de repérage, organisent parfois des formations ou stimulent des pistes de recherche, proposent des livres, des photos ou illustrations de personnes non-genrées, se mobilisent pour le matrimoine, boycottent des interventions… Reine Prat parle de « guérilla [qui] bouscule les acquis, conteste les privilèges et gagne du terrain »[13]. Par cette guérilla, tous ces mouvements sortent leurs acteurices de l’isolement. Certain·es individu·es expurgent l’individualisation, d’autres renforcent un entre-soi, existant dans le réel.

Une autre alternative : axer contenus inspirés par l’intime

Remontons un peu en arrière. À la période de l’émergence du cyberféminisme, dans les années 1990, d’autres féministes se sont emparé des outils numériques mais les ont placés en second plan des revendications dans le but de privilégier la transmission par les TIC de contenus produits par des personnes non connectées ou s’exprimant dans des langues impropres à ces supports. On pense notamment aux 2,9 milliards de personnes qui n’ont toujours pas utilisé internet en 2021. 97% d’entre elles vivent dans des pays dits « en voie de développement » [14]. On pense aussi à celles qui ne parlent que leur langue (ni l’anglais, ni le français…) : sur les 7 139 langues comptabilisées dans le monde seule une centaine est utilisé sur le web[15].

La dernière fois, je vous ai parlé de l’expérience des Pénélopes. Avec d’autres cybermilitantes, elles avaient pour ambition de faire reconnaître les savoirs des « exclus » des TIC, d’en débattre, et de les confronter à d’autres. Traduire ces savoirs, les diffuser, les échanger, a permis de rompre avec l’évidence que leurs auteurices, n’ayant pas iels-mêmes les moyens techniques ou linguistiques pour le faire, se soustraient à l’élaboration d’une épistémologie spécifique, autrement dit à la création de pensée.

Un exemple en Afrique de l’Ouest

Une expérience vécue en Afrique de l’Ouest me permet d’illustrer cet engagement. Dans le cadre d’un projet de recherche mené entre 2007 et 2008 au Burkina Faso, au Mali et au Sénégal, sur la promotion de l’abandon de la pratique des mutilations génitales féminines (MGF) à travers l’utilisation des TIC par les jeunes, filles et garçons, nous avons pu théoriser ces pratiques transgressives[16]. Tout d’abord, il est nécessaire de resituer cette expérience il y a quinze ans : en décidant de constituer au niveau régional et dans chaque pays une équipe de recherche majoritairement féminine et en recrutant les jeunes, âgé·es de 15 à 25 ans, dans des associations d’au moins trente membres, à parité femmes/hommes, le parti était pris de changer les méthodes de recherche en cours à l’époque.

Ensuite, les participant·es ont abordé en dioula, en bambara, en wolof… les concepts questionnés – genre, citoyenneté, société numérique, jeunesse, violences – sur un temps long (deux ans), avec différents moyens, dont le ludique et les discussions ouvertes, et dans de multiples formats dont l’expression théâtrale, des jeux de rôles, des captures vidéo, des illustrations et enfin la publication sur internet. Une partie des garçons s’est employée à créer des blogs (transmission écrite numérique), les filles s’engouffrant plus facilement dans un rôle de médiation par la traduction, la reformulation… (transmission présentielle orale). Grâce à la traduction simultanée par les participant·es iels-mêmes, le français a servi de langue commune pour débattre à égalité. Plusieurs listes de discussion électroniques ont été ouvertes par les responsables du projet pour que chacun·e puisse directement ou par intermédiaire s’exprimer tout au long des différentes phases de la recherche.

Une partie des jeunes, au même niveau que les chercheuses et chercheurs, a participé à l’évaluation de la recherche, ce qui a amené l’équipe à modifier ses méthodologies et à introduire de la réflexivité de recherche.

Les concepts savants ont été débattus mais surtout confiés aux jeunes qui les ont eux-mêmes critiqués. Iels ont ainsi mis l’accent sur la nécessité de ne plus compartimenter les concepts – genre, citoyenneté, jeunesse, société numérique, violences – et de cesser de travailler sur les zones binaires d’intersection – entre jeunesse et TIC, développement et TIC, genre et développement… – dans le but de faire émerger une vision globale de ce qu’iels vivent. En éliminant des angles morts ou des zones d’ombre, en se rendant visibles, les auteurices des récits ont pu questionner les sociétés de la postcolonie et de l’information. Les pensées ainsi libérées ont introduit une nouvelle logique de production et de transmission de savoirs, qui repose moins sur la connaissance académique ou institutionnelle, là où se sacralise le savant[17], que sur la culture et sur le vécu quotidien, ce qui est socialement considéré comme non savant par les sociétés occidentales. En outre, alors que dans la majorité des sociétés d’Afrique de l’Ouest, les paroles des jeunes femmes sont traditionnellement reléguées au dernier rang de l’expression publique – la pudeur, la honte, l’impératif du respect, leur interdit de parler en public de leur intime – et le rôle qui leur est réservé est celui de victime ayant besoin de l’aide des hommes (père, frère, mari), un espace leur a été proposé pour qu’elles s’exercent au jeu de la relation entre éprouver et agir[18] (savoir et faire), central à la production de connaissance. « Dire » en public leur vie quotidienne de jeune femme, ou quelques-uns de ses « éléments », en repoussant les limites de ce qui est enfoui, a débouché sur l’explicitation de leur expérience[19], dans leur propre langue, en liant leur compréhension des violences – les mutilations sexuelles – à son action pour les dépasser. Ce lien a ouvert à l’incarnation de chacune. Cette démarche s’est opposée à « l’explication », en substituant à la question du « pourquoi » celle du « comment du vécu »[20] des MGF. Confrontées à mais surtout actrices du contexte où elles se situent, les jeunes femmes ont pu observer qu’elles étaient de réelles expertes de la santé, de la sécurité, du développement, du politique, de la crise économique mondiale, des violences, etc. Les échanges entre filles et garçons ont pu s’installer librement, ce qui a doublé la dynamique épistémique.

Le dispositif convoqué a contredit l’immédiateté et l’addiction produites par les outils numériques. En n’étant pas connectés, en ne pratiquant pas la langue de ces outils, en étant souvent éloigné·es des TIC, les jeunes ont évité l’autoroute universaliste de la société de l’information. La constance des élaborations de pensée et leur publication sur le web ont créé une alternative épistémique, tant pour la lenteur du rythme qui leur a été octroyé que pour leur énoncé, le plus souvent ancré dans un intime confronté aux violences ou encore pour la mutation du statut social des jeunes, d’objet en celui de sujet[21], que ces expressions ont suscitée.

Ces savoirs non savants ont été rendus visibles sur des supports papier ou numériques à l’aide d’intermédiaires, des jeunes et des chercheuses et chercheurs, qui ont pris en charge la transcription et la mise en ligne en français des contenus. Iels ont agi moins en journalistes, traducteur·trices ou professionnel·les de la connaissance, qu’en tant que « passeuses et passeurs de savoirs ». Iels ont scruté chez les jeunes ce qui fait information, c’est-à-dire ce qui donne forme – « informare » en latin – au réel. Leur stratégie a consisté à repartir du vécu quotidien, à qualifier les savoirs liés aux multiples cultures et à expérimenter des contournements de la connaissance institutionnelle à travers l’expression publique du privé. Iels ont considéré leurs interlocuteur·trices, celleux qui vivent le quotidien du terrain, comme leurs égaux, ayant autant de qualification qu’elleux-mêmes. Iels ont pris en compte des espaces et temps propres des jeunes ce qui a permis la mise en exergue de la relation contextualisée de l’individu·e avec le savoir (chômage, pauvreté, malnutrition, analphabétisme, santé précaire, violence, etc.). Cela a permis de transformer l’idée de savoir.

Cette recherche a dépassé la dénonciation nécessaire des violences ou des inégalités dans le virtuel et dans le réel pour produire de la connaissance, sans quoi le risque de proroger l’invisibilité consacrée aux luttes féministes demeure effectif. Au-delà de la victimisation, de la demande de protection ou d’écoute, des doléances ou des revendications, de la critique, elle a rompu avec les dominations car elle a tout à la fois mis en action des protagonistes, mis en commun leurs connaissances et transformé les savoirs. Elle a été à contre-courant de toute tentative de totalitarisme. Hannah Arendt avait prévenu : « Pour s’implanter, le totalitarisme a besoin d’individus isolés et déculturés, déracinés des rapports sociaux organiques, atomisés socialement et poussés à un égoïsme extrême. »[22]

Cette expérience a fait la démonstration que diffuser des savoirs non savants est un acte de résistance car cela politise le contexte où ils sont produits et redonne ainsi de la signification au politique. En définitive, elle a fouillé des stratégies de contournement de la colonialité numérique à travers les savoirs du privé, de l’intime, de l’invisibilité. Elle a permis de poser, à l’échelle de masse, les questions du contrôle des contenants et de la maîtrise des contenus, qui demandent à être produits par, et non simplement fournis pour, ces jeunes subalternes.

Partir du vécu pour se détacher des normes et faire mémoire

Pour conclure, je voudrais établir un lien entre ces pratiques « venues d’ailleurs » et, qui sait, peut-être les vôtres aujourd’hui ou demain. Dans les exemples que nous avons passé en revue, les luttes naissent du quotidien, là où le vécu les inspire, là où l’imagination, stimulée par l’urgence, reprend le pouvoir. C’est-à-dire dans le réel, en opposition au virtuel. Par ces expériences, les protagonistes s’efforcent de se détacher des modèles et des normes des TIC et de dépasser l’enchantement de la « révolution » internet pour poser un regard critique sur les dominations qu’il sert : accélération, concurrence, surenchère épistémique, occidentalisation des subalternes, renforcement du capitalisme et des divisions sociales… Iels s’emparent des TIC comme outil de résistance. Dans le cas africain, iels les ont utilisées comme véhicule de mémoires ou de savoirs, c’est-à-dire de création de pensée subalterne. Cet objectif garantit la sortie de l’individuel, de l’égocentrisme, de l’entre-soi ou encore du ponctuel isolé et approvisionne une vision politique des rapports sociaux qui à son tour étaye solidement les actions dans le réel. On peut alors parler de radicalité qui sert une transgression active.

Joelle Palmieri – 20 octobre 2022 – Remerciements à Catherine Fraixe pour son invitation au séminaire.

Notes

[1] Anibal Quijano, « Colonialité du pouvoir et démocratie en Amérique latine », Multitudes « Amérique latine démocratie et exclusion, Quelles transitions à la démocratie ? », juin 1994.

[2] Maria Lugones, « Colonialidad y género », Tabula Rasa, n° 9, Bogotá, Universidad Colegio Mayor de Cundinamarca, 2008, p. 73-101.

[3] Oyéronké Oyewumi, The Invention of Women. Making an African Sense of Western Gender Discourses, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1997, 229 p.

[4] Gayatri C. Spivak, In Other Worlds : Essays in Cultural Politics, New York, Routledge, 1988, 336 p.

[5] Nicole Boubée, Claire Safont-Mottay et Frank Martin, La numérisation de la vie des jeunes : Regards pluridisciplinaires sur les usages juvéniles des médias sociaux, Éditions L’Harmattan, 2019, 208 p.

[6] Christophe Aguiton et Dominique Cardon, « Militants et TIC », Djilali Benamrane, Bruno Jaffre et François-Xavier Verschave (dir.), Les télécommunications entre bien public et marchandise, Paris, Charles-Léopold Mayer, 2005, 377 p.

[7] Geneviève Fraisse, A côté du genre : sexe et philosophie de l’égalité, Paris : Le bord de l’eau, coll. « Diagnostics », 2010, 470 p.

[8] Marie-Anne Paveau, « Féminismes 2.0. Usages technodiscursifs de la génération connectée », Argumentation et Analyse du Discours, n° 18, 2017.

[9] Donna Haraway, Manifeste cyborg et autres essais. Sciences-Fictions-Féminismes. Anthologie établie par L. Allard, D. Gardey et N. Magnan, Paris, Exils, Essais, 2007, 333 p.

[10] Clara Monnoyeur, « Aux beaux-arts, les étudiantes ne veulent plus séparer le harceleur du professeur », StreetPress, 8 février 2021, <https://www.streetpress.com/sujet/1612782917-metoo-harcelement-sexuel-beaux-arts-etudiantes-professeur-agression-patriarcat-culture>, consulté le 18 janvier 2022.

[11] Nina Kozlowski, « Maroc : #MeToo sur les bancs de l’université », jeuneafrique, 8 janvier 2022, <https://www.jeuneafrique.com/1291366/politique/maroc-metoo-sur-les-bancs-de-luniversite/>, consulté le 19 janvier 2022.

[12] Louise Jousse, « Le cyberactivisme : une force mobilisatrice qui révolutionne l’engagement militant féminin », Institut du Genre en Géopolitique, 2020, <https://igg-geo.org/?p=2307#_ftn1>, consulté le 18 janvier 2022.

[13] Reine Prat, Exploser le plafond – Précis de féminisme à l’usage du monde de la culture, Paris : Rue de l’Echiquier, 2021.

[14] Source : UIT, « Facts and Figures 2021 : 2.9 billion people still offline », 29 novembre 2021, <https://www.itu.int/hub/2021/11/facts-and-figures-2021-2-9-billion-people-still-offline/>, consulté le 19 janvier 2022.

[15] Sources : Ethnologue, < https://www.ethnologue.com>, consulté le 19 janvier 2022 ; « Usage statistics of content languages for websites », novembre 2021, <https://w3techs.com/technologies/overview/content_language>, consulté le 19 janvier 2022.

[16] Marie-Hélène Mottin-Sylla & Joelle Palmieri, excision : les jeunes changent l’Afrique par les TIC, Dakar, enda, 2009, 124 p.

[17] Isabelle Stengers, Sciences et pouvoirs. La démocratie face à la technoscience, Paris, La Découverte, 2002, 120 p.

[18] John Dewey, L’art comme expérience, Paris, Collection Folio essais (n° 534), Gallimard, 2010, 608 p.

[19] Pierre Vermersch, L’entretien d’explicitation, Montrouge, ESF éditeur, 1994 [6e édition 2010], 220 p.

[20] Nadine Faingold, « De l’explicitation des pratiques à la problématique de l’identité professionnelle : décrypter les messages structurants », Revue Expliciter, n° 26, septembre 1998, p. 17-20.

[21] Georges Duby et Michèle Perrot (dir.), Histoire des femmes en Occident, Paris, Plon, 1990-1991, 5 volumes.

[22] Hannah Arendt, The Origins of Totalitarianism, 3 volumes, New York : Harcourt Brace & Co., 1951.

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