Édition du 13 avril 2021

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Pérou. Des milliers de femmes amérindiennes demandent justice pour les actes de stérilisation forcée

Le régime du dictateur péruvien Alberto Fujimori [de juillet 1990 à novembre 2000] a stérilisé 272 028 personnes entre 1996 et 2001, dont une majorité de femmes amérindiennes issues de zones rurales pauvres – et certaines sans leur consentement.

À l’encontre
7 mars 2021

Par Ñusta Carranza Ko

Aujourd’hui, lors d’audiences publiques qui ont commencé au début de l’année 2021, des milliers de ces femmes demandent justice pour ce qu’elles disent être des procédures de stérilisation forcée appelées ligatures des trompes.

La stérilisation était une partie cachée de la politique de « planification familiale » de Fujimori, qui visait à donner aux femmes « les outils nécessaires [pour qu’elles] prennent des décisions concernant leur vie ». Mais en fait, comme le révèlent les documents gouvernementaux publiés par le bureau du médiateur des droits de l’homme du Pérou en 2002, le régime considérait le contrôle des taux de natalité comme un moyen de lutter contre « l’épuisement des ressources » et le « ralentissement économique ».

Il s’agissait là d’euphémismes pour ce que Fujimori, et d’anciens dirigeants du Pérou, appelait le « problème indien » – des taux de natalité plus élevés chez les Amérindiens que chez les Péruviens d’origine européenne. Et comme les femmes d’origine Quechua avaient le taux de pauvreté le plus élevé du Pérou, elles étaient la principale cible du gouvernement pour le « planning familial ».

Plutôt que d’obtenir des consultations sur leurs droits génésiques [qui ressortissent à la reproduction sexuée], comme le faisaient d’autres femmes péruviennes lorsqu’elles se rendaient dans les cliniques publiques, les femmes indigènes se voyaient proposer des méthodes de « planification familiale », dont l’une était la ligature des trompes.

« Les responsables de la santé m’ont emmenée à l’hôpital et m’ont forcée à subir une opération », a déclaré Dionicia Calderón lors d’un témoignage public organisé par l’Organisation nationale des femmes indigènes andines et amazoniennes au Pérou en 2017.

Les Amérindiens péruviens sont largement reconnus comme des victimes particulières de la dictature de Fujimori. Mais mes recherches sur les récits des femmes indigènes montrent que le crime de stérilisation forcée a été minimisé dans le passé péruvien post-Fujimori.

Vérité et justice

Les victimes et les familles des victimes de stérilisation forcée ont commencé à engager des recours juridiques en 1998, deux ans avant la chute de Fujimori.

La famille de María Mamérita Mestanza – qui a été stérilisée de force, a souffert de complications de santé et est décédée le 5 avril 1998 – a porté plainte auprès du bureau du procureur national contre le chef du centre de santé qui lui avait fait une ligature des trompes. Mais les juges ont décidé à deux reprises qu’il n’y avait pas de motifs suffisants pour poursuivre le médecin.

En 2004, les procureurs ont ouvert une enquête officielle contre Fujimori sur « l’application compulsive des stérilisations » de son régime. Mais après que Fujimori a été poursuivi et condamné par la Cour suprême du Pérou pour d’autres violations des droits de l’homme, l’affaire des stérilisations a été classée car elle n’était pas considérée comme un génocide ou une torture, et les crimes ne pouvaient pas être poursuivis dans le cadre du Code pénal péruvien existant.

Les enquêtes ont été rouvertes en 2011 après que la Commission interaméricaine des droits de l’homme, un organe juridique international [créé en 1959], a fait pression sur l’État pour qu’il enquête sur cette affaire, en invoquant le nombre élevé de victimes. En janvier 2014, le Ministère public péruvien a engagé des poursuites contre les médecins responsables de la mort de María Mamérita Mestanza. Mais le Ministère public a classé à nouveau 2000 autres affaires, affirmant qu’il n’y avait pas suffisamment de preuves pour que Fujimori lui-même soit tenu responsable.

Pendant des années, les quelque 2000 cas de stérilisation forcée ont continué à rebondir dans le système pénal péruvien. De temps à autre, les autorités ouvraient des enquêtes sur des fonctionnaires de bas niveau accusés de participer au programme de « planning familial », pour les clore à nouveau en raison d’une « information insuffisante ». Cela faisait partie de l’impunité générale entourant Fujimori, dont le fils et la fille sont tous deux des politiciens.

Pendant ce temps, des groupes amérindiens enregistraient les témoignages de ces femmes et créaient une archive en ligne dans laquelle les femmes indigènes évoquaient leur stérilisation forcée. Cette base de données, appelée « Quipu » – ainsi que la pression exercée par des groupes internationaux de défense des droits humains comme Amnesty International – ont contribué à faire pression sur le gouvernement pour qu’il organise des audiences publiques sur le sujet.

En janvier 2021, les premières audiences officielles du gouvernement sur les stérilisations forcées ont commencé à Lima. Mais elles ont été suspendues après seulement une journée, lorsque le juge Rafael Martín Martínez a déterminé que le tribunal avait besoin de plus de traducteurs pour la grande variété de dialectes quechua parlés par les victimes.

Les audiences ont repris le 1er mars à Lima, afin « d’officialiser les accusations de participation aux crimes contre la vie, le corps et la santé ; lésions corporelles graves entraînant la mort », selon le procureur Pablo Espinoza Vázquez.

En plus des témoignages des victimes, l’accusation a présenté des preuves accablantes selon lesquelles Fujimori et ses ministres de la Santé ont fixé un quota annuel de stérilisation. Par exemple, en 1997, le gouvernement de Fujimori avait pour objectif de stériliser 150’000 personnes, selon le procureur, indépendamment de leur état de santé ou de leur consentement.

La majorité des victimes de stérilisations forcées étaient d’origine amérindienne [le statut de métis concerne aussi un pourcentage élevé de la population du Pérou].

Un chemin au parcours difficile

Les audiences ont donné à des milliers de femmes amérindiennes du Pérou l’espoir que leurs agresseurs puissent enfin être tenus pénalement responsables de la violation de leurs droits reproductifs, de la privation d’enfants et de la décimation de la population indigène en empêchant les naissances des générations futures.

Et les récents changements législatifs donnent désormais aux victimes de stérilisations forcées le droit à des réparations médicales, financières et éducatives, et éventuellement à des excuses officielles.

Mais l’ancien président Fujimori et son entourage conservent des liens avec des personnes très influentes au plan politique. Malgré les efforts déployés pour les punir des crimes de la dictature, ils ont largement échappé à la justice.

Fujimori a été condamné en 2009 et emprisonné pour crimes contre l’humanité, mais sa condamnation a été annulée en 2017 pour des raisons de santé. Cette grâce dite « humanitaire » a été annulée en 2017, et en 2018, une équipe d’experts médicaux nommés par le tribunal a conclu que l’ancien dictateur était apte à purger le reste de sa peine. Fujimori a été contraint de retourner en prison.

Sa fille, Keiko Fujimori, candidate [à nouveau] à l’élection présidentielle péruvienne de cette année [11 avril 2021], a déclaré qu’elle envisagerait de gracier son père si elle gagnait.

La route est donc longue avant que Fujimori ne soit réellement condamné pour violences reproductives à l’encontre des femmes indigènes. Ses victimes, qui racontent maintenant leur histoire publiquement, savent combien de fois leurs affaires ont été rejetées par le passé en raison d’une « information insuffisante » et combien leur voix a été marginalisée dans le processus de justice transitionnelle du Pérou.

Malgré les difficultés, les victimes et leurs familles gardent l’espoir que cette fois-ci les choses seront différentes. Comme l’ont déclaré les filles de deux femmes qui sont mortes de complications médicales liées à la stérilisation forcée, « sans enquêtes judiciaires, il n’y a pas de vérité, et sans vérité, il n’y aura pas de justice ». (Article publié sur le site The Conversation, le 3 mars 2021 ; traduction rédaction A l’Encontre)

Ñusta Carranza Ko est professeure assistante, School of Public and International Affairs, University of Baltimore

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