La grève n’aura finalement pas lieu, l’exécutif syndical des chauffeurs ayant accepté une entente de principe le vendredi, la veille de son déclenchement. Mais la manière dont la juge a disposé des arguments du patronat et des "parties intervenantes" au tribunal (voir pièce jointe), mérite d’être explicitée car ce sont les mêmes qui nous sont systématiquement assénés à longueur de journées, sans aucun recul ni nuance dès qu’une grève « dérange » et « prend la population en otage ».
La propagande
Pour prendre le dernier exemple en date, avant de s’en prendre aux chauffeurs et chauffeuses de la STM, les médias privés ont de nouveau rempli avec zèle les attentes de leurs bailleurs de fonds en s’acharnant sans relâche contre les mécanicien·nes et les employé·es de l’entretien de la STM en grève depuis le 1er novembre, contre ces « syndiqués privilégiés », cette « aristocratie » des temps modernes, tandis que Patrick Masbourian par exemple, a consacré un temps d’antenne publique considérable à nous informer du « chaos » que provoque les « grévistes irresponsables ». En revanche, leurs revendications, contre le recours à la sous-traitance ou pour la défense d’un service public, comme la responsabilité de la direction de la STM et du gouvernement dans ce conflit ont été largement ignorées.
Alors face à cette propagande anti-grève, que n’aurait probablement pas reniée la presse Trumpiste (ou Poutinienne pour celles et ceux qui la préfèrent), face aux suppliques larmoyantes du charitable Gouvernement Legault qui n’a cessé d’implorer tant les mécaniciens, le personnel d’entretien que les chauffeurs, de penser « aux personnes vulnérables », aux « plus démunis », aux « retraités isolés » et à toutes ces « victimes » de ces arrêts de travail « dramatiques », ce jugement à l’immense mérite de nous ramener sur terre et de redéfinir les termes d’un débat devenu complètement délirant.
Le jugement
Dans sa décision du 12 novembre, la juge Blouin a simplement considéré que l’entente sur les services essentiels conclue entre le syndicat des chauffeurs et la STM en avril dernier était toujours valide. En d’autres termes, en novembre, comme six mois auparavant, une grève des chauffeurs de bus et de métro, pendant deux jours, ne constitue pas un danger pour la santé ou la sécurité publiques (art.111.0.19 du C.tr.). Il n’y a donc absolument aucune raison de restreindre davantage encore le droit fondamental de grève. C’est tout.
Pour enfoncer le clou son jugement rappelle que la direction de la STM avait accepté cette entente après d’intenses négociations, après la consultation de nombreux experts, après l’étude de multiples scénarios sur les habitudes de déplacements des usagers, après qu’Urgence Santé a confirmé que la grève n’avait aucun impact prévisible sur la santé. Et la juge souligne au passage « qu’aucun problème mettant en danger la santé ou la sécurité publique n’a été signalé » lors des précédentes journées de grèves des mécaniciens et des employés de l’entretien de la STM, en juin dernier et en novembre.
Mais en dépit donc de l’absence de tout élément nouveau justifiant « un changement de cap », excepté selon la formule de la juge « une certaine confusion découlant de propos rapportés par les médias », elle a judiciairement été tenue d’examiner, un par un, les "nouveaux" arguments présentés par le patronat et les autres parties intervenantes.
Les arguments des parties
Alors revenons sur ces arguments repris et martelés ad nauseam dans les médias par des journalistes sans aucun esprit critique.
C’est d’un revers de main, que la juge a balayé l’argumentaire déployé par l’employeur, la Société du transport de Montréal (STM), qui s’appuyait pourtant sur « des extraits de sites Internet (…), des entrevues réalisées à la radio ou à la télé et des plaintes reçues sur ses réseaux sociaux » pour faire la preuve du cataclysme à venir, selon lui. La juge a logiquement considéré que ces revues médiatiques qui traitent du « mécontentement et des désagréments » vécus par une partie de la population, relèvent ni plus ni moins « de l’ordre du ouï-dire ou de l’opinion ».
Avec la même lucidité, elle a écarté l’outrancier plaidoyer de l’Autorité régionale de transport métropolitain (ARTM) qui la suppliait d’« intervenir en prévention avant que la grève ne se termine en bain de sang » ! Elle n’a pas non plus tenu compte : (1) des « curieux » qui participeront peut-être aux « portes ouvertes de la section du REM de la ligne de Deux-Montagnes » pendant la fin de semaine ; (2) des travailleurs et travailleuses de l’aéroport de Montréal qui pourraient arriver en retard au travail ; (3) des touristes des îles St-Hélène et de Notre -Dame qui risquent de faire un malaise en se promenant le long des berges samedi ou dimanche ; (4) des bénéficiaires des banques alimentaires qui devront, peut-être, faire davantage encore la file pour récupérer un panier d’épicerie solidaire, la semaine suivant la grève. Dans la foulée, elle a refusé de prendre en considération la très hypothétique augmentation d’accidents en raison de « la présence de cyclistes inexpérimentés » obligés de prendre le vélo, de même que les risques de « débordements sur la place publique qui pourraient être causés par les partisans des Canadiens de Montréal »…
Après examen, tout bien pesé, la juge a tranché que les parties intervenantes n’avaient pas apporté la moindre preuve d’éléments nouveaux justifiant d’encadrer davantage encore la grève. Et donc, au final, son jugement conclut qu’il n’existe aucun « danger », aucune « menace évidente, imminente, réelle pour la vie, la sûreté, la santé ou la sécurité de la population ». En contre point et au risque d’irriter davantage encore le gouvernement, la juge a tenu à rappeler que les chauffeurs et les chauffeuses "bénéficient du droit de faire la grève", qui est un droit fondamental, constitutionnalisé.
Les réactions
Pour Jean Boulet, tenu par un devoir de réserve nous dit-il, il s’agit là d’une décision « très, très étonnante » fondée sur un « cadre juridique déconnecté des réalités humaines et sociales que nous vivons… ». Et cette interprétation est amplement relayée et appuyée par les médias qui s’interrogent sur la « cohérence de la décision », sans l’avoir lue de toute évidence ou en choisissant délibérément d’ignorer le travail et l’argumentaire de la juge Blouin. [1] Les journalistes stipendiés se félicitent alors de l’adoption de la Loi 14 qui permettra enfin au Gouvernement de garantir le « bien-être de la population », et ce dès le 30 novembre 2025, en faisant interdire toute grève qui « dérange » et autres « prise d’otage de la population ».
Pour cette bourgeoisie qui voit dans les restrictions aux libertés publiques et aux droits syndicaux en particulier la solution à tous les problèmes sociaux, la suppression du droit de grève apparait comme un remède miraculeux. Et tout est fait pour y croire. De fait, à peine le syndicat avait-il annoncé que la grève n’aurait pas lieu, que les travailleurs de l’aéroport de Montréal, les personnes vulnérables, les problèmes d’accès aux services d’urgence, les files d’attentes devant les banques alimentaires, les retraités isolés, les partisans des Canadiens éméchés avaient disparus du discours gouvernemental et donc de celui des médias dominants, comme par enchantement.
La bourgeoisie se met ainsi croire à sa propre propagande. Elle s’étonne ensuite voire s’effraie parfois, de l’explosion des inégalités et de la "dérive autoritaire" du Gouvernement Legault. C’est par exemple le cas du Barreau du Québec qui s’inquiète de "l’érosion de l’État de droit". Le très prudent Ordre professionnel des avocat·es du Québec prend cependant bien soin de ne pas inclure le droit de grève et la loi 14 dans la liste des "dispositions qui entravent significativement la capacité des citoyens et des citoyennes à faire valoir leurs droits". Le barreau peut certes dénoncer les atteintes à la liberté d’expression et à la démocratie libérale mais il ne peut quand même pas se mettre à dos les grands cabinets d’affaires et d’employeurs, en défendant activement le droit de grève. [2]
Pendant ce temps cependant, en dehors des radars de ce qui se fait passer pour un service public d’information, la riposte contre ces "dérives autoritaires" commence à s’organiser, un peu partout. Aux États-Unis, exception faite de quelques décisions judiciaires audacieuses isolées, provenant de juridictions inférieures, cette riposte a surtout pris la forme de mobilisations historiques (No Kings) et de l’élection, avec le soutien des syndicats, de candidat·es socialistes ouvertement engagé·es dans la défense des services publics et des droits des travailleurs et des travailleuses. Ce fut notamment le cas avec l’élection de Zohran Mamdani à New York ou plus récemment encore avec celle de la syndicaliste Katie Wilson à Seattle.
Les centrales syndicales québécoises quant à elles refusent toujours de s’engager ouvertement sur le terrain politique. Elles ont notamment réussi l’exploit d’ignorer complètement les élections municipales de Montréal, alors même que des milliers d’employé·es municipaux avaient adopté des mandats de grève. Mais sous la pression de la base (et peut-être aussi en raison des attaques du gouvernement contre les cotisations syndicales), les centrales amorphes jusque-là sont progressivement contraintes de se réveiller. La première manifestation intersyndicale depuis plus de deux ans est ainsi prévue le 29 novembre 2025, place du Canada, à 13h30.
Martin Gallié,
Délégué du SPUQ au Conseil central du Montréal métropolitain (CCMM-CSN).




Un message, un commentaire ?