Édition du 12 octobre 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Syndicalisme

64e congrès de la CSN

Quelques éléments de conjoncture… : extrait du rapport du Comité exécutif de la CSN

(...) Six ans après le déclenchement de la crise en 2008, l’économie mondiale est toujours fragile. Il y a bien certains signes d’amélioration, mais les perspectives de croissance restent limitées. Dans plusieurs pays, les taux de chômage sont toujours supérieurs à leur niveau d’avant la crise. En Europe, celui des jeunes atteint de telles proportions que l’on parle d’une génération sacrifiée. Le Canada et le Québec s’en tirent mieux, mais nous subissons les contrecoups du ralentissement mondial et des mesures d’austérité de nos deux gouvernements.

La refondation du capitalisme promise au début de la crise n’est plus qu’un souvenir. Les primes et les bonus des dirigeants sont repartis à la hausse, les paradis fiscaux prospèrent et la spéculation se perpétue. Les entreprises engrangent des profits et investissent peu. Partout dans le monde, les écarts salariaux entre patrons et salarié-es progressent.

Plutôt que de relancer l’économie sur de nouvelles bases, les gouvernements ont vite renoué avec leurs bonnes vieilles recettes d’austérité budgétaire et de flexibilité du marché du travail. Pas de doute possible : la sortie de crise se fait sur le dos des travailleuses et des travailleurs. Et le Québec ne fait pas exception.

Il faut dire que partout en Occident, la gauche peine à susciter l’adhésion à son projet politique. Trop souvent, une fois au gouvernement, les partis progressistes appliquent les mêmes politiques qu’ils avaient pourtant dénoncées lorsqu’ils étaient dans l’opposition. Certes, la mondialisation a affaibli le pouvoir et la souveraineté des États. Pour renverser la vapeur, il faut accentuer les pressions sur les partis politiques afin qu’ils cessent de se comporter comme des représentants du monde des affaires et de la finance. Ils doivent se porter à la défense du bien commun.

L’élection d’un gouvernement libéral majoritaire

Cet automne, lorsque nous avons commencé les travaux en vue de ce 64e Congrès, nous anticipions déjà le déclenchement des élections. Toutefois, nous n’avions pas envisagé que les libéraux reprendraient si vite le pouvoir, et encore moins en obtenant une aussi forte majorité. À peine 19 mois après la défaite de Jean Charest, ils forment à nouveau le gouvernement. Il aura fallu bien peu de temps pour passer l’éponge sur les scandales entourant la collusion et la corruption associées à ce parti.

S’il est encore tôt pour évaluer tous les impacts de cette élection, il est clair que la défaite du Parti québécois – avec à peine 26 % d’appuis – repousse l’avenir du projet souverainiste. Les commentateurs ont été nombreux à décréter sa mort : projet d’une génération, celle des boumeurs, la souveraineté n’attirerait plus les jeunes. Ce jugement est sûrement trop rapide. Il nous oblige cependant à une réflexion en profondeur sur le sens à donner à ce projet pour le Québec du XXIe siècle.

Avec le retour des libéraux au pouvoir, nous devons redoubler de vigilance. Un chef de gouvernement qui s’est dit prêt à signer la constitution canadienne par un simple vote à l’Assemblée nationale, qui minimise le recul du français à Montréal et qui trouve normal l’usage de l’anglais dans les milieux de travail a de quoi nous inquiéter. À en croire Philippe Couillard, le Québec ne retirerait que des avantages du régime fédéral canadien !

Recul de la gauche politique

L’élection du 7 avril dernier marque aussi un recul de la gauche politique. Si certains anticipaient que le Parti québécois serait sanctionné pour son virage à droite, symbolisé par la candidature de Pierre Karl Péladeau, l’électorat québécois a plutôt confirmé une sensibilité aux idées de droite. À eux deux, le PLQ et la CAQ ont récolté près de 65 % du suffrage et ont gagné 92 sièges sur 125.

L’attrait d’une formation de droite, comme la CAQ, et avant elle, l’ADQ, ne doit certainement pas être sous-estimé. La fin de ce parti a maintes fois été annoncée. Pourtant, il parvient toujours à rebondir. Son chef, François Legault, invoque même une renaissance de l’esprit autonomiste de l’Union nationale pour attirer des partisans du Parti québécois tout en se présentant comme le principal parti d’opposition.

Les quelques députés progressistes du Parti québécois et ceux de Québec solidaire auront la difficile tâche de défendre une autre vision du Québec.

Il est aussi regrettable que ce suffrage s’accompagne d’un net recul de la représentation des femmes à l’Assemblée nationale. En 2012, un pas important avait été franchi avec l’élection d’une femme à la tête du gouvernement pour la première fois de notre histoire. Du tiers de la députation (33 %) en 2012, elles ne représentent aujourd’hui qu’un peu plus du quart (27 %), soit 34 femmes sur 125 élu-es. Souhaitons que la dernière élection ne soit qu’un accident de parcours.

Le Québec a-t-il vraiment voté pour ça ?

Dès le lendemain du vote, le livre de recettes de Jean Charest de 2003 a été ressorti. Dans un rapport sur l’état des finances publiques, des experts prétendument indépendants ont noirci la situation budgétaire de l’État, mettant la table pour nous faire avaler des compressions budgétaires sans précédents. Rappelons que le chef du Parti libéral, Philippe Couillard, n’avait jamais abordé ces questions lors de la campagne électorale. Et pourquoi donc ?

Certainement pas par ignorance de la situation financière du gouvernement, son parti ayant été au pouvoir précédemment pendant presque dix années. On croirait entendre le discours de la CAQ.

Il restera à voir où logera le nouveau gouvernement libéral sur ces questions. Les mesures envisagées dans ce rapport, du gel de la masse salariale dans la fonction publique aux coupes dans les services et les programmes sociaux, en passant par la vente d’une partie des actifs d’Hydro Québec et de la SAQ, ne sont rien de moins qu’un appel à la démolition de l’État social québécois. Un tel projet accentuerait les inégalités sociales. D’autant qu’il n’a jamais fait l’objet d’un réel débat démocratique. La CSN s’opposera énergiquement à toute tentative qui irait dans cette direction.

L’arrogance patronale

L’enthousiasme affiché du monde patronal à la réélection du Parti libéral n’a rien pour rassurer. Le Conseil du patronat (CPQ) n’a même pas attendu que le gouvernement soit installé pour publier sa plateforme de revendications. Son empressement laisse peu de doutes sur ses attentes à l’égard du gouvernement libéral. Le Québec figure déjà parmi les endroits les plus favorables à l’investissement, où les employeurs ont le moins de contraintes. Il faut croire que ce n’est pas suffisant. Tout est dans la mire du patronat : la fiscalité des entreprises, les lois du travail, la santé et la sécurité, les régimes de retraite, les programmes sociaux, les services publics.

Le CPQ ne cache pas non plus sa volonté d’implanter au Québec les lois anti-syndicales qui existent aux États-Unis, celles-là mêmes qui sont responsables du recul du taux de syndicalisation dans ce pays. Bref, le champ libre est donné aux entreprises et aux plus fortunés pour s’enrichir encore plus au détriment de l’ensemble de la population.

Alors que nous ressentons encore les effets de la crise de 2008, que des organismes comme l’OCDE, le FMI ou la Banque mondiale s’inquiètent des écarts de revenus et des politiques d’austérité, le patronat québécois tient des positions de plus en plus radicales. Loin d’apporter des solutions viables aux enjeux actuels, le monde patronal nous propose une société encore plus inégalitaire et un appauvrissement de la classe moyenne.

Des attaques qui se poursuivent au fédéral

Sur la scène fédérale, le gouvernement Harper continue à s’illustrer par ses manœuvres antidémocratiques et ses politiques de droite. Rarement a-t-on vu un gouvernement bafouer les règles élémentaires de démocratie avec si peu de scrupules. Les exemples s’accumulent. À ce titre, les coupes à répétition que subit Radio-Canada sont particulièrement odieuses. On peut qualifier d’idéologique cette décision des conservateurs de remettre en question le rôle que joue le diffuseur public sur le plan de l’information et de la culture dans la société québécoise.

Ce gouvernement a multiplié les actions pour faire reculer les droits des travailleuses et des travailleurs en s’inspirant des lois américaines les plus antisyndicales, contribuant directement à réduire le taux de syndicalisation et à augmenter les écarts entre les riches et les pauvres. Cette offensive se poursuit avec l’adoption récente d’un projet de loi imposant la tenue d’un vote obligatoire pour obtenir une accréditation syndicale.

La droite a bel et bien le vent dans les voiles au Canada. La situation politique actuelle impose d’étendre nos luttes sur la scène fédérale. Le Forum social des peuples qui se tiendra au mois d’août prochain à Ottawa offre un tremplin pour forger des alliances et accroître notre rapport de force à l’échelle canadienne. La CSN avec les autres organisations syndicales, des groupes féministes, autochtones et populaires du Québec et du Canada participent activement à l’organisation de cet événement. À la veille du rendez-vous électoral canadien de 2015, le message envoyé au gouvernement Harper, le plus à droite de l’histoire politique récente au fédéral, doit être clair : il nous trouvera sur son chemin.

Sur fond de désabusement et de cynisme

Le discours de la droite profite largement du mécontentement de la population à l’égard de nos institutions démocratiques. Les organisations syndicales ne sont pas épargnées.

Les révélations de la Commission Charbonneau sur le monde de la construction et sur les pratiques douteuses de certains individus éclaboussent l’ensemble du mouvement syndical québécois. Elles font la joie de tous ceux qui cherchent à en découdre avec les syndicats.

Nous avons dû intervenir plus d’une fois afin de rectifier le tir. Ce qui se dit à la commission Charbonneau ne reflète pas le mouvement syndical au Québec. Ce n’est surtout pas le syndicalisme que nous pratiquons et que nous défendons à la CSN. Dans le dossier plus particulier de la construction, nous avons toujours revendiqué le libre choix d’affiliation, et surtout le droit au travail, peu importe l’allégeance syndicale.

La CSN a réclamé la tenue d’une commission d’enquête sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction et le financement des partis politiques. Nous appuyons toujours sans réserve la poursuite de ses travaux. Après les révélations troublantes sur le monde municipal, qui ont d’ailleurs eu raison des maires Gérald Tremblay à Montréal et Gilles Vaillancourt à Laval, nous attendons avec impatience que la Commission aborde le financement des partis politiques provinciaux. Nous souhaitons aussi qu’elle se penche rapidement sur les partenariats public-privé au Centre hospitalier de l’Université de Montréal et au Centre universitaire de santé McGill.

La population québécoise exige d’avoir l’heure juste. Tout doit être mis en œuvre pour assainir le climat actuel. La collusion et la corruption doivent être éradiquées ; la confiance dans nos institutions démocratiques restaurée.

Des signes de résistance

Ce portrait ne doit pas conduire au pessimisme. Partout sur la planète, des gens s’engagent pour changer les choses. Souvenons-nous du mouvement Occupons Wall Street, de celui des indigné-es, du printemps arabe et, plus près de nous, du mouvement autochtone Idle No More. Ces manifestations parfois spontanées s’appuient sur des mouvements sociaux qui, depuis des décennies, construisent un autre discours et proposent d’autres solutions au néolibéralisme.

Au cours du dernier mandat, un événement historique a marqué le Québec : le printemps étudiant de 2012. Les étudiantes et les étudiants, auxquels se sont joint des milliers de citoyens, de travailleuses et de travailleurs, ont démontré une forte capacité de résistance et de mobilisation. Ils ont aussi fait tomber certains préjugés à l’égard des jeunes. Ils ont montré qu’ils sont engagés et politisés. C’est une bonne nouvelle pour la société québécoise. C’en est aussi une pour le mouvement syndical. Cette génération qui entre sur le marché du travail viendra certainement enrichir et, souhaitons-le, forger le syndicalisme de demain.

L’arrivée aujourd’hui de plusieurs jeunes du mouvement étudiant comme salarié-es et militants de notre mouvement en témoigne.

La campagne Et si on avançait

Dans la foulée du conflit étudiant et de sa transformation en véritable crise sociale, la CSN s’est engagée dans la campagne Et si on avançait. Nous avons senti le besoin de faire ce travail d’éducation politique. Nous souhaitions aussi échanger avec les membres des syndicats et la population sur des enjeux politiques, économiques, sociaux et environnementaux.

La campagne a connu des hauts et des bas. La participation n’a pas toujours été à la hauteur de nos attentes. Mais partout où les échanges ont eu lieu, nous avons constaté un réel intérêt des travailleuses et des travailleurs pour les questions politiques et sociales qui interpellent notre société.

En ce sens, nous devons nous inspirer de cette campagne et poursuivre le dialogue avec les travailleurs sur l’importance du syndicalisme et, surtout, sur la nécessité de défendre une vision progressiste de la société.

Un renouveau nécessaire

Depuis près de trois décennies, le mouvement syndical subit des reculs. Dans plusieurs pays, le taux de syndicalisation a glissé sous la barre des 25 %. Avec un taux de 40 %, le Québec fait figure d’exception. On peut même se féliciter d’avoir plutôt bien résisté à la vague néolibérale. Cette résistance n’est pas le fruit du hasard. Elle résulte des efforts du mouvement syndical.

Mais nous ne sommes pas à l’abri. Les attaques de la droite et des employeurs sont de plus en plus virulentes. Notre capacité à faire des gains en négociation est en jeu, tout comme notre représentativité et notre légitimité.

Nous sommes confrontés à des défis de taille liés à la mondialisation, au déclin du secteur manufacturier, à la progression des emplois précaires et atypiques, à la diversité de la main-d’œuvre et au renforcement de l’individualisme.

Ce nouveau contexte favorise les patrons, aucun doute là-dessus. Toutefois, il ne doit pas nous condamner à la défensive. Encore moins au statu quo. Au contraire, c’est dans une perspective de construction d’une véritable force syndicale et sociale que nous souhaitons poursuivre sur la voie du renouveau syndical.

Plus de solidarité

Nous l’avons souvent souligné, tout le discours de la droite se bâtit sur l’opposition entre les travailleuses et travailleurs non syndiqués et les syndiqué-es.

Les syndiqué-es sont présentés comme des privilégiés qui ont des avantages inaccessibles aux autres. C’est exactement le genre d’argument utilisé dans le dossier des régimes de retraite de certaines municipalités. À partir d’une réalité très concrète, soit le fait que 75 % des travailleurs et des travailleuses du secteur privé ne bénéficient d’aucun régime complémentaire de retraite, on attaque celles et ceux qui ont négocié de meilleures conditions de travail.

À ce discours, il faut notamment réclamer une retraite décente pour tous, que l’on soit syndiqué ou non.

Les transformations du monde du travail touchent autant les travailleurs qui ne sont pas syndiqués que celles et ceux qui le sont. Auparavant, les gains réalisés par les syndiqué-es avaient un effet d’entraînement sur les conditions de travail de l’ensemble des salarié-es. Aujourd’hui, c’est de moins en moins le cas. Avec la mondialisation, les employeurs parviennent à créer une concurrence entre les travailleuses et les travailleurs à l’échelle de la planète et à exercer des pressions à la baisse sur leurs conditions de travail.

Cette réalité nécessite que nous soyons actifs sur le front de la négociation, tout en exigeant des modifications aux lois du travail et à la protection sociale.

Par exemple, les personnes qui occupent des emplois temporaires ou qui travaillent pour des agences de placement de personnel sont particulièrement mal protégées. Et le patronat en profite. D’abord pour réduire ses coûts salariaux et accroître ses profits, mais aussi pour entretenir la division dans les milieux de travail. Pour améliorer leur sort, il faut obtenir des changements législatifs. Je tiens à vous rappeler que le Québec est la seule province où les agences de placement ne sont pas encadrées légalement.

La modernisation de la Loi sur les normes du travail est un incontournable. Il est plus que temps d’interdire les disparités de traitement sur la base du statut d’emploi. Les personnes qui travaillent à temps partiel ou qui occupent un poste temporaire méritent les mêmes conditions que les salarié-es permanents à temps plein.

La conciliation famille-travail-études doit aussi être améliorée. Les mesures incitatives sont insuffisantes, et il ne faut pas compter que sur la bonne volonté des employeurs.

Cette bataille est particulièrement importante pour les femmes. En plus d’occuper la majorité des emplois précaires et atypiques, elles assument encore la plus grande part des responsabilités familiales.

Ce n’est pas la première fois que nous réclamons de tels changements. Nous devons élaborer une stratégie pour nous faire progresser. Évidemment, nous n’y arriverons pas seuls. Il faut s’unir aux autres organisations syndicales, aux groupes de défense des non-syndiqués et au mouvement des femmes.

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