Édition du 18 juin 2019

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États-Unis

Résultats très serrés en Iowa ; les idées de Bernie Sanders s’installent

Les résultats très serrés entre les partisans de Bernie Sanders et Hilary Clinton font festoyer les premiers et obligent les autres à adopter de plus en plus des thèmes populistes.

John Nichols, The Nation, 2 février 2016
Traduction : Alexandra Cyr [1]

Des Moines. Depuis le début de leur campagne à la présidence de 2016, Bernie Sanders et ses partisans avec leur slogan « Sentez l’effet Bernie », ont dérangé les attentes de tous et chacun en démocratisant la démocratie. Les rallyes de masses ont été transformés ; les salles traditionnellement bondées par les stars du rock et les équipes sportives ont été envahies par les partisans-nes du candidat. Les critiques fatigués-es sont devenus-es exaspérés-es par tous ces jeunes gens encore capables de s’enthousiasmer pour la politique, alors qu’ils et elles soutenaient le contraire. Les cyniques s’exaspéraient parce que les campagnes présidentielles devaient, selon eux, être financées principalement par des millionnaires et des milliardaires. La vieille conviction démocrate, qu’un-e socialiste ne pourrait être un-e candidat-e recevable pour la grande majorité d’un des premiers partis politiques du pays, a été mise à mal.

Lundi, ce sont les caucus de l’Iowa qui ont été perturbés.

Les partisans-es de Bernier Sanders ont provoqué des bouchons de circulation, formé des files d’attentes qui se prolongeaient en dehors des locaux de rassemblement, ralenti les opérations en se présentant comme des indépendants-es voulant modifier leur enregistrement pour passer aux Démocrates ou encore à titre d’immigrants-es qui devaient faire valoir leur citoyenneté et comme des étudiants-es votant pour la première fois. On devait remplir des formulaires. Et pour diriger le tout, il a fallu un certain temps pour bien s’organiser. Les caucus où M. Sanders avait une bonne avance ont mis du temps à transmettre leurs résultats. Au début de la soirée, l’« inévitable » candidate à la nomination, l’ex-secrétaire d’État, Mme Hilary Clinton était confortablement en avance, mais au fur et à mesure que la soirée avançait, pendant que les partisans-es de B. Sanders scandaient « Je crois que nous allons gagner », slogan connu dans les divers mouvements qui ont sauté dans la bataille politique, la marge entre les deux candidats commençait à se rétrécir. Les résultats de partout ailleurs en Iowa, où les partisans-es avaient ralenti le processus avec la démocratisation de la démocratie, ont finalement été divulgués : 52 % à 48 % en faveur de Mme Clinton, puis 51 %-49 % en sa faveur et ensuite, 50 %-50 %.
Au son de minuit, alors que les résultats de 99 % des 1,681 caucus avaient été livrés, les deux candidats étaient si près l’un de l’autre, que le Des Moines Register a titré « Sanders et Clinton sont à égalité ».

Le président du Parti démocrate en Iowa, M. Andy McGuire, a déclaré que de tels résultats n’avaient encore jamais été vus. « Hilary Clinton a reçu l’appui de 699,57 équivalents de délégués de l’État et M. Sanders en a reçu 695,49 ; l’ancien gouverneur du Maryland, M. Matin O’Malley, en a eu 7,68 et les indépendants .46 ».
Les électeurs-trices des caucus de l’Iowa ont choisi de voter pour des équivalents de délégués au début d’un processus qui les mènera à la sélection de délégués pour la Convention nationale du Parti démocrate à Philadelphie (à l’été 2016).

À ce moment-là, au moins une circonscription avec un équivalent de 2,28 délégués n’avait toujours pas été prise en compte. Le camp de Mme Clinton revendiquait la victoire. Le Washington Post rapportait que 171,000 électeurs-trices de l’État s’étaient présenté-e-s dans les caucus. Le camp Sanders soulignait que beaucoup de résultats devraient être révisés. Mardi matin, les journaux titraient : « Les Démocrates sont à égalité ».

Pour M. Sanders, entré dans la course en Iowa comme un perdant et qui le demeure pour ce qui est de la candidature à la présidence, un résultat aussi serré permet de célébrer. « Je pense que les gens de l’Iowa ont lancé un message très important à l’élite politique, économique et à celle des médias », a déclaré le Sénateur du Vermont devant ses 1,700 partisans-es, et il a ajouté : « Ce qui a commencé en Iowa ce soir, c’est une révolution politique ».

Et il a expliqué : « C’est une révolution politique quand des millions de personnes s’assemblent, y compris ceux et celles qui ont démissionné face au processus politique, qui sont tellement consternés et frustrés par la manière dont les choses se passent à Washington, en plus des jeunes qui n’ont jamais participé à la vie politique auparavant, plus les jeunes, les travailleurs-euses et les ainés-es qui commencent à se lever et à dire haut et clair qu’assez c’est assez, que notre gouvernement, le gouvernement de notre grand pays, appartient à chacun-e d’entre nous et pas seulement à une poignée de multimillionnaires ; quand cela se produit, nous sommes en position de transformer le pays ».

Mme Clinton, qui a fait campagne en Iowa soutenue par de grosses pointures et avec un avantage raisonnable dans les sondages, a pris acte des résultats et a déclaré que l’Iowa avait créé « …une vraie bataille d’idées ». Elle s’est immédiatement tournée vers la primaire du New-Hampshire qui aura lieu la semaine prochaine. Elle s’est qualifiée de « progressiste….qui finit le travail ». S’installant sur le territoire de Bernie Sanders, elle s’est déclarée : « honorée d’être dans la longue lignée des réformistes américains qui ont formé nos esprits à l’idée que le statu quo n’est pas suffisant, que faire du sur-place n’est pas acceptable. C’est ce qui a rassemblé le peuple et lui a permis de trouver des avancées qui ont amélioré la vie des Américains-es ».

Membre d’un panel discutant des résultats sur CNN, Anderson Cooper s’est demandé si Mme Clinton ne commençait pas à reformuler son message. De fait, elle a commencé cet exercice avant les caucus. Ce virage vers un discours plus progressiste-populiste l’a aidée à stimuler ses troupes dans les derniers jours de la campagne en Iowa.

La veille de l’assemblée des électeurs-trices votant pour la première fois, elle a déclaré qu’il était grand temps d’augmenter substantiellement les salaires, de redynamiser l’industrie manufacturière américaine, d’investir dans les infrastructures du pays et de développer des structures sociales avec des engagements solides pour rendre l’éducation abordable et les soins de santé accessibles.

Elle a admis que cela exigerait des fonds supplémentaires. (…) À Council Bluffs, elle a déclaré : « Nous allons aller les prendre chez les riches, chez ceux et celles qui ont réussi dans notre économie même durant la grande récession ». Elle a poursuivi sa campagne sur l’enjeu de la taxation des riches, en parlant d’introduire de nouveaux impôts sur les revenus d’un million et même un impôt encore plus élevé dit de « partage équitable » sur les revenus de cinq millions et plus. La candidate s’en est aussi prise aux manœuvres d’évasion fiscale et a décrié la cupidité des riches. Elle a déclaré : « C’est destructeur pour notre démocratie ». La foule a vigoureusement applaudi. C’est un message puissant qui l’a aidée à se maintenir dans la compétition en ces temps de contestation. C’était critique pour elle ; elle voyait son avance de 50 points fondre à moins de 10 devant la montée de son opposant, M. Sanders, le progressiste populiste. Il proposait une « révolution politique » qui mènerait à un autre « New Deal » qui, comme le premier, unirait la grande économie américaine et les enjeux sociaux auxquels nous faisons face.

Peu importe le décompte exact. La véritable victoire de Bernie Sanders a eu lieu avant que les caucus ne se réunissent. Il a réussi à transformer si fondamentalement le débat que Mme Clinton a été forcée de corriger sa campagne, changement crucial pour sa candidature. Pour Mme RoseAnn DeMoro, directrice exécutive du Syndicat national des infirmières qui soutient fermement M. Sanders, c’est « … la campagne la plus inspirante de toute ma vie ». Cela donne la mesure de l’influence de Bernie Sanders.

Il est le premier démocrate socialiste à faire sérieusement campagne pour la présidence dans l’ère moderne. On ne s’attendait pas à ce qu’il représente quelque défi que ce soit aux positions de la super ex-secrétaire d’État. Robert Borosage de la Campaign for American Future nous rappelle que : « Quand B. Sanders a annoncé sa candidature, il était rejeté par tous et toutes parce qu’on le considérait hors-jeu ». Il note qu’en février 2015, dans un sondage de NBC en Iowa, Mme Clinton le devançait de 61 %.

Contre toute attente, M. Sanders a graduellement augmenté le défi face à Mme Clinton et les orthodoxes du Parti démocrate. Les anticipations de 2015 ont fait place à la réalité de 2016. Il s’est d’abord positionné en tête au New-Hampshire et a commencé sa poussée en Iowa à tel point où, à la veille des caucus il pouvait déclarer « La candidate inévitable ne l’est plus autant aujourd’hui ».

Mme Clinton, dont la candidature à la présidence en 2008 avait débuté son long déclin en Iowa derrière Barak Obama, n’allait pas la laisser glisser entre ses mains encore une fois. Elle a donc endossé le message économico-populiste, les thèmes de campagne de B. Sanders et un peu de sa passion à l’approche des caucus.

En fait elle avait commencé son « virage à gauche » l’été dernier. Elle s’était rapprochée de ses deux adversaires, sur les enjeux allant de la réforme du financement des campagnes électorales aux traités commerciaux. Les sondages la rapprochant de M. Sanders en Iowa, elle a commencé à diffuser des publicités télévisées où elle parlait de sa détermination de se battre pour les familles ouvrières et rappelait aux électeurs-trices que, pendant des décennies, elle avait défendu l’éducation pour la petite enfance, soutenu d’autres programmes et réalisé une gouvernance militante. Ses discours sont devenus plus inspirés et ses partisans-es plus énergiques. Le matin des caucus, le Des Moines Registrer pouvait titrer : « Hilary Clinton termine avec une aura populiste ».

Ses critiques diront que son virage n’est ni sincère ni authentique, mais ses engagements devraient passer le test mardi prochain au New-Hampshire et au cours du mois qui suit dans une douzaine d’États plus significatifs.

M. Sanders a les ressources pour poursuivre une longue campagne et les forces nécessaires sur le terrain pour le faire, comme l’engagement des jeunes et des travailleurs-euses l’à montré en Iowa. Il quitte cet État tel qu’il a toujours été : un populiste en économie qui met au défi le statut quo.

Mme Clinton le quitte comme une candidate en évolution. C’est bien. Elle évolue vers le populisme qui la rendra plus forte dans la réelle campagne pour la présidence (face au candidat républicain), si jamais elle gagne la nomination.

Il semble que, maintenant, elle puisse éviter les déchirures face aux foules qui l’applaudissent. Dimanche soir, dans une école secondaire de Des Moines, devant 2,600 personnes, elle a soutenu : « Nous n’avons pas droit à l’erreur. Je vous demande de réfléchir pendant une minute à ce que disent les candidats républicains dans leur appel final. Ils veulent en finir avec les progrès que nous avons réalisés. Ils veulent revenir sur les extensions des droits. Ils veulent rétablir l’économie de percolateur qui nous a ruinés-es ».

C’est un message puissant que Mme Clinton a exprimé en Iowa, un message plus progressiste et plus populiste. La compétition que lui offre M. Sanders l’a rendue plus hardie. Une révolution politique est en cours. Comment cela va-t-il se terminer ? Nous n’en savons rien. Mais quelque chose de bien a commencé en Iowa pour les deux candidats.


[1N.d.t. J’ai gardé le terme « populiste » dans ma traduction de ce même mot employé par l’auteur. Mais il subsiste une ambigüité entre populiste et populaire dans le texte. Comme le Robert définit le terme « populiste » aussi comme « discours politique qui s’adresse aux classes populaires fondé sur la critique du système et de ses représentants, des élites », je l’ai adopté. Je pense qu’il correspond à la réalité dont il est question dans le texte.

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