Édition du 15 octobre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Religion

Rompre avec la « religiophobie », repenser la laïcité à gauche

La récente polémique sur les propos d’Henri Peña-Ruiz aux universités d’été de la France Insoumise repose la question du rapport de la gauche radicale avec les religions. Trop souvent, il est présupposé une incompatibilité entre religion et émancipation tandis qu’une conception étroite de la laïcité la coupe d’une partie de la population, pourtant sensible aux idées socialistes.

Tiré du blogue de l’auteur.

« On a le droit d’être islamophobe ». Le mot est maladroit s’il est utilisé dans le sens restreint d’« aversion de la religion musulmane », inacceptable s’il est utilisé dans le sens de « détestation générale des pratiquants de l’islam ». Laissons de côté la deuxième acceptation qui n’est pas celle d’Henri Peña-Ruiz[1], et revenons sur le rejet de principe des religions (sans développer ici le cas particulier de l’islam).

Vouloir totalement séparer la spiritualité de la religion et faire de cette dernière une affaire strictement privée relève du non-sens sociologique. Nul ne peut avoir de vie intellectuelle ou spirituelle sans communiquer avec autrui, ni se former à ce type d’activité sans socialisation. Les premiers pas dans le raisonnement, qu’il soit philosophique ou théologique, dépendent du cadre culturel dans lequel chacun.e d’entre nous grandit. On le sait bien, sans cadre social, pas d’humanité possible ! Au cours de son développement, l’individu est néanmoins toujours libre de remettre en cause, reformuler ou réformer ce qui lui a été transmis. Très vite, la dialectique individu/groupe vient transformer l’héritage qui a été initialement transmis de manière plus ou moins contraignante.

Malgré tous leurs défauts et limites, les religions, ou plus exactement les institutions religieuses (comme les églises mais aussi les autres formes d’organisation religieuses), sont nécessaires à la construction spirituelle de l’individu. A ce titre, ce sont des champs de lutte. Comme l’école est un lieu de luttes pour savoir ce qu’est une « bonne éducation » citoyenne et républicaine, les institutions religieuses sont des espaces sociaux où différents courants s’affrontent pour déterminer ce qu’est une « bonne pratique spirituelle ».

Revenons au rapport entre la gauche radicale, celle « qui prend les problèmes à leurs racines », et les religions.

Un des principes de la gauche est la liberté de conscience, celle-là justement que cherche à garantir la laïcité. Chacun.e peut croire en un dieu (ou même plusieurs dieux) et avoir une relation personnelle ou collective avec ce divin, chacun.e peut aussi suspendre son jugement sur cette question métaphysique (les agnostiques) ou encore croire fermement qu’il n’existe aucune forme de transcendance (les athées). Donc, appliquant à elle-même ce qu’elle tient pour droit universel, la gauche doit pouvoir accueillir au sein de ce que l’on appelait naguère le mouvement ouvrier tout aussi bien « celui qui croyait au ciel » que « celui qui n’y croyait pas ». La religiophobie[2] est en outre contre-productive : si un militant ou un sympathisant peut être disqualifié du fait de ses positions métaphysiques, la gauche risque de se limiter aux seuls adeptes convaincus du matérialisme (qui est d’ailleurs aussi une forme de croyance) !

La religiophobie (« phobie » est, rappelons-le, un terme qui signifie à la fois peur, détestation et rejet) est tout à fait contraire à la laïcité, qui, comme l’écrit Henri Pena-Ruiz lui-même, doit permettre le vivre ensemble[3]. La religiophobie échoue aussi à faire la distinction entre politique et religieux, cette distinction qui permet justement la politique mais qui, pour un croyant, ne peut être une séparation. Une raison de l’engagement politique peut dépendre de ses options spirituelles, par exemple une mise en pratique de son éthique religieuse ou encore une façon de participer à la réalisation de la « volonté divine » telle qu’elle a été perçue. Par exemple, pour certains chrétiens, le désir d’œuvrer pour le « Royaume de Dieu » de justice et de paix (celui du discours sur la montagne de Jésus, évangile selon Mathieu, chapitre 5) peut avoir la même force mobilisatrice que préparer la Révolution qui permettra la réalisation du Socialisme.

Parce qu’elle cherche l’émancipation de toutes et tous, un deuxième principe de la gauche est la lutte contre l’ignorance. Or, c’est manifester une grande ignorance que de croire que toute religion ou mouvement religieux est intrinsèquement réactionnaire. Il suffit de citer Isaïe, Jésus, ibn Rushd (Averroès), Thomas Müntzer, Gandhi, la théologie de la libération, etc. Dans un petit livre intitulé Les religions sont-elles réactionnaires ? Stéphane Lavignotte a présenté quelques exemples de mouvements émancipateurs qui s’appuient sur un discours religieux[4]. Aux défenseurs d’une laïcité fermée qui s’ingénient à ignorer ces faits historiques, on ne peut que recommander la lecture de cette très abordable introduction.

Il est tout autant stupide et naïf d’ignorer que les religions sont bien souvent instrumentalisées à des fins de justification de la domination et de reproduction de l’ordre établi ou encore comme leviers pour remplacer un système oppresseur par un autre. D’où l’importance de la critique sociale et politique des institutions religieuses, qui sont, comme on l’a vu, travaillées par des forces contradictoires, dont certaines ont des tendances fortement réactionnaires et autoritaristes.

Ce nécessaire travail de connaissance critique des religions ne peut se faire seulement de manière externe, ni encore moins dans un climat « phobique ». Pour défendre les droits individuels mais aussi les droits collectifs, comme celui des peuples à disposer d’eux-mêmes, la gauche radicale ne peut éviter avoir une véritable discussion (intellectuelle, rationnelle mais aussi théologique) avec les représentants et pratiquants des différentes églises ou courants religieux. Il est bien évident que ce dialogue ne peut avoir lieu que si les conditions même d’un véritable dialogue sont réunies. On ne peut durablement discuter avec les tenants du fondamentalisme littéraliste (« Dieu a créé ou organisé le monde tel que littéralement écrit dans mon texte de référence »), du naturalisme essentialisé (« Dieu a fixé une fois pour toute une nature humaine dont nul ne doit pas s’écarter ») ou de la théocratie (« l’ordre politique de la société doit strictement se conformer aux lois divines telles qu’elles sont écrites dans mon texte de référence »). Littéralisme, naturalisme et théocratie sont en contradiction totale avec l’effort scientifique et ses résultats provisoires, avec les libertés fondamentales, mais aussi avec le raisonnement théologique. Combattre ces aberrations intellectuelles est la tâche aussi bien des « non-croyants » que des « croyants », à l’intérieur comme depuis l’extérieur des institutions religieuses.

On voit donc que la lutte contre l’ignorance rejoint la liberté de conscience et participe du travail d’émancipation. La laïcité ne doit pas empêcher la discussion sur les différentes formes de religion, comme c’est trop souvent le cas en France qui refoule dangereusement cette thématique essentielle. Elle doit au contraire la rendre possible. Et pour entrer dans ce type de discussion avec d’autres personnes qui n’ont pas la même culture ni les mêmes options métaphysiques que soi, un peu d’humilité aide toujours. La lecture même complète de la traduction de Coran ne donne pas une véritable connaissance de l’Islam et des milles façons de le vivre. Personne peut se targuer de connaitre parfaitement la Bible, même ceux qui maîtrisent l’hébreu et le grec anciens. Les autres religions ont presque toutes un ou plusieurs textes de référence qui gardent beaucoup de mystères, y compris pour les plus savant.e.s de leurs adeptes. Pour qui souhaite honnêtement s’y engager, les espaces de discussion théologiques sont infinis…

Le faux débat du communautarisme

Ce qui semble poser problème à certains laïcs, ce n’est pas tant la religion que la manifestation publique de sa foi, très vite assimilée à du prosélytisme, ce penchant désagréable à vouloir convertir à sa cause toute personne croisée sur son chemin. Les débats sur le « voile », le « burkini » et autres « signes ostentatoires » a montré comment il était difficile de penser et accepter la religiosité en France, très vite assimilée à du prosélytisme.

Comme on l’a déjà rappelé, tout individu, c’est-à-dire sujet socialement construit, ne peut se développer qu’au contact d’autrui et en particulier en s’insérant dans différent groupes ou communautés d’appartenance. Celles et ceux qui dénoncent systématiquement le « communautarisme » veulent-ils réduire leur concitoyens à des singletons, sortes d’atomes souverains mais flottants dans le grand supermarché désormais googelisé des idées et des croyances politiques et religieuses ? L’individu se construit dans et par ses interactions dans le groupe et tout le travail politique est justement de réguler les rapports entre groupes. Une « communauté » peut être une église mais aussi un parti, un syndicat, un club de foot, parfois même une entreprise et l’appartenance à un groupe, à une « communauté, n’est en rien exclusif. Nous sommes toutes et tous plus ou moins multipositionné.e.s, nous participons simultanément à plusieurs groupes sociaux. Le pluralisme de nos participations et attachements, comme l’hétérogénéité de toutes communautés, ouvrent des espaces complexes où nous pouvons nous construire.

Or, consciemment ou inconsciemment, nous ne pouvons pas nous dispenser de témoigner de notre appartenance, plus ou moins ferme, à tel ou tel groupe, dans une configuration complexe de distinctions et de reconnaissances. En tant qu’homme, j’évite de porter une jupe, je mets une cravate ou un « bleu » pour aller travailler, je discute politique à la cantine avec mes collègues, j’ai pu avoir porté un temps le pin’s « touche pas à mon pote » je regrette ou approuve le tatouage gothique que vient de se faire faire ma fille sur le bras… Chacun de mes actes et paroles est l’affirmation d’un système de valeur, de la croyance en une bonne façon de vivre. Nous ne pouvons faire autre chose que témoigner de ce que nous sommes, comme individu socialement construit. La dénonciation des « communautés », particulièrement de celles qui sont culturellement éloignées de celle(s) à laquelle (ou auxquelles) nous appartenons, n’a ainsi guère de sens et nul ne peut être empêché de manifester, individuellement ou collectivement, ses convictions.

Le récurrent débat sur la « nature » des religions et leurs consubstantiels dangers ne fait que donner des arguments à tous ceux qui veulent précisément exclure et opprimer sous des prétextes religieux. L’émancipation suppose de partir des individus tels qu’ils sont, pour qu’ils trouvent par eux-mêmes leur propre chemin, et non de chercher à les conformer à ce qu’ils devraient être. La gauche ne peut ignorer le fait religieux et elle ne peut le traiter qu’en refusant toutes formes de « phobie ». Si elle était plus audacieuse, elle pourrait même s’appuyer sur l’énergie et l’inventivité que procurent souvent les questionnements et les pratiques religieuses. Enfin, pour contrer les fades imaginaires religieux bricolés à des fins identitaires par les souverainistes et xénophobes de tout poils, il est plus que temps la gauche s’ouvre à un authentique dialogue (inter)religieux.

Notes

[1] Voir sur l’usage du mot "islamophobie" voir le billet de Jacques Fortin : https://blogs.mediapart.fr/jacques-fortin/blog/300819/peut-se-dire-islamophobe

[2] J’emprunte ce néologisme à un bel article de Mona Chollet publié en 2013 : « Oui mais quand même, la religion, c’est mal ». Montée de l’islamophobie et banalisation du fémonationalisme http://www.peripheries.net/article335.html

[3] « A un régime de discrimination, la laïcité substitue un idéal de paix et de concorde », H. Peña-Ruiz, Marianne du 7 juin 2019, p. 21.

[4] Editions Textuel, 2014.

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