Édition du 29 novembre 2022

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Asie/Proche-Orient

Russie-Iran, l’alliance de deux parias

Même si Téhéran nie envoyer des armes à l’armée russe, les drones iraniens se multiplient dans le ciel ukrainien et participent à la tentative de démoralisation de la population. Ils témoignent du fait que Moscou et la République islamique ont plus que jamais besoin l’un de l’autre.

Tiré de Médiapart.

Le Shahed-136 (« shahed » signifie « martyr » en arabe et en persan) porte bien son nom. En faisant exploser sa charge et en se désintégrant au moment de l’impact, ce drone d’attaque iranien, de plus en plus utilisé par Moscou en Ukraine, remplit sa mission de « kamikaze ». Il se sacrifie en quelque sorte. Et, pour tous les affidés du régime, son nom renvoie à la martyrologie emblématique de la République islamique, à ce qu’elle appelle « la torche de l’islam » et qu’elle ne cesse de célébrer à la moindre occasion.

Le Shahed-136 fait ainsi référence aussi bien à ceux qui sont tombés pendant la révolution islamique, l’interminable guerre Irak-Iran ou le conflit syrien, qu’à la longue histoire sainte chiite, onze des douze imams fondateurs ayant acquis la qualité de martyr du fait de leur mort violente.

La référence religieuse était sans doute trop pesante pour Moscou. À l’heure où le discours exalté de Vladimir Poutine lie fortement la religion orthodoxe au nationalisme en faisant régulièrement référence à l’État slave médiéval chrétien, le Shahed-136 a donc été rebaptisé dès la première livraison. Curieusement, il est devenu le Geran-2. Soit Geranium-2.

Des experts militaires, qui se fondent notamment sur des documents déclassifiés de la Maison Blanche, estiment que l’armée russe pourrait être dotée de quelque 2 400 drones iraniens, soit livrés directement par Téhéran, soit assemblés sur place.

Les premiers Shahed-136 sont apparus dans le ciel ukrainien le 13 septembre. Tirés depuis le Bélarus et la Crimée, volant en général en essaim, ils n’ont cessé depuis de se multiplier. L’armée russe s’en sert essentiellement pour frapper les batteries d’artillerie et les chars ukrainiens, mais aussi des bâtiments pas forcément militaires. Ainsi, le 17 octobre, l’un d’eux a frappé des immeubles à Kyiv, tuant quatre civils.

On reconnaît les Shahed-136 à leur ample aile delta très plate, leur vol à basse altitude, leur vitesse assez réduite (environ 180 km/h) mais aussi au rugissement de leur moteur, destiné à terroriser les populations. Car leur but n’est pas tant de changer le rapport des forces sur le terrain, même s’ils sont relativement précis et efficaces à courte distance, que de participer à la tentative de démoralisation des civils ukrainiens, qui est l’un des principaux enjeux de la guerre.

Certains modèles sont plus perfectionnés que d’autres, les plus sophistiqués bénéficiant d’un guidage électro-optique permettant à l’opérateur de diriger le missile jusqu’à sa cible, laquelle a été verrouillée par coordonnées GPS avant le décollage. Ils sont entrés dans la bataille alors que les forces ukrainiennes récupèrent d’importants territoires dans le sud et l’est du pays, des victoires qu’elles doivent en partie à l’artillerie fournie par les pays occidentaux.

Les Shahed-136, une arme rustique rapide à produire

C’est pendant la guerre Irak-Iran, à partir du milieu des années 1980, que la République islamique, soumise au bombardement intensif de ses villes par les missiles de Saddam Hussein tout en subissant un embargo international sévère sur les livraisons d’armes, a commencé à développer une industrie du drone, compatible avec les faibles moyens dont elle disposait. Cette industrie n’a cessé depuis de se développer, au point que l’Iran apparaît aujourd’hui comme un pays en pointe dans ce domaine parmi les États émergents.

Les Shahed-136 ne coûtent que 20 000 dollars pièce, et leur technologie assez rustique, sans composants électroniques perfectionnés, leur permet d’être produits rapidement et en grande quantité, y compris par l’industrie russe. Ils peuvent remplacer les missiles de croisière, dont le stock est en voie d’épuisement.

Autre drone fabriqué en grand nombre par Téhéran : le Mohadjer-6, une arme polyvalente, capable de remplir un rôle de surveillance et de déployer ses propres missiles et bombes téléguidées.

Ces drones ont déjà beaucoup été utilisés en Syrie et surtout au Yémen par les rebelles houthis, qui, eux aussi, les assemblent sur place. Ils ont frappé l’Arabie saoudite, notamment en septembre 2019, avec l’attaque contre les installations pétrolières à Abqaiq et Khurais, dans l’est du pays, ce qui avait fortement perturbé les marchés pétroliers, puis, en janvier dernier, les Émirats arabes unis, des opérations revendiquées par les Houthis, mais qui seraient plutôt l’œuvre de Téhéran.

Dernièrement, ils ont été employés dans le Kurdistan d’Irak pour dévaster des bases du PDKI (Parti démocratique du Kurdistan d’Iran), accusé de soutenir la contestation en Iran.

Arme par excellence des pays émergents, les drones iraniens, en particulier les Mohadjer-6, sont en concurrence avec leurs équivalents turcs, les Bayraktar – du nom du gendre du président Recep Tayyip Erdoğan –, qui ont joué un rôle déterminant dans la victoire de l’Azerbaïdjan au Haut-Karabagh et sont actuellement utilisés par l’armée ukrainienne, pour laquelle ils sont devenus une arme de première importance.

Diplomatie à plusieurs voix

En général, les relations de la Russie avec l’Iran dépendent largement des tensions qu’elle peut avoir avec les pays occidentaux. Frappée après l’invasion de l’Ukraine par un renforcement des sanctions et des contrôles à l’exportation, qui affaiblissent et désorganisent son industrie d’armement, Moscou a donc trouvé un partenaire avec lequel elle peut d’abord contourner les sanctions, puis se procurer le matériel qu’elle n’est plus en mesure de fabriquer.

Avant même cette invasion, les échanges bilatéraux entre les deux pays étaient déjà en hausse et avaient retrouvé en 2021 leur niveau de 2011, soit 3,5 milliards de dollars, en augmentation de 38 % par rapport à l’année précédente.

Washington a d’ailleurs très vite réagi. « Le renforcement de l’alliance entre la Russie et l’Iran devrait être considéré par le monde entier […] comme un grave danger », a ainsi déclaré le porte-parole du département d’État, brandissant la menace de nouvelles sanctions contre les individus, les entreprises ou les États participant au programme de drones iraniens.

Dès l’été dernier, l’armée russe a commencé à recevoir plusieurs centaines de Shahed-136 et un nombre plus restreint de Mohadjer-6 – un seul missile de ce type a été abattu à ce jour par l’armée ukrainienne. Ce qui n’empêche nullement Téhéran de continuer à nier toute livraison d’armes à Moscou. « La République islamique d’Iran n’a pas fourni et ne fournira pas d’armes destinées à être utilisées dans la guerre en Ukraine », affirmait encore dernièrement le ministre iranien des affaires étrangères, Hossein Amir-Abdollahian, tout en dénonçant « des informations non fondées » relayées par « la propagande des médias étrangers ».

« En fait, la République islamique a mis en œuvre depuis 1979 ce qu’on appelle la diplomatie à plusieurs voies, ce qui permet au système iranien de tenir plusieurs positions en même temps », explique Clément Therme, chercheur associé à l’Institut international d’études iraniennes (Rasanah) et auteur d’un ouvrage intitulé Le Partenariat russo-iranien. Une entente conjoncturelle aux accents sécuritaires (Études de l’Ifri, 2022).

« La première position est celle du ministère des affaires étrangères, qui représente le gouvernement apparent, l’État superficiel iranien, qui, lui, nie toute implication dans le conflit et déclare la neutralité de l’Iran, comme c’était le cas pendant le conflit géorgien, en 2008. La seconde est celle des Pasdaran [Gardiens de la révolution – ndlr] qui, au contraire, assument et même revendiquent les livraisons d’armes à la Russie. C’est aussi celle du Guide suprême, Ali Khamenei, qui reprend, lui, le narratif de Vladimir Poutine sur l’origine du conflit et le rôle principal qu’aurait joué l’Otan dans le déclenchement de celui-ci. »

« Du point de vue du Guide, ajoute-t-il, il ne s’agit donc pas d’un conflit entre la Russie et l’Ukraine mais entre la Russie et l’Otan. Comme l’exécutif iranien ne retient que le narratif russe pour expliquer la guerre en Ukraine, il revient à son ministère des affaires étrangères d’essayer d’éliminer le coût diplomatique de ce soutien militaire à la Russie. Cela dit, on observe un saut qualitatif dans la coopération irano-russe et on se dirige aussi vers une amélioration significative des capacités militaires iraniennes avec l’appui russe. »

Des Soukhoi russes pour l’Iran

Au-delà de leurs intérêts mutuels et du rejet viscéral du modèle occidental exprimé par l’ayatollah Khamenei et Vladimir Poutine, c’est aussi leur statut de pays parias qui cimente l’alliance russo-iranienne.

Ainsi, pour Ali Vaez, directeur du projet Iran de l’ONG International Crisis Group, qui s’exprimait en juillet dans le New York Times, « la Russie et l’Iran ne se font toujours pas confiance mais ils ont besoin l’un de l’autre plus que jamais. Ce n’est plus un partenariat de choix, mais une alliance de nécessité ».

Les armées russe et iranienne ont d’ailleurs beaucoup travaillé ensemble, même si elles ne se sont pas toujours entendues, à empêcher la chute du régime de Bachar al-Assad.

Moscou ne se restreignant plus à présent, Téhéran attend donc beaucoup en retour de son appui militaire. À l’inverse du matériel qu’il fournit à son allié, le régime cherche à obtenir un transfert de technologies de pointe et, pour ce qui concerne l’aviation, point faible de l’armée iranienne, 24 chasseurs multirôles Soukhoi SU-35 et le système de défense mobile antiaérien et antimissiles SS-400, qui lui serait très utile en cas d’attaque aérienne israélienne. Un accord portant sur 20 ans entre les deux pays doit d’ailleurs être signé avant le 20 mars 2023, date de la fin de l’année iranienne. Il devrait comprendre un important volet militaire.

Le 20 octobre, la Maison Blanche a accusé l’Iran d’être partie prenante dans la guerre en Ukraine en envoyant des conseillers militaires auprès des pilotes russes de drones, y compris pour bombarder des villes. « Nous pensons que le personnel militaire iranien est à pied d’œuvre en Crimée et assiste la Russie dans ses opérations. En plus, à la lumière des carences en approvisionnement [de l’armée russe – ndlr], nous craignons qu’elle cherche à acquérir de l’armement conventionnel avancé auprès de l’Iran, comme des missiles sol-sol, qui, presque certainement, seraient utilisés dans la guerre contre l’Ukraine […]. C’est un fait, l’Iran est maintenant directement engagé [dans ce conflit] », a déclaré le coordinateur à la sécurité nationale John Kirby, tout en reconnaissant que ces conseillers iraniens « étaient en assez petit nombre ».

Dans un communiqué, publié le même jour, le gouvernement britannique a précisé que les militaires iraniens déployés en Russie appartenaient au corps des Pasdaran.

C’est la première fois depuis la guerre Irak-Iran (1980-1988) que le régime iranien intervient dans un conflit à haute intensité. Il le fait à un moment où il est fragilisé par une contestation qui dure depuis plus d’un mois, qu’il n’arrive toujours pas à soumettre et qui lui reproche déjà ses précédentes interventions, notamment en Syrie.

Jean-Pierre Perrin

Jean-Pierre Perrin

Journaliste pour le quotidien Libération (France).

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