Édition du 29 novembre 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Féminisme

Stella, l’amie de Maimie un organisme communautaire par et pour les travailleuses du sexe

En 1995, un groupe de travailleuses du sexe fondent l’organisme Stella, l’amie de Maimie afin de d’améliorer leur qualité de vie et leurs conditions de travail à Montréal.

Tiré du site web Mémoires des Montréalais
photo Srela l’amie de maimie

Une quinzaine de personnes se tiennent derrière deux grandes bannières, l’une rouge, l’autre blanche. On peut y lire : « Arrêtez la violence, arrêtez le mépris, Stella »

14 juin 2021
Annick Brabant

Stella, l’amie de Maimie

L’histoire des travailleuses du sexe à Montréal est bien documentée dans les archives judiciaires à Montréal dès le XIXe siècle. Si elles œuvrent d’abord surtout dans le port, ces femmes se déplacent ensuite dans le Red Light, aux abords du boulevard Saint-Laurent, puis dans différents quartiers de la ville. Elles travaillent à l’intérieur, dans les salons de massage, les clubs de danseuses, chez elles ou dans un studio, et sur la rue. Marginalisées et considérées comme une « menace » pour l’ordre moral, elles sont criminalisées et stigmatisées. À Montréal, comme dans plusieurs autres villes partout dans le monde, les travailleuses du sexe s’unissent pour défendre leurs droits humains.

Les associations de travailleuses du sexe à Montréal

En 1982, un groupe de femmes de Vancouver fonde l’Alliance for the Safety of Prostitutes. Elles s’opposent alors à un groupe de citoyens qui cherche à éliminer la prostitution de leur quartier. Demandant la décriminalisation du métier, les femmes de l’Alliance militent pour la sécurité des travailleuses du sexe. Bien qu’elle soit critique de la prostitution et qu’elle veuille aider les femmes à quitter ce métier, cette organisation cherche aussi à réunir les conditions pour que celles-ci puissent le faire en toute sécurité, et elle s’oppose aux pratiques répressives de la police. L’Alliance veut s’attaquer aux conditions qui mènent les femmes à se diriger vers le travail du sexe, comme par exemple la pauvreté. Pendant une année, en 1985, l’association a une branche montréalaise qui, bien qu’elle n’existe que brièvement, prépare le terrain pour la mobilisation de cette profession.

En 1992, l’Association québécoise des travailleuses et travailleurs du sexe (AQTTS) est créée et demande la décriminalisation de la prostitution. La mobilisation pour combattre le SIDA bat son plein à Montréal, avec la création d’organismes comme Séro Zéro ou CACTUS, et l’AQTTS est financée en grande partie par des fonds pour la lutte contre le SIDA. Les travailleuses du sexe sont reconnues comme étant vulnérables à cette maladie en raison de la marginalisation et de la criminalisation de leur gagne-pain, ce qui les force à travailler dans des conditions difficiles. Le désir est toutefois de viser plus large et d’améliorer de façon plus globale les conditions de vie de ces femmes, en leur fournissant par exemple de l’information sur leurs droits en matière de logement ou en cas d’arrestation.

En février 1994, dans le cadre du mouvement social de la lutte contre le SIDA, un comité consultatif est mis sur pied pour permettre l’empowerment et l’amélioration des conditions de vie des travailleuses du sexe. Il est mené par un groupe de femmes du milieu qui veulent promouvoir la santé et le bien-être de celles qui œuvrent dans l’industrie du sexe. Stigmatisées et criminalisées en raison de leur travail, elles forment ce projet pour faire valoir leurs droits et créer un espace de solidarité avec d’autres femmes dans la même situation. Le 27 avril 1995, l’organisme Stella ouvre ses portes au 1433, boulevard Saint-Laurent, mais l’adresse demeure secrète au départ. Les fondatrices défendent l’idée que le travail du sexe doit être reconnu comme un métier et que celles qui l’exercent doivent être protégées. Le nom de l’organisme est choisi en l’honneur de deux femmes. La première, Maimie Pinzer, est une ancienne travailleuse du sexe de New York venue s’établir à Montréal. En 1915, elle avait fondé la Montreal Mission for Friendless Girls pour venir en aide aux travailleuses du sexe juives et protestantes. Stella Philipps, une protégée de Maimie, visite souvent la mission. C’est en son honneur que l’organisme est nommé.

Pendant la première année, l’équipe de Stella répond aux besoins des usagères tout en créant un sens de communauté et en augmentant l’engagement des travailleuses du sexe dans la vie civique. Les expériences face à cette profession divergent beaucoup, et les femmes qui gagnent leur vie dans la rue ont parfois des conditions plus précaires qui les rendent moins disponibles pour l’implication au sein de la communauté. Des agentes de liaison accompagnent alors ces dernières. Très tôt, l’organisme diffuse une liste des mauvais clients pour protéger ses membres. Il publie aussi chaque année le magazine ConStellation pour informer les travailleuses du sexe de leurs droits et de différents sujets liés à leurs conditions de travail ou de vie. Stella veut favoriser l’autonomie des femmes, leur offrir des services et de l’information et créer une solidarité entre les travailleuses du sexe.

En 1996, la Coalition pour les droits des travailleuses et travailleurs du sexe est créée pour lutter aux côtés de Stella. Les travailleuses du sexe et leurs alliés ressentent le besoin de créer un organisme distinct pour s’engager dans des combats politiques, ce qui est plus difficile pour Stella à l’époque. La Coalition est dissoute vers 2006.

L’engagement de Stella

Stella s’est engagée au sein de différents mouvements sociaux depuis sa création. En 2000, l’organisme se fait mieux connaître du mouvement féministe en participant à la Marche mondiale des femmes. Cet événement, organisé par la Fédération des femmes du Québec, fait alors suite à la marche Du pain et des roses, organisée cinq ans plus tôt pour dénoncer la pauvreté et la violence que vivent les femmes. Le travail du sexe polarise alors beaucoup. Stella milite pour faire reconnaître les droits des travailleuses du sexe et se fait des alliées au sein du mouvement féministe montréalais. Si la participation de Stella à la Marche mondiale lui donne de la visibilité, elle met aussi en lumière l’opposition qu’elle suscite au sein de groupes féministes prohibitionnistes qui voient la prostitution comme une forme d’exploitation des femmes devant être abolie. La Marche constitue aussi un moment de reconnaissance des luttes menées par l’organisme. Dans les mois qui suivent, des femmes de chez Stella parcourent le Québec avec la Fédération des femmes du Québec (FFQ) pour participer à des discussions sur le travail du sexe avec des groupes de femmes dans différents endroits de la province. L’organisme Stella reçoit la même année le prix Idola Saint-Jean de la FFQ qui souligne sa contribution au mouvement des femmes. L’organisme joint la fédération en 2002.

Au début des années 2000, Stella collabore aussi au projet pilote, dans le quartier Centre-Sud, qui vise à trouver des alternatives à la répression de la prostitution. Mais l’entreprise est de courte durée : des résidents du quartier se mobilisent contre le projet qui est abandonné avant même d’avoir commencé. Les travailleuses du sexe du quartier sont en proie à de plus en plus d’actes haineux et d’intolérance.

Pour fêter ses dix années d’existence, en 2005, Stella organise le Forum XXX qui réunit 250 travailleuses du sexe et leurs alliés provenant de tous les continents, une première au Québec. L’événement veut leur permettre de partager leurs expériences en matière de défense de droits, de renforcement communautaire, de lutte pour une réforme législative et plus encore. Le Forum XXX souhaite se démarquer en traitant de ces enjeux du point de vue des travailleuses du sexe. C’est un événement marquant pour Stella, un moment de dialogue avec des travailleuses du sexe du monde entier.

Du 29 novembre 2017 au 21 janvier 2018, l’organisme participe à l’exposition Témoigner pour agir à la maison de la culture Frontenac. On y présente des témoignages de travailleuses du sexe, parmi d’autres de personnes des minorités sexuelles ou vivant avec le SIDA. Plaçant l’expérience personnelle au centre du projet, l’objectif de l’exposition est d’aider celles et ceux qui témoignent à sortir de la marge et à faire connaître leurs histoires.

Merci à Francine Tremblay pour sa relecture et à Jenn Clamen pour sa contribution à cet article.

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