Édition du 2 décembre 2025

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Québec

Suppression du PEQ : une appartenance sans droit de cité

Il y a un an, comme tant d’autres étudiants internationaux, j’apprenais avec stupeur que le gouvernement Legault gelait le Programme de l’expérience québécoise (PEQ). Un an plus tard, c’est sa disparition pure et simple qu’on nous annonce. Le désarroi est total. Le sentiment de trahison, immense.

Par Loïc Bizeul, chercheur postdoctoral en sociologie à l’Université de Sherbrooke

Voilà huit ans que je vis au Québec. Arrivé à Montréal en 2017 pour une maîtrise sur la paroisse Saint-Pierre-Apôtre, j’y ai fait une rencontre décisive : un professeur m’a proposé un stage de recherche. Très vite, une complicité intellectuelle et humaine s’est nouée. Peu à peu, j’ai appris à aimer le Québec, à en comprendre les nuances, à m’y plonger avec curiosité — son histoire, ses débats, ses quartiers, sa culture vivante.

Je me suis aussi engagé dans la vie communautaire : bénévole au GRIS Montréal, improvisateur dans les ligues locales, militant pour la diversité sexuelle et de genre. Ici, j’ai appris à « faire comme au Québec » — à m’approprier cette culture en y prenant part pleinement. Quand mon directeur m’a proposé de poursuivre en doctorat, j’ai sauté à pieds joints dans un projet sur les prêtres catholiques homosexuels, un sujet sensible, mais essentiel pour comprendre les recompositions identitaires entre religion et sexualité.
Je n’ai jamais entrepris ces études avec l’idée de « m’installer coûte que coûte » au Québec. J’ai appris à aimer le Québec lentement, au fil des lectures, des rencontres, des indignations et des émerveillements. Pour beaucoup d’étudiantes et d’étudiants étrangers, le PEQ représentait un espoir légitime : celui de s’intégrer à une société plus stable et plus ouverte, de se construire un avenir que, parfois, leur pays d’origine ne leur permettait pas toujours. Dans mon cas, c’est un autre attachement qui s’est tissé, Je ne suis pas parti pour fuir un danger ou un contexte insoutenable, j’ai simplement choisi de rester là où ma curiosité, mes amitiés et mon engagement m’ancraient peu à peu. J’ai trouvé ici un espace intellectuel et humain où il m’était possible de grandir, de penser, de contribuer.

J’ai choisi d’étudier le Québec au Québec, avec des méthodes et des cadres forgés ici. Mon réseau s’y est tissé, mes perspectives y sont ancrées. Si je n’obtiens pas la résidence permanente, c’est tout un parcours scientifique et universitaire qui risque d’être interrompu. On ne peut pas mener sereinement un travail intellectuel dans une incertitude migratoire constante : cela use, détourne l’attention du travail vers la survie administrative.
Nous ne sommes pas des opportunistes venus chercher un raccourci vers la résidence permanente. Celles et ceux qui, comme moi, ont choisi de faire de la recherche au Québec y ont trouvé un lieu d’engagement, d’apprentissage et de contribution.

Le monde universitaire n’obéit pas à la même logique que le marché du travail « standardisé » sur lequel se fondent les politiques publiques. Les parcours y sont plus lents, marqués par la précarité, l’incertitude et les ruptures de financement. Les contrats sont temporaires, les promesses d’embauche rarissimes, et la reconnaissance institutionnelle s’inscrit toujours dans un temps long. Cette temporalité, nécessaire à la production du savoir, entre en collision frontale avec celle d’une politique migratoire qui exige des preuves rapides d’utilité et d’intégration économique.

Dans les sciences sociales en particulier, la construction d’une recherche repose sur la durée : il faut du temps pour constituer un terrain, tisser des liens de confiance, comprendre les codes culturels et sociaux d’un milieu. Ce sont des démarches lentes, exigeantes, profondément situées. Les chercheurs et chercheuses étrangers qui s’investissent ici le font souvent parce qu’ils ont trouvé au Québec un espace intellectuel ouvert à l’expérimentation et à la pensée critique — un espace où ils peuvent contribuer à documenter la société québécoise elle-même. C’est précisément ce qui rend absurde l’idée qu’ils devraient repartir aussitôt leurs études terminées : la valeur de leur travail réside dans cet enracinement progressif, dans cette familiarité acquise avec les réalités locales.

En réduisant l’immigration à une logique d’arrimage aux « besoins du marché du travail », le gouvernement nie la contribution symbolique, culturelle et scientifique de ces trajectoires. Il oublie que la recherche — surtout en sciences humaines — ne se mesure pas à des indicateurs de productivité immédiate. C’est un investissement collectif, dont les retombées intellectuelles, pédagogiques et sociales bénéficient à long terme à la société d’accueil. Refuser de reconnaître cette valeur, c’est envoyer un message paradoxal : on invite des chercheurs à penser le Québec, mais on leur interdit d’y rester assez longtemps pour le comprendre vraiment.

Si Montréal attire autant, ce n’est pas par simple préférence personnelle, mais parce qu’elle concentre une part importante des infrastructures de recherche du Québec. C’est là que se trouvent plusieurs universités, centres, chaires, archives et réseaux qui en font un carrefour scientifique majeur. Cela ne signifie pas que les universités en région — comme celle de Sherbrooke, dont je suis diplômé — ne participent pas pleinement à la vitalité intellectuelle du Québec, bien au contraire. Mais il faut reconnaître que la géographie du savoir n’est pas répartie de manière uniforme : la métropole joue un rôle nodal dans le fonctionnement du monde universitaire, au même titre que d’autres grandes villes dans leurs contextes nationaux respectifs.

C’est pourquoiles récentes déclarations du ministre de l’Immigration, Jean-François Roberge, ont de quoi surprendre. En annonçant que les travailleurs étrangers temporaires seraient dorénavant sélectionnés « à l’extérieur de Montréal et de Laval », et qu’en ce qui concerne les étudiants étrangers, « s’ils parlent français et décrochent un emploi, ils peuvent très bien être sélectionnés tout en habitant à Montréal », il reproduit une vision simpliste du rapport entre territoire, emploi et intégration. Or, pour nombre d’étudiantes et d’étudiants-chercheurs, « décrocher un emploi » ne relève pas d’un marché local, mais d’un réseau académique mondialisé, rythmé par des bourses, des contrats à durée déterminée et des mobilités fréquentes.

Exiger une insertion rapide et stable revient à ignorer la nature même du travail intellectuel, qui repose sur le temps long, la continuité et la confiance institutionnelle. En imposant une lecture territoriale et utilitariste de la migration, on nie la complexité du champ universitaire québécois. Montréal ne concurrence pas les autres régions : elle en est un moteur structurant. Restreindre la résidence permanente en fonction de la localisation, c’est pénaliser celles et ceux qui participent activement à la production et à la diffusion du savoir québécois dans toute sa diversité.

La violence de cette décision tient moins à sa technicité qu’à ce qu’elle révèle : une incompréhension du sens de l’attachement que tant d’étudiants étrangers ont développé envers le Québec. Nous ne sommes pas des numéros. Nous sommes des personnes qui ont choisi d’aimer ce territoire, d’y construire leur vie, d’y contribuer socialement, culturellement et scientifiquement.

En prétendant « arrimer l’immigration aux besoins du marché du travail », le gouvernement réduit la valeur d’une présence humaine à sa seule utilité économique. Il nie la richesse de parcours où se tissent des appartenances affectives, intellectuelles et citoyennes.
Le plus douloureux, pour nous, n’est pas l’incertitude administrative, mais le sentiment d’être ramenés sans cesse à l’extérieur du « nous » québécois, alors même que nous avons tout fait pour en faire partie. Le Québec aime se penser terre d’accueil et de liberté. Mais il nous rappelle que notre appartenance reste conditionnelle, révocable, suspendue à des calculs politiques.

Cette situation révèle un rapport ambivalent du Québec à l’altérité et à la reconnaissance. Elle interroge la conception même de la « québécité » — non pas comme héritage, mais comme choix. Pour nombre d’entre nous, aimer le Québec n’a jamais été un réflexe de naissance, mais un engagement. Aujourd’hui, cet amour se heurte à un mur. Non pas celui de la langue ou de l’intégration, mais celui de la reconnaissance.

Car à quoi bon aimer un pays qui ne veut plus de vous ?

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