Édition du 24 mai 2022

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Asie/Proche-Orient

Un an après le coup d’État en Birmanie, la lutte du peuple contre l’armée se poursuit

Un an après le renversement par l’armée du gouvernement civil, la Birmanie est dans l’impasse. L’opposition à la junte ne faiblit pas. La violence et le chaos s’intensifient. Et la diplomatie internationale semble paralysée.

Tiré de Courrier international.

De Bangkok – En l’absence de toit, l’intérieur de la maison d’Aik Min, dans l’État Shan, dans l’est de la Birmanie, est inondé de soleil. La plaque de tôle ondulée qui servait de mur à la chambre est tordue, conséquence des affrontements entre les militaires et un groupe ethnique armé résistant au coup d’État du 1er février 2021.

Âgé de 40 ans, Aik Min dort désormais au monastère du coin. Dans tout le pays, on recense près de 320 000 personnes déplacées par les combats et l’insécurité qui règne depuis un an. Dans certaines régions, comme dans l’État Chin, dans le Nord-Ouest, et dans l’État Kayah, dans l’Est, villes et villages ont été mis à sac par l’armée. Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies, plus de 2 200 domiciles et d’autres édifices civils auraient été incendiés ou détruits.

Une promesse de scrutin

Aucun compromis politique n’est en vue, un an après le renversement du gouvernement civil et la prise du pouvoir des militaires. Dans la Birmanie d’avant le putsch, on trouvait déjà des territoires plus ou moins sous le contrôle de groupes ethniques armés. Le coup d’État a poussé davantage de jeunes dans les bras de nombreuses “forces de défense du peuple”, luttant aujourd’hui les armes à la main contre la junte.

Cette dernière, ayant annulé le résultat des élections de novembre 2020 sous prétexte qu’ils auraient été frauduleux, semble décidée à mettre en place un système de représentation à la proportionnelle [sans aucune garantie de remporter un tel scrutin]. Manière de peser de tout son poids sur de nouvelles élections qu’elle assure vouloir organiser en août 2023. “Ce scrutin ne bénéficie d’aucun soutien populaire”, déclare l’analyste politique Soe Myint Aung.

Ballet diplomatique

Dans le pays, l’humeur est farouchement hostile à tout rapprochement politique, et la communauté internationale a du mal à proposer des solutions. Le “Consensus en cinq points” de l’Asean [Association des nations du Sud-Est asiatique], élaboré il y a neuf mois pour tenter de résoudre la crise birmane, est actuellement au point mort. Le projet prévoit la fin des violences, un dialogue inclusif, la nomination d’un envoyé spécial de l’Asean chargé de rencontrer toutes les parties concernées et leur permettre de prendre langue, ainsi que la fourniture d’aide humanitaire.

Du fait de la résistance de la junte, rien ou presque n’a été obtenu sur ces fronts, à l’exception de la livraison d’aide humanitaire via la Croix-Rouge birmane. Face au peu de progrès accompli, les autres membres de l’Asean [Thaïlande, Cambodge, Laos, Indonésie, Brunei, Philippines, Malaisie, Singapour, Vietnam] ont exigé que la Birmanie ne soit plus représentée par un délégué politique lors des récents sommets. Des pays comme le Japon, la Chine et l’Inde ont également entrepris leur propre ballet diplomatique, donnant à la junte la possibilité de jouer les uns contre les autres.

Plus de 1400 civils tués

Pour l’analyste politique Khin Khin Kyaw Kyee :

  • “La communauté internationale devrait s’efforcer de développer une politique coordonnée sur la Birmanie. Jusqu’à présent, toutes ces tentatives ont été effectuées en ordre dispersé, ce qui offre aux militaires toute latitude pour manœuvrer à leur avantage.”

Consciente de sa dépendance potentielle vis-à-vis de la Chine après la condamnation internationale du coup d’État, la junte birmane a cherché à s’attirer le soutien de la Russie. Le vice-ministre de la Défense russe Alexandre Fomine a été le premier dignitaire étranger à se rendre en Birmanie au lendemain du putsch, en mars 2021.

Mais rien ne semble réussir à calmer les violences, qui ont coûté la vie à plus de 1 400 personnes jusqu’à maintenant.

La crise birmane représente une menace grandissante pour la sécurité régionale. La production illégale de drogues a explosé, en particulier dans l’État Shan, et les saisies de stupéfiants ne cessent de se multiplier dans les pays voisins comme l’Inde, la Thaïlande ou le Laos. Les activités minières, problématiques à bien des égards, sont également en plein essor. L’extraction de terres rares, extrêmement polluante, aurait repris dans l’État Kachin [dans le nord du pays], tout comme l’exploitation illégale des mines de jade.

Assistance humanitaire

C’est dans ce contexte que le Premier ministre cambodgien, Hun Sen, s’est entretenu, le 7 janvier, avec le général Min Aung Hlaing, à la tête de la junte et Premier ministre. Suite à cette rencontre, Hun Sen, qui assure la présidence tournante de l’Asean en 2022, s’est vu accuser de légitimer le régime birman.

Il est néanmoins trop tôt pour écarter un processus de paix, quel qu’il soit. Noeleen Heyzer, l’envoyée spéciale des Nations unies pour la Birmanie, plaide d’ailleurs en faveur d’un effort conjoint de l’ONU et de l’Asean pour renforcer l’aide humanitaire aux Birmans et leur permettre d’accéder à la sécurité alimentaire, à la résilience socio-économique et à l’aide sanitaire. Elle a notamment appelé à un cessez-le-feu pour permettre aux organisations humanitaires de se rendre dans certaines zones.

Les experts appellent à la prudence dans les négociations avec la junte, et à ne pas traiter exclusivement avec elle, afin d’éviter une aggravation de la crise humanitaire.

Espérant redresser l’économie, durement affectée par le chaos, la junte a annoncé en décembre son intention de relancer rapidement ses projets de développement avec la Chine. Pour les experts, Pékin devrait tirer profit de son poids politique et économique pour inciter l’armée à mettre un terme aux violences et à relâcher ses prisonniers politiques.

Aung San Suu Kyi toujours incontournable ?

“L’armée birmane est persuadée que les Occidentaux travaillent avec l’opposition pour saper son autorité”, analyse Nay Yan Oo, un spécialiste de la Birmanie. À ses yeux, en ostracisant la junte, la communauté internationale condamne la transition démocratique à l’échec, et expose la Birmanie à la cupidité de puissances étrangères opportunistes.

Soe Myint Aung estime que :

  • “Seuls des pourparlers politiques et un accord entre Aung San Suu Kyi et les haut gradés de la Tatmadaw [l’armée birmane] pourront véritablement déboucher sur une résolution pacifique du conflit.”

Aung San Suu Kyi, présidente de la Ligue nationale pour la démocratie et ex-conseillère spéciale de l’État, renversée par la junte, purge actuellement une peine de prison de six ans pour divers motifs. Elle est notamment accusée d’infraction aux règles sanitaires liées à la pandémie et de possession illégale de talkies-walkies – des chefs d’inculpation largement controversés.

Pour Soe Myint Aung, l’ancienne dirigeante du pays reste indispensable à la résolution politique du conflit.

“Négocier un compromis avec l’opposition tant qu’Aung San Suu Kyi est encore vivante et impliquée dans la vie politique représente la seule chance, pour la Tatmadaw, de redorer son blason et d’éviter de s’attirer les foudres de l’opinion publique pour de nombreuses décennies.”

Tan Hui Yee

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