Édition du 22 septembre 2020

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Economie internationale

Une gigantesque crise de la dette menace les pays émergents

La crise sanitaire du Covid-19 est en train de provoquer un effondrement des pays émergents, qui se retrouvent asphyxiés financièrement et incapables de payer leurs dettes. Une annulation de 1 000 milliards de dollars de dettes s’impose pour éviter une cascade de pays en faillite, selon les Nations unies.

7 mai 2020 | tiré de mediapart.fr
https://www.mediapart.fr/journal/international/070520/une-gigantesque-crise-de-la-dette-menace-les-pays-emergents?page_article=2

C’est l’état d’urgence au Fonds monétaire international (FMI). Depuis mars, l’institution monétaire est sur tous les fronts. Confrontés à la pandémie et à l’écroulement de leur économie, la plupart des pays africains, mais aussi la Macédoine, le Kirghizistan et bien d’autres, se tournent vers elle pour demander de l’aide.

Les communiqués de secours se succèdent : 226 millions de dollars pour le Cameroun, 200 millions pour le Mali, 130 millions pour la Mauritanie, 363 millions pour le Congo, 12 millions pour les Comores, 111 millions pour Haïti, etc. Au total, 109 pays émergents ont déjà appelé le FMI à la rescousse.

Dans la précipitation, la direction de l’organisation a créé un mécanisme pour pouvoir débloquer des fonds au plus vite, qui permettent aux pays asphyxiés de financer leurs besoins immédiats. Mais pour le FMI comme pour toutes les organisations internationales, ces appels à l’aide ne sont que les signes avant-coureurs d’une crise majeure de la dette qui menace la plupart des pays émergents.

« Le choc Covid-19 ne fait que mettre en lumière ce qui était déjà une crise de la dette souveraine à évolution rapide dans le monde en développement », écrit la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced) dans un rapport publié fin avril.

« La dévastation qu’elle est susceptible de provoquer, à moins qu’une action décisive ne soit prise, devrait être une motivation plus que suffisante pour que la communauté internationale se dirige enfin vers un cadre cohérent et complet pour faire face à la dette souveraine insoutenable », prévient l’organisation dépendante de l’ONU.

Selon la Cnuced, les pays émergents doivent faire face à quelque 3 400 milliards de dollars de dettes publiques ou privées à rembourser ou à renégocier entre cette année et l’année prochaine. Pour les soulager, le FMI a déjà annoncé qu’il suspendait les remboursements et les paiements des intérêts des pays auxquels il a prêté.

De son côté, le Club de Paris, qui regroupe la plupart des pays occidentaux créanciers, a décidé la suspension de la dette des pays africains pour cette année.

Ces actions sont bienvenues mais insuffisantes, selon la Cnuced. C’est une annulation pure et simple des dettes, d’un montant de 1 000 milliards de dollars, qu’il convient de mener, selon elle, pour apporter quelque répit au monde en développement. Sous peine d’avoir à affronter une crise majeure de la dette des pays émergents, des défauts en cascade et des effondrements économiques à la chaîne.

Le Liban et l’Argentine, en grande difficulté bien avant que la pandémie ne frappe, illustrent les risques de cette crise de la dette qui monte : tous deux sont en passe de faire défaut, pour la neuvième fois de son histoire dans le cas de l’Argentine (voir nos articles ici et là).

Le Venezuela, sorti de tout depuis plusieurs années, est en état d’asphyxie totale, après la chute des cours du pétrole. Le Zimbabwe, en quasi-banqueroute ces dernières années, est au bord de l’effondrement total et lance des appels désespérés au FMI, bien qu’il ne puisse plus normalement être aidé, faute d’avoir honoré ses engagements auprès de l’institution.

Mais demain, cela pourrait être le cas du Brésil, du Mexique, de la Colombie, de l’Afrique du Sud, de l’Indonésie, qui sont parmi les pays les plus exposés à la crise provoquée par le coronavirus, prévient Anna Stupnytska, responsable du fonds Fidelity.

« La crise de la dette qui se forme dans les pays émergents est la pire que j’aie jamais vue », avertit Bill Rhodes, ancien banquier de Citigroup qui a participé notamment au plan Brady en 1989 (un plan de restructuration de la dette mexicaine signé par le secrétaire américain au trésor, Nicholas Brady, qui servira par la suite de modèle pour de nombreux autres pays). Celui-ci redoute qu’elle n’intervienne dès le deuxième trimestre de cette année, si les décisions pour l’endiguer ne sont pas suffisantes.

Si les pays émergents se retrouvent si exposés à une crise de la dette en raison du coronavirus, ce n’est pas parce qu’ils seraient moins bien gérés que les autres, plus corrompus, bien que ces raisons existent aussi et pèsent parfois très lourdement sur le développement de certains de ces pays. C’est d’abord parce qu’ils sont les plus ouverts, les plus intégrés dans la mondialisation de l’économie.

Au nom du libre-échange et de la concurrence, les institutions internationales (FMI, OMC, Banque mondiale) les ont pressés au cours des quatre dernières décennies d’abandonner toute mesure de protection, toute barrière douanière, tout contrôle des capitaux.

Beaucoup sont devenus les terrains de chasse des multinationales, qui les ont forcés à se spécialiser à outrance dans les exportations qui de matières premières, qui de pétrole, qui de bois ou autre.

Leur agriculture locale et vivrière, leur production artisanale et industrielle souvent balbutiante n’y ont souvent pas résisté, interdisant toute formation de capital indispensable à la construction d’une économie interne solide.

Au moindre vent contraire de l’économie mondiale, ils sont les premiers à subir. Avec la crise sans précédent provoquée par la pandémie du Covid-19, ils sont menacés d’un effondrement cataclysmique.

Avant même que la pandémie n’ait commencé à s’étendre dans l’ensemble du monde, ils en ont ressenti les premiers effets. Cela a commencé sur le marché des capitaux, par le dollar. Inquiets des tensions grandissantes entre la Chine et les États-Unis, des risques planant sur l’économie mondiale, les investisseurs internationaux, qui, attirés par des taux d’intérêt élevés, avaient massivement investi dans les dettes publiques et privées des pays émergents ces dernières années, ont commencé à rapatrier leurs capitaux, pour se réfugier dans ce qui leur paraît les seules valeurs sûres, les bonds du Trésor américain, le dollar. Et les grandes fortunes locales les ont imités, accélérant la dépréciation des monnaies locales.

Fuite des capitaux, endettement en dollars, chute économique : l’équation impossible des émergents

Depuis le début de l’année, 350 milliards de dollars ont ainsi quitté les économies émergentes, selon le dernier rapport sur l’économie mondiale du FMI. Pour les pays émergents, cette fuite de capitaux constitue un triple choc : financier, budgétaire et monétaire.

Financier, parce qu’ils ne trouvent plus les ressources nécessaires pour leurs besoins de financements. Plus aucun financier n’est intéressé à leur apporter la moindre somme d’argent, à souscrire à la moindre émission d’obligations.

Le choc budgétaire est encore plus grand car beaucoup de ces pays, à l’image de l’Argentine et du Liban, se sont endettés en dollars ces dernières années. Selon l’Institut de la finance internationale, quelque 730 milliards de dollars doivent être remboursés ou renégociés d’ici à la fin de 2020. Le mur de dettes qui se profile est immense. Et il paraît d’autant plus inaccessible que le dollar, en raison de son statut de seule monnaie internationale, ne cesse de s’apprécier par rapport à toutes les autres. Les remboursements demandés deviennent encore plus élevés dans leur monnaie.

Assèchement des financements internationaux, endettement très élevé, dont une grande partie en dollars, alors que le dollar ne cesse de prendre de la valeur… L’équation, en temps normal, est déjà souvent insoluble. C’est cet enchaînement qui a précipité l’Argentine dans la faillite dès 2018. Mais avec l’effondrement actuel de l’économie mondiale, elle devient totalement insoutenable.

Placés en première ligne, les pays émergents ont dû absorber dès janvier les contrecoups de l’épidémie du coronavirus, alors circonscrite à la Chine. Avec l’arrêt de la production chinoise, l’interruption de toutes les chaînes de valeur mondiales, ils ont vu leurs exportations de matières premières s’effondrer, et leurs rentrées financières fondre à vue d’œil.

La double crise de l’offre et de la demande qui sévit désormais dans toute l’économie occidentale a encore accentué les tensions. Les pays exportateurs de pétrole voient leurs recettes s’écrouler, alors que le monde pétrolier vit une crise centenaire. Au Nigeria, où 90 % des recettes de l’État sont assurées par les exportations pétrolières, la perte est insurmontable.

À cela s’ajoutent les effets directs de la pandémie. Beaucoup de travailleurs expatriés qui travaillaient au Moyen-Orient ou en Afrique du Sud, par exemple, ont été obligés de rentrer, en raison des mesures de confinement, privant ainsi leur famille mais aussi leur État de rentrées d’argent substantielles.

Dans le même temps, les gouvernements doivent faire face à l’épidémie de Covid-19 chez eux. Ils doivent l’affronter avec des systèmes sanitaires et hospitaliers insuffisants ou dégradés, quand leur population, faute de moyens, ne peut se payer le luxe de s’arrêter et de se confiner. Car s’arrêter signifierait ne plus pouvoir manger.

Cette accumulation, pour de nombreux observateurs, rend la situation intenable dans de nombreux pays émergents. D’où leur crainte de voir se multiplier une succession de défauts ou de faillites incontrôlés, si rien n’est fait. Avec le risque, soulignent-ils, de menacer la stabilité de tout le système financier international.

Consciente de l’urgence, la directrice du FMI, Kristalina Georgieva, avec l’appui de la Banque mondiale, presse les pays créanciers d’accélérer le pas. Avec 1 000 milliards de dollars, le FMI a, selon elle, les moyens de répondre aux besoins immédiats des pays émergents.

Mais il faut, dit-elle, aller plus loin, envisager un grand fonds d’aide et de restructuration des dettes qui serait placé sous l’égide du FMI et de la Banque mondiale, accepter des allègements de dettes pour les pays émergents, voire entreprendre un grand plan de restructuration et d’annulation de la dette. L’idée d’un nouveau plan Brady est sur la table.

Les discussions n’en sont qu’à leur préambule. Mais elles achoppent déjà sur un point : les pays du G20, qui sont les principaux créanciers des pays émergents, veulent bien envisager des allègements de dettes, voire des annulations, mais à la condition que les créanciers privés prennent aussi leur part. Car, font-ils valoir, il ne peut être question que tous les efforts consentis par les États et les organisations internationales ne servent à la fin qu’à rembourser les créanciers privés.

L’Institut de la finance internationale, qui représente les grandes banques et institutions financières mondiales, se dit d’accord pour participer à des suspensions d’intérêt ou de remboursement momentanées. Cela pourrait concerner quelque 73 pays.

Mais parler d’annulation est une autre histoire. D’autant que la dette des pays émergents est éparpillée dans des milliers de mains privées, allant des hedge funds basés à Wall Street aux fonds souverains du Moyen-Orient, en passant par des portefeuilles asiatiques.

Inconscient du danger que pourrait représenter l’effondrement de plusieurs, voire de dizaines de pays émergents, tout le monde, à ce stade, tergiverse.

Mais il n’y a pas que les créanciers privés qui posent problème, il y a aussi la Chine. Figurant parmi les tout premiers créanciers mondiaux, elle est le premier prêteur dans les pays émergents, par le biais de son projet de la route de la soie. Dans le cadre de ce programme lancé en 2013 par Xi Jinping, elle a prêté 461 milliards de dollars à 138 pays, selon les estimations.

Parmi ceux-ci figurent les pays les plus pauvres, dont une cinquantaine de pays africains. Le FMI, dès 2018, s’était inquiété de la situation de certains pays du continent africain, leur endettement ayant plus que doublé en quelques années. Certains, comme la Zambie, l’Angola, le Congo, le Kenya, étant même dans un état de surendettement critique.

Car avant même la crise du Covid-19, les programmes de la route de la soie ont placé plusieurs pays dans un étau financier inextricable : surdimensionnés, ces grands projets d’infrastructures bâtis sur des montagnes de dettes ne réalisaient pas les objectifs de recettes qu’avaient fait miroiter les Chinois au moment de leur lancement.

Les États se sont alors retrouvés étranglés, incapables de rembourser. La Malaisie, l’Éthiopie ont dû engager des négociations pour réviser les programmes. Le Pakistan, surendetté, a été obligé de faire appel au FMI. Incapable de payer les échéances de ses prêts à ses créanciers chinois, le gouvernement kényan a failli perdre le contrôle du port de Mombasa, qui avait été donné en garantie pour le financement d’une ligne de train rapide dans le pays.

Aujourd’hui, cependant, ce ne sont pas quelques projets de la route de la soie qui déraillent mais la plupart. De nombreux pays, aux prises avec le coronavirus, se sont tournés vers la Chine pour demander des aménagements, des renégociations de leur dette.

Le gouvernement chinois a promis de se joindre à l’initiative du Club de Paris et d’accorder une suspension des intérêts pendant un an pour certains crédits aux pays africains. Mais pas pour tous. Les crédits ayant été accordés par des banques chinoises, le gouvernement considère qu’il ne s’agit pas de crédits d’État mais de crédits privés.

À ce stade, il n’est pas du tout question pour lui d’annuler la dette de certains pays. En tout cas, si renégociations il y a, elles ne pourront se dérouler dans un cadre multilatéral. La route de la soie s’inscrivant dans une stratégie de conquête chinoise, le gouvernement a bien l’intention de pousser son avantage et de profiter des situations périlleuses dans lesquelles se trouvent certains pays pour accroître encore son emprise.

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