Édition du 21 juin 2022

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Le Monde

Une nouvelle variante de Covid ne doit pas surprendre lorsque les pays riches accumulent des vaccins

Les pays occidentaux détruisent leurs doses excédentaires de vaccin tandis que les pays les plus pauvres s’en privent. Il faut que cela change ! Gordon Brown est ambassadeur de l’Organisation internationale pour le financement mondial de la santé, et a été Premier ministre britannique de 2007-10 The Guardian 26 novembre 2021

Malgré les avertissements répétés des responsables de la santé, notre incapacité à mettre des vaccins dans les bras des populations des pays en développement revient maintenant nous hanter. Nous étions prévenus – et pourtant nous y sommes.

En l’absence de vaccination de masse, Covid non seulement se propage sans entrave parmi les personnes non protégées, mais il est en train de muter, avec de nouvelles variantes émergeant des pays les plus pauvres et menaçant désormais de se déchaîner sur des personnes même complètement vaccinées dans les pays les plus riches du monde.

Jeudi, le ministère britannique de la Santé, qui a interdit les voyages en Afrique australe, a averti que la variante B.1.1.529 "Omicron" était la plus « complexe » et « inquiétante » jamais vue. Et pourtant, avec 9,1 milliards de vaccins déjà fabriqués et 12 milliards attendus d’ici la fin de l’année – de quoi vacciner le monde entier – c’était la « course aux armements » que nous aurions pu gagner. Aucun pays ne devrait affronter un énième hiver avec l’incertitude d’une nouvelle vague de Covid qui pèse sur nous.

Lundi, l’Assemblée mondiale de la santé, l’organe décisionnel de l’Organisation mondiale de la santé, se réunira en session extraordinaire. Ils et elles apprendront que les taux de vaccination dans les six pays désormais soumis à des interdictions de voyager au Royaume-Uni sont toujours dangereusement inférieurs à l’objectif de 40 % fixé pour décembre. Au Zimbabwe, seulement 25 % ont reçu un premier vaccin, et seulement 19 % de la population est complètement vaccinée. Au Lesotho et à Eswatini, qui ont reçu les vaccins Johnson et Johnson à injection unique, seulement 27 % et 22 % respectivement ont été vaccinés. En Namibie, le chiffre est encore plus bas : 14% vacciné.e.s avec seulement 12% complètement vacciné.e.s.

Alors que l’Afrique du Sud a atteint des taux de vaccination de 27%, ses zones rurales sont souvent à chiffres uniques, et l’ensemble du continent est à juste titre en colère, parce que leurs propres efforts de vaccination ont été entravés pendant des mois par le néo-colonialisme de l’Union européenne. Alors même que l’écart entre les pays d’Europe fournis en vaccins et les pays d’Afrique manquant de vaccin grandissait, l’UE a insisté pour réquisitionner des millions de vaccins à injection unique Johnson & Johnson fabriqués en Afrique du Sud, les envoyant d’Afrique vers l’Europe.

En juin, Boris Johnson avait promis que lui et les autres pays du G7 allaient utiliser leurs surplus de vaccins pour vacciner le monde entier. En septembre, lors d’un sommet présidé par le président Biden, un objectif de 40 % de la population vaccinée jusqu’en décembre a été fixé pour les 92 pays les plus pauvres. Deux mois et demi plus tard, il y a peu de chances que cet objectif soit atteint dans au moins 82 des pays. Jeudi, les États-Unis, qui à leur crédit sont responsables de la moitié des vaccins donnés, n’avaient encore livré que 25 % des vaccins promis.

L’arithmétique de l’échec dans le reste du monde est encore plus embarrassante. Selon Airfinity, l’Union européenne n’a livré que 19%, le Royaume-Uni seulement 11%, et le Canada seulement 5%.

La Chine et la Nouvelle-Zélande ont livré plus de la moitié de ce qui avait été promis, mais leurs promesses ne s’élevaient respectivement qu’à 100 millions et 1,6 million. L’Australie n’a donné que 18% de ce qu’elle a offert et la Suisse seulement 12%.

Comme résultat, même aujourd’hui, seulement 3 % des habitant.e.s des pays à faible revenu sont complètement vacciné.e.s, alors que ce chiffre dépasse 60 % dans les pays à revenu élevé. Chaque jour, pour chaque vaccin injecté en tant que premier vaccin dans les pays les plus pauvres, six fois plus de doses sont administrées en tant que troisième vaccin et vaccin de rappel dans les régions les plus riches du monde. Cette inégalité des vaccins est la principale raison pour laquelle l’OMS prévoit 200 millions de cas supplémentaires, en plus des 260 millions jusqu’à présent. Et après 5 millions de décès à Covid, 5 millions de plus seraient possibles l’année prochaine et plus encore.

Ce qui fâche le plus, c’est que cet échec politique n’est pas dû au fait que nous manquons de vaccins ou de contrats de fabrication pour les obtenir. Le problème n’est pas maintenant dans la production (2 milliards de doses de vaccin sont fabriquées chaque mois), mais dans l’injustice de la distribution. La mainmise exercée par les pays les plus riches du G20 est telle qu’ils ont monopolisé 89 % des vaccins, et même aujourd’hui, 71 % des futures livraisons sont programmées pour eux. En conséquence, l’agence mondiale de distribution de vaccins, Covax, n’a pu obtenir que les deux tiers des 2 milliards de vaccins promis aux pays les plus pauvres.

La bonne nouvelle est que notre génie médical a permis que la nouvelle variante Omicron soit identifiée rapidement ; qu’il est séquencé à grande vitesse ; et, s’il s’avère non seulement plus transmissible mais invulnérable aux vaccins actuels, un nouveau vaccin pourrait potentiellement émerger bientôt. Mais étant donné le contraste entre le succès de nos scientifiques et l’échec de nos dirigeant.e.s mondiaux et mondiales, seul un effort herculéen à partir de cette semaine peut apaiser les craintes que de nouvelles mutations parmi les personnes non vaccinées dans les régions les moins protégées ne fassent une troisième année pour Covid – avec même une cinquième, sixième et septième vagues.

Nous pouvons agir rapidement. À ce jour, 500 millions de vaccins inutilisés sont disponibles dans le G7. D’ici décembre, le chiffre passera à 600 millions, et d’ici février, ce seront 850 millions de vaccins, qui pourront être envoyés aux pays qui en ont le plus besoin. Au dernier décompte, les États-Unis disposent de 162 millions de doses de vaccin qu’ils pourraient immédiatement livrer au reste du monde, un chiffre qui passera à 250 millions le mois prochain ; l’Europe en compte actuellement encore plus : 250 millions, qui d’ici février pourraient dépasser les 350 millions. Le Royaume-Uni dispose de 33 millions de vaccins – qui devraient passer à 46 millions au cours des trois prochains mois.

L’alternative est trop terrible pour être envisagée : vaccins détruits tandis que des gens périssent faute d’eux. Selon l’agence de recherche sur les données Covax, environ 100 millions de vaccins des pays occidentaux dépasseront leur date de péremption en décembre et pourraient facilement être gaspillés.

Bien sûr, il y aura des problèmes d’absorption en Afrique. Mais le plus gros problème est que trop de vaccins offerts aux pays les plus pauvres sont dans les 12 semaines suivant leur « date de péremption ». Ces délais courts entre le don et l’expiration montrent pourquoi un G20 renforcé et un calendrier de livraison au mois sont désormais urgents. Ils montrent aussi pourquoi le transfert rapide des dates de livraison, des pays riches vers les pays pauvres - comme cela s’est produit avec le récent transfert de la Suisse à Covax - est le meilleur moyen d’accélérer le transfert des vaccins inutilisés au pays où ils sont le plus nécessaires.

Rien n’illustre aussi dramatiquement le besoin urgent de ce qu’on pourrait appeler un traité de non-prolifération de la pandémie. Un nouvel accord international contraignant que l’Assemblée mondiale de la santé examinera la semaine prochaine doit améliorer nos systèmes de surveillance et d’alerte précoce, garantir le transfert rapide de fournitures médicales vers les pays qui en ont besoin, et convenir enfin d’un financement suffisant d’un effort mondial pour fournir ce qui est clairement le bien public mondial le plus important de tous : le contrôle transfrontalier des maladies infectieuses.

Ce n’est que lorsque nous rejetterons le nationalisme vaccinal et le protectionnisme médical que nous empêcherons les épidémies de devenir des pandémies.

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