Édition du 12 octobre 2021

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Afrique

Algérie. Le Hirak, expérience d’une agora politique

Si l’objectif premier du Hirak était de contester le système politique dans son ensemble, sa longévité et sa périodicité en ont fait un espace de débat citoyen des questions politiques internes et internationales.

Tiré de Orient XXI.

Des milliers d’Algériens sont sortis le 22 février 2021 pour célébrer le deuxième anniversaire du Hirak, ce mouvement populaire de grande envergure qui a fait tomber l’ancien président de la République Abdelaziz Bouteflika, et qui a conduit à l’arrestation de plusieurs hauts responsables de l’État.

Après l’interdiction des marches en mars 2020 pour des raisons sanitaires liées à la pandémie de Covid-19, les « hirakistes » ont à nouveau battu le pavé comme aux premiers jours pour demander le départ d’un système politique en place depuis 1962. C’est de la ville de Kherrata (280 km à l’est d’Alger) que le signal de la reprise a été donné. Le 16 février 2021, une foule immense venue de plusieurs villes du pays avait occupé la rue dans cette commune où, à la même date en 2019, les premières manifestations du Hirak avaient commencé.

Pour ces milliers d’Algériens, il s’agissait de montrer que le mouvement n’était pas mort et que le combat pour une Algérie meilleure se poursuivait toujours. Ceux qui doutaient encore d’un véritable retour du Hirak ont été définitivement fixés le vendredi 19 février 2021 : la foule des manifestants était bien celle des grands jours. « Le Hirak n’est pas mort et le combat est loin d’être terminé » : ce sont là les messages que la rue a tenu à transmettre. Le lendemain, c’était au tour des étudiants de reprendre leurs manifestations hebdomadaires, comme en 2019.

Le 18 février, redoutant sans doute cette reprise et à quelques jours de la date anniversaire du « Hirak béni » selon les mots du président Abdelmadjid Tebboune, ce dernier a annoncé accorder sa grâce — pour le moins inattendue — aux détenus du Hirak, « entre 55 et 60 personnes en tout ». Une dizaine de jours plus tard, le ministère de la justice annonçait la libération de 59 détenus du Hirak, dont le journaliste Khaled Drareni, devenu l’une des figures emblématiques de ce mouvement. Mais ce geste d’apaisement n’a pas eu l’effet escompté.

Un rendez-vous hebdomadaire

À défaut de réaliser son ambition de « faire tomber le système », le Hirak s’est peu à peu transformé en une force populaire d’opposition réagissant aux différentes décisions du gouvernement et exprimant, à chaque manifestation, ses opinions sur des questions d’actualité. Entre les printemps 2019 et 2020, même si la revendication principale demeurait celle du départ du régime, les slogans commentaient chaque vendredi les décisions du gouvernement ou réagissaient à ses annonces. Ainsi, au mois d’octobre 2019, le Hirak dénonçait l’adoption de la loi sur les hydrocarbures par le conseil des ministres, car elle offrait selon lui des privilèges inadmissibles aux compagnies étrangères, en réduisant la fiscalité.

Trois mois plus tard, en janvier 2020, c’était contre les déclarations du président de la République Abdelmadjid Tebboune concernant « la nécessaire exploitation du gaz de schiste » que la rue bouillonnait. Les « hirakistes » se méfient de cette source d’énergie jugée dangereuse pour l’environnement. « Non au gaz de schiste », « le gaz de schiste, faites-le à Paris » (où certains responsables politiques avaient l’habitude d’acheter des logements luxueux), figuraient parmi les slogans les plus scandés durant cette période. Conséquence : durant les jours suivants, les pouvoirs publics se sont abstenus de remettre le sujet sur la table. Même après l’interruption du Hirak pour cause de Covid-19, cette question n’a plus été évoquée par les autorités. Du moins, elles n’en parlent plus comme un choix gouvernemental assumé, mais comme une option à envisager à l’avenir.

La question du schiste a été d’ailleurs habilement éludée dans le plan d’action du gouvernement présenté le 11 février 2020 devant l’Assemblée populaire nationale. Dans son chapitre consacré à l’énergie, le document ne fera mention que d’hydrocarbures conventionnels, de projets de prospection en off-shore et d’énergies renouvelables. Dans ce même document, le gouvernement promettait d’augmenter le salaire minimum national, de faciliter la création d’associations et d’autoriser l’ouverture de radios web et de radios hertziennes. Autant de mesures visant à apaiser les esprits au premier anniversaire de la contestation.

Hakim Addad, un des fondateurs de l’association Rassemblement, actions, jeunesse (RAJ) très active au sein du Hirak, est persuadé que ce mouvement populaire fait réellement peur au pouvoir : « C’est une agora nationale et hebdomadaire qui ne semble pas près de s’essouffler ». Mieux encore, le mouvement de contestation ne s’est pas seulement intéressé aux questions internes. Il s’est aussi exprimé sur des dossiers internationaux. Début 2020 par exemple, des manifestants ont exprimé haut et fort leur rejet de « l’accord du siècle », ce « plan de paix » proposé par le président américain Donald Trump, censé résoudre la question israélo-palestinienne. Des pancartes dénonçant « le deal de la honte » n’étaient pas rares à Alger les vendredis 31 janvier et 7 février 2020.

Saïd Loucif, professeur de psychologie sociale des organisations à la faculté de sciences politiques et des relations internationales (Université Alger 3), constate cette nouvelle dynamique d’opposition dans le Hirak qui « s’inscrit dans une grande lutte pour la reconnaissance et la réappropriation de la chose politique ».

Le pouvoir segmente les revendications

Ce commentaire régulier de l’actualité politique a fait du Hirak une force politique conséquente malgré son manque de structuration et sa diversité. Cherif Driss, professeur de sciences politiques à l’école supérieure de journalisme et de sciences de l’information à l’université d’Alger pense que le Hirak est devenu durant sa première phase une véritable force de pression avec laquelle le gouvernement devait composer : « Les décisions du gouvernement, qu’elles soient relatives à la réforme de la loi sur la retraite, la réforme de la loi sur la santé, les impôts, en plus de la décision de supprimer l’impôt sur le revenu global pour les revenus inférieurs à 30 000 dinars (190 euros), prévues dans son plan d’action de 2020, ont été influencées par les revendications du Hirak. »

Toutefois, Driss soutient que « le pouvoir fait en sorte qu’il y ait une segmentation des revendications, en séparant les revendications à caractère social de celles à caractère politique et en répondant essentiellement à celles de la première catégorie. Il veut faire croire que le Hirak ne souhaite pas un changement d’ordre politique, mais un changement d’ordre social et économique. » Le professeur considère que le Hirak algérien pourrait s’installer dans la durée. En revanche, « il ne pourra atteindre ses objectifs ni être une force de changement déterminante s’il ne se structure pas et s’il n’a pas de leaders ».

Noureddine Bekkis, professeur de sociologie politique à l’université d’Alger espère quant à lui une convergence des réformistes. Intervenant sur le plateau de Radio M (radio web privée) en février 2020, il a expliqué que le mouvement était devenu avec le temps une force d’opposition, mais qui n’est pas appelée à s’organiser ni à évoluer davantage. « Le Hirak n’est pas une révolution, mais il a mis en marche une dynamique réformatrice », signale-t-il. « Ce sont les plus modérés du côté du Hirak et du côté du pouvoir qui arriveront à un terrain d’entente pour concrétiser les réformes souhaitées ».

Cependant, le professeur Bekkis déplore le manque d’enracinement social structurel du Hirak : « Il n’existe ni syndicat ni parti puissant sur lesquels le Hirak peut s’appuyer, car le système a déjà cassé tous les cadres susceptibles d’accompagner un tel mouvement », remarque-t-il. Il reste tout de même optimiste, considérant que le pays est dans une dynamique positive et qu’il faudra attendre un peu pour voir de réels changements.

Saïd Loucif partage ce constat, convaincu que « c’est toute l’activité politique qui doit être repensée en Algérie, surtout que les partis d’opposition ne sont, dans leur majorité, que des appareils créés pour noyer justement l’action politique ».

Cooptation, répression, division

De son côté, Louisa Driss-Aït Hamadouche, professeur de sciences politiques à l’université d’Alger, souligne la difficulté de la tâche à laquelle s’est attelé le mouvement de contestation : « Le système algérien qui a une forte capacité de résilience s’est toujours appuyé sur trois piliers pour assurer sa longévité : la cooptation, la répression et la division », explique-t-elle. Elle remarque néanmoins que ces méthodes ne semblent pas aussi efficaces qu’avant. Et souligne : « La réduction des ressources financières du pays et les procès engagés contre certains hauts responsables réduisent le champ de la cooptation. La répression débouche sur l’émergence de héros nationaux. Et les tentatives de division n’ont pas brisé l’élan national bien au contraire. Je ne pense pas qu’un changement de régime soit impossible. En revanche, cela exige la révision de la structuration de l’État et donc de ses institutions, ainsi que de l’ordre économique et social. »

En 2020, le président Tebboune avait décrété le 22 février, date anniversaire du Hirak, journée nationale de la fraternité et de la cohésion entre le peuple et son armée pour la démocratie. Jamais le pouvoir n’avait été aussi conciliant avec un mouvement populaire qui réclamait clairement sa tête. Tout un symbole.

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