Édition du 27 septembre 2022

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Afrique

Analyse. L’“évangile de la prospérité”, ou comment prêcher l’apathie sociale en Afrique

Le mouvement évangélique, si dynamique en Afrique, considère la richesse comme un signe de la bénédiction divine. Mais, analyse “The Continent”, l’envers de cette théologie de la prospérité est faite d’une forme d’acceptation passive de l’ordre social et politique.

Tiré de Courrier international. Article d’abord publié par The Continent en anglais.Dans un continent qui regorge de ressources, pourquoi la richesse ostentatoire de quelques-uns coexiste-t-elle avec la pauvreté de millions d’autres ? Le pasteur Chris Oyakhilome vous répondrait que la pauvreté afflige ceux qui n’ont pas la foi. Le prophète Shepherd Bushiri, de l’Enlightened Christian Gathering [“Assemblée chrétienne éclairée”], vous rappellerait que la pauvreté est une force démoniaque qu’on ne peut vaincre que par la guerre spirituelle.

Ces hommes de Dieu autoproclamés refusent de voir que la pauvreté est indissociable des systèmes économiqueS et politiques qui la produisent. Au lieu de cela, à l’instar de bon nombre des premiers missionnaires africains qui ont apporté la Bible en Afrique, ils mettent habilement la religion au service d’un pouvoir oppresseur.

Heureux les riches et les prospères

Leurs adeptes s’habituent aux inégalités entretenues par le capitalisme, tandis que ces prédicateurs multimillionnaires ne poursuivent qu’un but : leur enrichissement personnel. Leur outil est la théologie [ou évangile] de la prospérité, une croyance sectaire protestante qui conçoit le salut de l’humanité comme un accord contractuel avec Dieu. La foi et la dévotion au Christ conduisent non seulement à la rémission des péchés, mais aussi à une santé exceptionnelle et à une richesse extraordinaire. Par une pratique assidue de la prière, des confessions positives et de généreux dons à l’église, on accède à la promesse de prospérité faite jadis par Dieu.

Vue de l’extérieur, la théologie de la prospérité peut passer pour un dogme irrationnel mais somme toute inoffensif. Ce serait une erreur naïve. Notre capacité à remédier à des fléaux sociaux comme la pauvreté ou les inégalités dépend pour une part de la manière dont on définit ces problèmes. Une fois qu’on a compris les causes profondes de la pauvreté, on se rapproche de solutions efficaces. En renvoyant la pauvreté au domaine du surnaturel, les prédicateurs de la théologie de la prospérité occultent les conditions bien réelles qui causent la pauvreté de leurs ouailles, et ce faisant ils s’achètent une bonne conscience politique.

La théologie de la prospérité doit son succès à l’exploitation du désespoir provoqué par les dysfonctionnements économiques et l’instabilité sociale. En Afrique du Sud, où des pasteurs comme Christ Oyakhilome attirent de grandes foules dans des stades, 44 % des personnes en âge de travailler sont au chômage, plus de la moitié des citoyens connaissent la pauvreté, et la société est la plus inégalitaire du monde. Le désespoir, la colère et le sentiment d’impuissance sont très répandus dans la population. Faute d’accéder à leurs droits, les citoyens ne s’engagent pas dans l’action politique, qui pourrait améliorer leur sort.

Tous ces éléments contribuent à faire de beaucoup de Sud-Africains des proies faciles pour les théologiens de la prospérité. Se faisant passer pour d’authentiques prophètes dans un continent où le sentiment religieux est très fort, de tels pasteurs finissent par être vénérés, ce qui leur permet ensuite d’exploiter leurs fidèles.

Un opium social et politique

Le pasteur Tim Oluseun Omotoso, de Jesus Dominion International, croupit actuellement dans une prison sud-africaine, condamné pour 63 chefs d’accusation (viols, trafic d’êtres humains et racket). Le prophète Bushiri, dont la fortune est estimée à 100 millions de dollars [95 millions d’euros], est accusé de vol, d’escroquerie et de blanchiment d’argent.

La théologie de la prospérité promet la puissance à ceux qui se sentent désemparés, plongés dans la tourmente d’une crise socio-économique. Mais ce sont de vaines promesses, qui masquent la vraie nature de la pauvreté et détournent les sociétés de la recherche de solutions dignes de ce nom. Au lieu de remettre en cause l’action inefficace ou intéressée des responsables politiques, ceux qui prêchent la théologie de la prospérité reprochent à leurs adeptes de ne pas avoir la foi, qui seule leur permettrait de s’arracher à la pauvreté.

Au lieu de critiquer les monopoles que les multinationales ont sur les ressources, les sermons de ces prédicateurs encouragent les pauvres à améliorer leur sort individuel par des dons, alors que les plus grandes victoires contre la pauvreté ont été remportées par l’action politique collective et la remise en question des structures économiques.

La théologie de la prospérité entretient le mythe selon lequel des individus à la volonté farouche peuvent sortir de la misère – la manière religieuse et condescendante d’inciter les pauvres à s’en sortir par la force du poignet.

Dans le meilleur des cas, cela revient à bercer les gens d’illusions, à les endormir de sornettes, tandis que nous continuons tous à être dirigés par des élites qui font passer leurs profits et leur pouvoir avant les intérêts du peuple.

Andile Zulu

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