Édition du 8 juin 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec solidaire

Après le Conseil National de Québec solidaire des 21 et 22 novembre, de quelques impressions fugitives

Voici quelques impressions fugitives ou mieux dit « difficiles à fonder », tant il reste compliqué d’échanger à leur propos, d’en saisir toutes les dimensions, de les assurer aux yeux de tous et toutes ? Et comment pourrait-il en être autrement en ces temps de confinement qui nous séparent tous les uns les autres et qui rendent si difficiles l’échange, le débat et au-delà la compréhension des luttes que nous partageons en commun ? Ne restons-nous pas chacun tout seul derrière nos écrans, à essayer de deviner en ces jours de CN virtuel, ce qui peut, par la magie de l’internet, nous constituer en un groupe uni par de mêmes idéaux politiques. Alors oui, seulement quelques impressions fugitives...

1) Temps de pandémie, temps de désappropriation

Nous étions semble-t-il le samedi matin 195 inscrits, 175 présents. Ce qui n’est pas rien, Mais sans pour autant nous voir, nous sentir, nous apprécier comme un groupe « faisant corps », les interventions de « la salle » n’étant qu’en audio et seuls les présidents de l’assemblée, les porte-parole, et les membres de la direction avaient droit à être vus. Il est vrai que la technologie rendait plus facile les votes et le comptage des voix, il est vrai aussi que l’équipe technique de QS a été très bonne et que nous avons pu fonctionner –véritable miracle—sans bogue ou presque. Il n’en demeure pas moins que l’exercice est non seulement frustrant, mais aussi et surtout profondément handicapant, affaiblissant indéniablement l’exercice démocratique que nous avons essayé de mener. Pas de doute, c’est aussi cette caractéristique du confinement qu’il nous faudrait prendre en compte : il affaiblit tous les mouvements d’opposition et de résistance au système global ; avant d’être un prétexte à l’austérité, il est l’occasion pour les pouvoirs en place de miner, d’affaiblir les contre-pouvoirs citoyens existant, tous les contre-pouvoirs potentiels de la société civile d’en bas, y compris ceux incarnés par QS. Et c’est en partant de ce constat –ce vaste mouvement de contrôle et de désappropriation citoyenne qui s’est enclenché pendant la pandémie— qu’il nous faudrait pouvoir juger de la façon dont la crise sanitaire est gérée par le gouvernement caquiste.

2) Veut-on vraiment à QS un changement de cap pour le Québec ?

La fronde vécue lors du CN virtuel précédent en septembre 2020 et qui avait donné naissance à une série de dures critiques venant de la base militante et adressées à la direction —jugée de trop molle par rapport au gouvernement caquiste— a semblé avoir eu des effets, tout au moins à un certain niveau formel. C’est ainsi que l’ordre du jour avait été remanié pour tenir compte des critiques qui couraient à propos de sa première version, qu’un plus grand espace a été accordé à la discussion politique, et que la présentation de la campagne politique autour du Plan de « relance juste et verte » paraissait plus mordante et militante. Quoique de manière bien limitée !

En effet, on a éliminé –à travers le vote et suite à un débat sur la validité de ce chiffre (n’est-il pas exagéré ?)— la cible à atteindre de 250 000 emplois dans la fonction publique. Mais si cela va sans doute donner plus de marges de manœuvre ou de flexibilité à la direction, cela ôtera néanmoins toute dimension stratégique à la campagne. Car lorsqu’on a une cible concrète qu’on cherche à atteindre (on aurait pu évidemment mieux la cibler en fonction de recherches plus approfondies), on peut en faire l’enjeu d’une bataille dans l’opinion publique, l’enjeu d’un bras de fer avec le gouvernement. Autrement ça reste un vœu pieux, un objectif louable, mais qui ne risque guère de l’embarrasser, de l’obliger à se mouiller minimalement.

Faire de louables propositions, c’est ce que QS fait depuis le début de la pandémie. Et sans aucun effet concret, sinon à la marge. Et pourquoi ? Parce que Legault et sa CAQ défendent un système –la logique d’un système capitaliste et néolibéral— et qu’ils ne changeront pas là-dessus, sinon bien temporairement et pour donner l’illusion, ou parce que –suite à un réel bouleversement des rapports de force politique— il ne leur restera plus d’autre solution.

Il est vrai que par le biais d’une motion d’urgence, ont été avancées au CN, 3 mesures plus concrètes pour prévénir l’austérité annoncée : un impôt pandémie, un impôt sur les grandes fortunes et des mesures d’écofiscalité ; trois mesures anti-austérité qui bien entendu ont été acceptées très majoritairement par le CN. Mais là encore, si ces mesures sont justes en soi, outre leur caractère bien classique et a-temporel (le fameux « il faut faire payer les riches » !), elles ne répondent pas aux monumentaux problèmes immédiats que tout un chacun vit ici et maintenant au Québec en temps de pandémie : dans la santé, dans l’éducation, au niveau de la culture et du divertissement, dans les familles, concernant la santé mentale et psychologique de si nombreuses personnes, etc. Comme si QS passait à côté d’une formidable occasion d’être critique vis-à-vis de la façon (la mal-façon !) dont notre société est organisée en temps dit « normal » et dont la pandémie nous fait voir toutes les formidables faiblesses. Et comme si on n’avait pas voulu à QS avaliser « ce changement de cap pour le Québec » qu’il faudrait mettre clairement de l’avant et dont pourtant parlait le rapport de la Commission politique.

Pourquoi cela ? Pour paraître crédibles, en termes communicationnels ? Pour se préparer pour les élections futures ? Mais justement comme l’indiquait ce fameux rapport, ne faut-il pas imaginer qu’à QS, on devrait être capable de penser sur le long terme, et de le faire à travers des changements de fond d’ordre structurel, et pas seulement en fonction d’échéances électorales immédiates ? N’est-ce pas ce que la pandémie nous montre douloureusement chaque jour ?

3) Vers une culture de la bienveillance ?

Ce changement de cap —tout au moins en ce qui concerne QS— on a cru cependant le sentir durant un moment lorsqu’il a été question, durant la journée du samedi, du bilan du travail du comité sur la démocratie participative. Caroline X et Georges Y firent une présentation non seulement très pédagogique, mais surtout très nuancée et très attentive aux critiques portées depuis longtemps aux fonctionnement interne de QS, riche donc en améliorations et changements de cap possibles. Même si des mesures concrètes n’ont pas été vraiment proposées à cet effet, les principes qu’ils ont rappelés étaient vraiment bons à entendre, surtout eu égard aux décisions qui seront prises le lendemain sur le collectif laïcité : « favoriser une prise de parole diversifiée, permettre des assemblées plus conviales, susciter la participation démocratique et l’expression d’une pluralité de points de vue », allant jusqu’à parler d’ « une culture de la bienveillance. Dans le même sens, la présentation du comité chargé d’établir un nouveau code éthique pour prévenir et résoudre les conflits au sein de QS, était à sa manière stimulante. Notamment en proposant un processus d’élaboration nouveau, plus participatif, fait de nombreuses rétroactions des membres eux-mêmes.

4) Le droit à l’auto-détermination des Peuples Premiers

La réaffirmation du rôle central de la commission nationale autochtone (et l’entérinement de la disparition de la commision thématique autochtone), appartient aussi sans doute aux apparentes bonnes nouvelles. Car elle fait partie de ce processus de renforcement de l’importance de la question autochtone au sein de QS. Il reste que si c’est une avancée —notamment vis-à-vis de tous ceux et celles de bonne volonté qui ont eu un peu trop tendance à parler « à la place de »— il n’en demeure pas moins bien des défis à l’avenir. Ne l’oublions pas la politique de QS s’appuie sur la reconnaissance du droit à l’auto-détermination des Peuples Premiers du Québec ; ce qui veut dire qu’il revient aux 11 Nations autochtones du Québec et à ses quelques 55 communautés de décider de leur avenir. QS n’est pas un parti autochtone, ni le parti des Autochtones, il est un parti qui, dans sa quête d’une société plus égalitaire, plus écologiste et débarrassée du joug colonial fédéral, voudrait avec les Autochtones établir de nouveaux rapports plus égalitaires. Il y a donc pour la commission nationale autochtone de QS à parvenir à concilier 2 types d’intervention très différentes et qui pourtant dépendent étroitement l’une de l’autre : (1) faire que les politiques de QS tiennent compte de l’autodétermination autochtone au sein d’un projet politique comportant néanmoins bien d’autres dimensions ; (2) participer à la prise en compte et au renforcement des capacités d’autodétermination et d’unité des Premières Nations du Québec, ne serait-ce que pour les Peuples Premiers du Québec puissent participer à un éventuel exercice constitutant (prévu dans le programme de QS) sur un pied d’égalité avec le reste de la population du Québec.

La tâche est donc loin d’être simple et renvoie à des difficultés que la gauche connaît d’ailleurs partout (je pense à l’Équateur, à la Bolivie, au Chili) : celles de parvenir à combiner des revendications d’ordre identitaire (et donc spécifiques et singulières), à un projet politique plus large touchant à l’idée « d’État plurinational » et qui appelle nécessairement à des stratégies d’alliances, d’ouvertures et de luttes communes. Et par conséquent à des choix et des batailles politiques entérinant cette orientation, et qui sont encore loin d’être gagnées !

5) Droit à la dissidence et pluralisme politique

Reste un dernier point, qui tout comme le point 2, a quelque chose d’inquiétant, symptôme de questions de fond dont on mesure peut-être pas à QS toute l’importance : la décision de dissoudre le collectif laïcité de QS. Et là je voudrais d’emblée lever toute ambiguité : je ne partage pas les conceptions de la laïcité qu’a pu défendre à certains moments ce collectif. Mais justement, parce que le pluralisme doit être une valeur cardinale pour un parti de gauche comme QS, et parce que comme le dit Rosa Luxembourg, « la liberté c’est toujours la liberté de celui qui pense autrement », on ne devrait pas pour autant chercher coûte que coûte à faire taire une parole dissidente ; et par conséquent à prendre à la légère la décision de dissoudre un tel collectif, comme on l’a fait au CN de cette fin de semaine. Car c’est bien ce qui est arrivé. Alors que le collectif contestait la teneur des allégations graves qu’on lui reprochait (celle d’avoir enfreint les statuts de QS). Et alors qu’il ne demandait qu’à être entendu par une instance médiatrice avant que la question ne revienne à un prochain CN, le CN a réglé cette question en 2, 3 mouvements ».

Après 7 minutes de présentation du secrétaire général, et 7 minutes de défense (très sobre) de la coordonatrice du collectif Lise Boivin, puis tout juste 6 interventions de la salle- (alors qu’il y avait une longue liste d’intervenants et que plusieurs associations avaient proposé des alternatives à la dissolution qu’elles n’ont pas pu présenter !) la question a été réglée de manière expéditive, comme s’il s’agissait d’une évidence qui n’avait pas à être discutée plus longtemps : le collectif a donc été dissout sans coup férir. Et cela n’aurait rien été si tout de suite après a failli ne pas passer (il a fallu une reprise du vote) une proposition de reconnaissance du droit à la dissidence au sein de QS (43% pour, 41% contre, si je ne me trompe pas). Comme quoi toutes les belles et enthousiasmantes propositions faites précédemment sur la démocratie participative venaient de passer —dans les faits— à la trappe : morte d’un coup la culture de la bienveillance annoncée ! Il m’a donc été impossible de ne pas sourire –bien tristement— lorsque juste un tout petit peu plus tard, notre porte-parole Manon Masse a introduit son discours de clôture par cette belle envolée : « À Québec solidaire, on aime ça la démocratie ! On donne l’exemple ! ».

Oui c’est cela ce que je retiens de ces impressions fugitives : tout le chemin qu’en ces temps de pandémie il reste à parcourir, et le danger qu’il y a à s’asseoir sur ses lauriers, ou encore à se faire happer par cette langue de bois qui a tant déconsidéré et délégitimé dans l’histoire les partis politiques.

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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