Édition du 17 mai 2022

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Asie/Proche-Orient

Aslı Erdoğan, à nouveau jugée, à nouveau acquittée

Demande de perpétuité incompressible, acquittement. Réouverture de procès, jugement ce 10 février, acquittement, faute de preuves fournies par l’accusation…

Tiré de Entre les lignes et les mots

Publié le 3 mars 2022

Aslı Erdoğan est donc acquittée de l’accusation de « propagande pour une organisation terroriste » lors de la deuxième audience d’aujourd’hui, le 10 février 2022 devant le Tribunal n°23 d’Istanbul.

Petit retour en arrière :

En 2016, après la décision de fermeture, la police des opérations spéciales a perquisitionné le bâtiment d’Özgür Gündem à Istanbul, et a arrêté 24 journalistes, dont des employés d’IMC TV et de DIHA.

Des poursuites furent engagées contre les dirigeants, auteurs et employés du journal pour « propagande pour le compte d’une organisation terroriste » et « appartenance à l’organisation ». Dans le procès connu sous le nom de « L’affaire principale d’Özgür Gündem », furent jugés : Necmiye Alpay, Aslı Erdoğan, Ragıp Zarakolu, Filiz Koçali, Eren Keskin, Zana Kaya, Kemal Sancılı, İnan Kızılkaya et Bilge Oykut.

Le 14 février 2020 Aslı Erdoğan, Necmiye Alpay ve Bilge Aykut furent acquittés, et les dossiers de Filiz Koçali et Ragıp Zarakolu qui n’avaient pas livré encore leur dépositions, et pour lesquels un ordre d’arrestation fut émis, ont été séparés.

Un an plus tard, le 15 février 2021, Eren Keskin, İnan Kızılkaya, Kemal Sancılı furent condamnés à 6 ans 3 mois de prison pour « appartenance » et Zana Kaya, à 2 ans 1 mois de prison.

Le 14 février 2020, en apprenant le verdict qui annonçait son acquittement Aslı nous avait dit «  je suis heureuse de l’apprendre, mais je n’ai pas confiance. Ils peuvent recommencer à tout moment, comme ils le font pour tant d’autres  ».

Combien l’avocat d’Aslı avait raison, en déclarant à son tour, « les procès ouverts et ré-ouverts deviennent en eux mêmes des peines à part entière ». Un an et demi plus tard, en novembre 2021, Aslı Erdoğan nous fit part de la réouverture d’un procès la concernant, en Turquie, ou plutôt d’un nième hoquet de l’injustice turque à son encontre.

En résumé, selon le nouvel acte d’accusation, les articles d’Aslı Erdoğan faisant l’objet du procès étant publiés « également » sur le website d’Özgür Gündem, l’acquittement de l’écrivaine aurait été prononcé sans l’observation de ces versions numériques, donc ne serait pas justifié pour celles-ci. Par conséquent l’acquittement fut annulé, et le procès réouvert…

Date et lieu fixés, la première audience, était prévue pour le 16 décembre 2021, devant le Tribunal pénal n°23 d’Istanbul.

Et comme Aslı ne voudrait pas, devant une telle absurdité, que d’aucunE n’aille penser qu’elle souffrirait d’un délire de persécution, il semble utile de préciser que ce harcèlement judiciaire s’inscrit dans un délire, bien réel celui-là, du régime politique de Turquie, qui continue à poursuivre à tout va, et à réouvrir des procès, alors que d’autres, ne sont même pas instruits pendant que des personnes sont « provisoirement incarcérées ad vitam aeternam », des mois ou des années. Le cas d’Osman Kavala en est l’exemple type.

Oui, il est difficile d’imaginer, lorsqu’on vit dans un état de droit, que la justice soit à ce point aux ordres, qu’elle s’acharne, même sur des « affaires » déjà jugées, en trouvant des prétextes à retardement pour les réouvrir, arguties de Droit pénal improbable à l’appui. Et cela laisse suspendu, au dessus des têtes des persécutés, comme une épée de Damocles, des peines demandées extrêmement lourdes, comme dans le cas d’Aslı, où une perpétuité incompressible, qui se substitue à la peine de mort, abolie en 2002 en Turquie, fut brandie.

Aslı vit à Berlin, en exil. Sa situation reste précaire. Elle, à qui l’on donna de nombreux prix après qu’elle fut libérée des geôles turques, dont on traduisit et vendit les livres, par dizaine de milliers, que la France fit ChevalierE des Arts et des Lettres, s’est vue à nouveau considérée comme une « dangereuse terroriste », et se voit toujours désignée comme telle, parce qu’elle a quitté son pays qui la persécutait.

Lorsqu’elle était en prison, souvenons nous, une forte campagne de soutien s’était développée internationalement pour «  sa libération et l’abandon de toutes les charges absurdes qui pesaient contre elle, et d’autres dont elle était solidaire ». Nous n’avions pas alors ménagé nos efforts, jusqu’à sa libération.

Mais nous nous posons aujourd’hui la question de savoir si un tel soutien, comme ce fut le cas ensuite autour de Zehra Doğan, serait aujourd’hui possible, tant les dites « opinions publiques » européennes ont évolué vers des replis identitaires, comme l’atteste l’abcès de fixation sur les migrants, et le recul des réflexes simplement humains sur ces questions. Le terrorisme de Daech a au moins sur ce sujet gagné du terrain, puisque l’inhumanité triomphe derrière la demande de fermeture, de sécurité, d’identité et de nationalisme. Toutes pseudos valeurs qui avaient mené Aslı Erdoğan en prison, et dont en 2016, elle alertait sur la montée. C’est chose faite, si l’on en juge à l’aune de la campagne électorale française, par exemple.

Bref, Aslı Erdoğan, ne s’y rendit pas à Istanbul pour la nouvelle audience, qui se déroula à la date prévue, le 16 décembre 2021. Elle fut courte, car le tribunal réclama de fait d’avoir sous les yeux les articles en format numérique publiés sur un site fermé et supprimé par décret, dont le procureur demandait le réexamen. C’était la moindre des choses.

Mais, Özgür Gündem, journal de tradition kurde, reste un média interdit, fermé donc par décret en 2016, ses journalistes sont emprisonnés, ou aujourd’hui en exil… Lorsque l’Etat ferme un média et son site internet, où trouver cinq ans plus tard, les documents numériques ? Il existe des recours pour cela, mais personne n’a semblé y penser ou les connaître.

Aujourd’hui 10 février 2022, à cette deuxième audience, toujours en l’absence des documents numériques censés étayer l’accusation, le tribunal prononça donc, l’acquittement d’Aslı Erdoğan, encore une fois.

Au suivant.

Nous en avons de fait parlé au téléphone cet après midi.

D’ordinaire, nos conversations avec Aslı portent davantage sur des échanges personnels, parfois intimes, sur son écriture qui nous manque, ses interrogations face à la vie et l’exil… Deux acquittements, et toujours cependant une menace suspendue, toujours l’attente qu’un autre procureur nommé aille fouiller dans un fond de poubelle pour y trouver le prétexte fallacieux qui manque pour réouvrir un dossier de « terrorisme », cela ne permet pas de fêter vraiment cette décision de « justice ». Quid de la sécurité d’Aslı si elle voulait remettre un pied en Turquie ? Et même à Berlin, où les loups gris ne manquent pas. Voilà des préoccupations, et on le serait à moins, qu’elle nous confiait.

Ecrire dans sa langue, quand un Etat suspend une menace au dessus de votre tête, même dans l’exil, demande du temps et des forces. La pandémie et des soucis de santé ont accompagné ces incertitudes.

Nous le disions plus haut, les replis identitaires au sein des Etats européens sont durement vécus également par les exilé.e.s. Si l’Allemagne n’est pas la pire, la présence d’une forte communauté nationaliste turque relaie cependant les menaces contre les « opposants » ou considérés comme tels.

Aslı Erdoğan ne pouvait donc déborder de joie à l’annonce d’un verdict qui n’est que justice dans l’injustice. Ce qui la réconforte, c’est de se savoir toujours soutenue par un public de lectrices et lecteurs dans tant de langues, et que peut être enfin, tout le monde comprendra que ce ne sont pas ses inquiétudes qui comptent, mais bien une réalité kafkaïenne qui est à l’oeuvre en Turquie et dont elle subit les dommages collatéraux, en sus d’une situation d’exil qu’on ne souhaite jamais à personne.

Naz Oke, 1é février 2022

https://www.kedistan.net/2022/02/10/asli-erdogan-a-nouveau-acquittee/

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