Édition du 30 novembre 2021

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Asie/Proche-Orient

Au Moyen-Orient, n’avons-nous vraiment pas de temps à perdre avec le « changement climatique » ? Un bref bilan de ses effets

Quelque 20 000 délégués et « leaders mondiaux », dont certains en jet privé, se sont rendus à Glasgow pour discuter des moyens de sauver notre climat. Ils se réunissent du 31 octobre au 12 novembre pour la 26e édition de la Conférence des Nations unies sur le changement climatique (COP26). L’objectif du sommet de Glasgow est officiellement de « garantir » que l’augmentation de la température ne dépasse pas la limite de 1,5 °C au cours de ce siècle, en réduisant les émissions de gaz à effet de serre.

Tiré de À l’encontre.

Si de nombreux dirigeants du monde entier participent au sommet, notamment le président américain Joe Biden, le premier ministre indien Narendra Modi et le premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis, d’autres ont préféré ne pas y assister, notamment Xi Jinping et Vladimir Poutine. Le dirigeant turc Recep Tayyip Erdogan a annulé au dernier moment son voyage à Glasgow.

Mais nous, au Moyen-Orient, nous n’avons pas le temps de discuter du changement climatique. Nous sommes occupés par des problèmes plus immédiats. Nous sommes au milieu de guerres de religion, beaucoup de nos villes sont maintenant en ruines, nos économies s’effondrent si elles ne sont pas déjà en faillite. Les réfugié·e·s venus d’ailleurs menacent ce qui reste de notre ancien mode de vie. Il y a tellement de problèmes, comment pouvons-nous nous permettre le luxe de discuter du « changement climatique » ?

La formule qui synthétise ces réactions immédiates : le changement climatique n’est pas notre problème. C’est le problème des pays riches.

Si au Moyen-Orient nous n’avions pas tant d’autres problèmes, peut-être aurions-nous discuté du changement climatique et de son impact sur nos vies. Mais non, pas maintenant, nous sommes trop occupés par notre autodestruction sans fin.

***

Or, nous aurions peut-être pu remarquer que le changement climatique et surtout le réchauffement rapide de la surface de la terre concernent le Moyen-Orient beaucoup plus que les pays riches. La péninsule Arabique, l’Afrique du Nord, la Mésopotamie et l’Asie centrale comptent parmi les régions les plus arides de la planète. Pour commencer, le grand Moyen-Orient a moins d’eau et est plus chaud que d’autres régions situées au nord et au sud. Mais il y a pire alors que les projections scientifiques estiment que le réchauffement moyen pourrait atteindre 2 °C à l’échelle mondiale d’ici à 2050, elles estiment que la région du Moyen-Orient risque le double, et pourrait se réchauffer jusqu’à 4 °C degrés.

Même sans changement climatique, les ressources en eau sont soumises à un stress dans la région. La preuve la plus visible en est la disparition des lacs et des mers intérieures. La catastrophe de la mer d’Aral est bien connue ; les planificateurs soviétiques ont sacrifié l’Aral en détournant les eaux de l’Amu Darya et du Sir Darya pour produire du coton dans les plaines arides d’Asie centrale. En Iran, le niveau du lac Ourmia [lac salé dans le nord-ouest de l’Iran] baisse depuis 1995, en raison de l’irrigation. Sa surface est passée de 5000 kilomètres carrés en 1997 à son dixième en 2013 pour ne plus faire que 500 kilomètres carrés, et elle continue de diminuer. Le niveau de la mer Caspienne baisse également, bien que plus lentement avec 7 cm par an, mais d’ici la fin du siècle, il pourrait descendre de 10 mètres, avec des conséquences écologiques et économiques désastreuses. La mer Morte [partagée entre Israël, Cisjordanie et Jordanie] est un autre exemple de la catastrophe en cours, son niveau ayant baissé de 40 mètres au cours des quatre dernières décennies. Au Moyen-Orient, nous consommons plus d’eau qu’elle n’est disponible et renouvelable.

La pénurie d’eau est à l’origine de problèmes majeurs entre les Etats. Prenons l’exemple de l’Irak, un pays qui dépend des eaux de l’Euphrate et du Tigre, qui descendent des montagnes de Turquie, et dont le débit a diminué de 40% par rapport à celui des années 1970. Cela est dû en grande partie au « projet de l’Anatolie du Sud-Est » – un projet gigantesque de 22 barrages – qui a été construit par la Turquie à partir du début des années 1990. Ce système retient désormais l’eau dans la région méridionale de la Turquie, et accroît la pénurie d’eau en aval, en Syrie et notamment en Irak. Bagdad est également en conflit avec l’Iran, et a même menacé récemment de poursuivre Téhéran devant la Cour internationale de justice pour avoir interrompu complètement l’écoulement de l’eau des rivières Karkheh, Alvand, Karoun (fleuve) et Sirvan en Irak. Le résultat pour l’agriculture irakienne est désastreux : dans les années 1970, l’Irak avait 6 millions d’hectares de terres cultivées, aujourd’hui il n’en a plus que 3,75 millions.

Pendant ce temps, la demande de nourriture ne cesse d’augmenter. Alors que la population irakienne n’était que de 10 millions d’habitants en 1970, on estime qu’elle sera de 41 millions en 2021. L’Irak n’est pas le seul pays du Moyen-Orient à connaître une explosion démographique. Le Yémen, l’un des pays les plus pauvres, comptait 23 millions d’habitants il y a dix ans ; aujourd’hui, sa population dépasse les 30 millions. L’Egypte comptait 82 millions d’habitants lorsque le printemps arabe de 2011 a éclaté ; en 2020, la population égyptienne a dépassé les 102 millions d’habitants. L’un des slogans de Gamal Abdul Nasser était de rendre l’Egypte autosuffisante en matière de production agricole. En 2011 déjà, l’Egypte importait la moitié des biens alimentaires nécessaires à sa population, ce qui rendait le pays vulnérable aux fluctuations des marchés internationaux.

Alors que l’eau devient une ressource rare à l’intérieur des terres, l’élévation du niveau de la mer met les régions côtières en danger. Le changement climatique devrait entraîner une élévation du niveau de la mer de 3 à 5 mètres d’ici à la fin du siècle, mettant en danger certaines parties d’Istanbul, tandis qu’Alexandrie en Egypte, une ville de 5 millions d’habitants, risque de « couler ».

***

Maintenant, si tous ces risques liés au changement climatique et à l’épuisement des ressources n’ont pas attiré l’attention des dirigeants du Moyen-Orient, il y a une question qui en fait craindre plus d’un : la transition vers une économie sans carbone. De nombreux pays, des dictateurs, leurs voisins et alliés dépendent des pétrodollars générés par les exportations d’hydrocarbures. A elle seule, l’Arabie saoudite pompe 9,5 millions de barils de pétrole par jour, chaque jour. La production mondiale de pétrole est actuellement de 96 millions de barils par jour, dont un tiers est produit au Moyen-Orient. Toute l’économie du Moyen-Orient est influencée par l’industrie des hydrocarbures, même les pays non producteurs sont fortement dépendants des pétrodollars investis dans leur économie. Sans la disponibilité d’énormes liquidités générées par l’industrie des hydrocarbures, l’ensemble du boom de la construction dans la région n’aurait pas eu lieu.

Comment le Moyen-Orient fera-t-il face à la transformation à venir pour s’éloigner de la dépendance aux hydrocarbures, tout en gérant les effets secondaires de l’industrialisation fondée sur le carbone ? Pour l’instant, ces questions ne sont pas prises au sérieux au Moyen-Orient ; la région a trop de problèmes immédiats à régler. (Article reçu le 4 novembre 2021 ; cet article est publié dans la revue Agos, éditée à Istanbul ; traduction rédaction A l’Encontre)

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