Édition du 22 novembre 2022

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Europe

Capitalisme russe aujourd’hui : un cas de « primauté du politique » ?

Une grande variété de caractéristiques et d’étiquettes sont utilisées pour décrire le régime économique actuel de la Russie.

Il existe différents termes, allant de « capitalisme d’État » ou de ses diverses versions, depuis la « forme hybride de capitalisme d’État du KGB », que Catherine Belton emploie pour décrire le régime de Poutine, à la « kleptocratie autoritaire » de Karen Dawisha, en passant par le « capitalisme de commandement » de Richard Sakwa, sans oublier le terme « capitalisme de connivence » (le journaliste russo-américain Paul Klebnikov – assassiné à Moscou en juillet 2004 – avait décrit les oligarques du temps d’Eltsine comme des « crony capitalists » c’est-à-dire des « capitalistes de connivence »).

Je préfère la caractérisation « capitalisme contrôlé par le Kremlin », mais pour en révéler les particularités j’adopte ici une approche différente.

Inprecor no 699-700 août-septembre 2022

Par Jairus Banaji

Trois cadres d’analyse théorique

Au niveau théorique, je peux penser à au moins trois cadres d’analyse pour expliquer la nature du capitalisme russe au cours des deux ou trois dernières décennies : l’intégrationnisme, les secteurs du capital et la primauté du politique.

• L’intégrationnisme est apparu pour la première fois dans les débats économiques soviétiques des années 1920, comme l’a montré Richard Day dans son étude classique. Trotsky a en fait adopté la position de l’intégrationnisme, contrairement non seulement à N. Boukharine et à d’autres, mais aussi à E. Preobrajensky. Trotsky pensait que l’État soviétique nouvellement formé ne pouvait pas s’industrialiser sans l’aide des ressources de l’économie mondiale. Plus récemment, le terme a refait surface dans les travaux de Stephen Hymer sur les entreprises internationales et leurs caractéristiques.

La position de Hymer fait partiellement écho à la façon dont Bob Rawthorn formule le problème de l’impérialisme dans un article stimulant publié dans la New Left Review en 1971. Rawthorn a soulevé la question de savoir quelle serait la nature probable de l’impérialisme au cours de la décennie qui venait de commencer et quel concept utiliser, entre le super-impérialisme, l’ultra-impérialisme et la rivalité impériale. La conception de Hymer, selon laquelle l’intégration de l’économie mondiale est alimentée par une pénétration croisée des marchés intérieurs des autres pays par les plus grandes entreprises d’Amérique, d’Europe et du Japon, correspond le mieux au modèle de l’ultra-impérialisme, car celui-ci met en avant la mobilité et l’intégration toujours plus grandes du capital, plutôt que la domination unilatérale ou la rivalité conflictuelle entre les entreprises et les États-nations respectifs. Autrement dit, l’intégration économique transfrontalière suppose la paix entre États capitalistes.

• Les « secteurs du capital » sont une approche qui s’inspire en partie de l’exploration de Hilferding dans les années 1920. Il a souligné le contraste entre les entreprises allemandes de la chimie et de l’ingénierie électrique, d’une part, et celles de l’industrie lourde d’autre part. Il a supposé que la domination antérieure des industries sidérurgiques et minières s’estompait. Cette perspective façonne l’analyse de Sohn-Rethel, qui a exposé le rôle politique des divisions au sein du capital allemand depuis à peu près la reprise économique du milieu des années vingt jusqu’à la dépression et la prise du pouvoir par Hitler en 1933. L’industrie lourde était l’épine dorsale du Front de Harzburg, la coalition informelle la plus encline à une solution autoritaire. Par contraste, I.G. Farben fut la dernière grande entreprise à se soumettre formellement à l’État nazi.

• La « primauté du politique » est un concept que nous devons à Tim Mason, l’historien marxiste de l’Allemagne nazie, remarquablement créatif. Ce terme est apparu pour la première fois en 1966 dans les colonnes du magazine ouest-allemand Das Argument. Passant en revue les arguments de Mason en 1970, Peter Sedgwick en dégage la thèse principale : le national-socialisme démontre la « primauté du politique » dans laquelle les objectifs idéologiques déterminent « de manière si radicale les opérations de la sphère économique que l’ensemble du système perd toute rationalité d’autoreproduction ». Mason attribuait cette gouvernance capitaliste autodestructrice et irrationnelle à la désintégration du capital en tant que force collective, c’est-à-dire en tant que classe suffisamment cohérente et unifiée pour déterminer au moins les aspects de la politique étatique qui affectent directement ou indirectement l’accumulation. Selon lui, « les liens directs entre les élites économique et politique sont devenus plus faibles que dans la République de Weimar ». Dans l’essai de Mason, la principale conclusion est l’argument selon lequel dans le système capitaliste « il y a toujours quelque chose d’irrationnel dans l’affirmation de la primauté du politique ».

Illustrons ces cadres théoriques par l’exemple de la Russie, pour voir s’ils peuvent nous être utiles. L’expansion mondiale des géants russes de l’énergie illustre une logique purement intégrationniste, puisque la rentabilité du secteur pétrolier et gazier est déterminée par l’expansion de la Russie sur les marchés mondiaux. Nina Poussenkova l’a montré pour des entreprises comme Gazprom et Rosneft. Il ne s’agit pas ici de rivalité impérialiste au sens marxiste traditionnel, puisque l’expansion implique à la fois une plus grande intégration de l’économie mondiale et une coopération étroite entre entreprises de nationalités différentes. Les alliances internationales de Rosneft avec des sociétés telles que British Petroleum (pour la mer de Kara) et ExxonMobil (pour Sakhalin-I) en sont une bonne illustration.

La deuxième notion – les secteurs du capital – est utile pour expliquer le changement majeur dans l’équilibre des pouvoirs entre le capital privé et l’État, Poutine ayant promu les entreprises étatiques et repris le contrôle de l’industrie pétrolière et gazière aux oligarques. Mais les oligarques ou les milliardaires n’étaient pas un groupe figé. Le plus puissant d’entre eux, Mikhail Khodorkovski, a été éliminé par Poutine au milieu des années 2000, par arrestation et emprisonnement prétendument pour non-paiement d’impôts, et Rem Viakhirev, qui dirigeait Gazprom « comme si c’était son propre fief » (par exemple, le fils de Viakhirev était le chef de la division d’exportation de l’entreprise !), a été évincé encore plus tôt, en 2001.

En revanche, de nombreux autres milliardaires sont apparus en Russie dans les années 2000 et, bien que la crise financière mondiale ait détruit nombre de ces fortunes, notamment dans le secteur bancaire, la majeure partie de cette classe de capitalistes affichera, dès 2015, une base économique plus diversifiée par rapport aux actifs possédés en 2005. Les premiers oligarques avaient bâti leurs fortunes dans les hydrocarbures, les métaux et les banques, en grande partie grâce à des adjudications truquées.

Cependant, en 2015, l’immobilier, le commerce, la chimie et les télécommunications sont devenus les nouveaux secteurs d’accumulation du capital, tandis que sur le marché du gaz, les producteurs indépendants liés à de puissants oligarques ont commencé à grignoter les parts du marché de Gazprom. La plupart des grandes entreprises du secteur privé sont dirigées par des actionnaires dominants, qui utilisent des sociétés offshore pour renforcer leur contrôle. La fin des années 1990 et le début des années 2000 ont été marqués par des niveaux stupéfiants de rachats hostiles, qui étaient simplement des saisies forcées ou violentes de biens d’équipement. C’était une véritable industrie de pillage des entreprises dans laquelle les fonctionnaires de l’État et les hommes d’affaires travaillaient en étroite collaboration. On estime que rien qu’à Moscou, au cours du premier semestre 2005, il y a eu 70 rachats forcés d’entreprises. La primauté du politique peut être illustrée par l’affirmation de Chris Miller selon laquelle les magnats du pétrole et du gaz qui ont conservé la propriété de leurs actifs énergétiques l’ont fait en « veillant à satisfaire les objectifs politiques du Kremlin avant de poursuivre leurs propres intérêts financiers ».

C’est un trait qui distingue la Russie de tout autre capitalisme : l’accumulation y est subordonnée aux besoins de l’État. Bien entendu, cela faisait partie de la vision de Poutine, résumée dans un document officiel en 2003 : « Le rôle d’un pays sur les marchés mondiaux de l’énergie détermine largement son influence géopolitique ». Ici, il est impossible de séparer les ambitions politiques de l’État des décisions économiques stratégiques prises par les plus grandes compagnies pétrolières et gazières.

Ou prenons un exemple qui est particulièrement pertinent aujourd’hui. Une enquête de Reuters sur les documents douaniers russes a révélé qu’au cours des quatre années précédant 2014, Gazprom « a vendu plus de 20 milliards de mètres cubes de gaz à des prix bien inférieurs au marché » à Dmytro Firtash, un oligarque ukrainien étroitement lié au Kremlin. Selon Reuters, le prix était si bas que « les sociétés contrôlées par Firtash ont gagné plus de 3 milliards de dollars grâce à l’accord ». D’autres documents prouvent que « les banquiers pro-Poutine ont fourni à Firtash des lignes de crédit d’une valeur allant jusqu’à 11 milliards de dollars… afin qu’il prenne une position dominante dans l’industrie chimique ukrainienne et étende son influence à l’avenir ». Firtash était l’un des principaux financiers de Ianoukovitch. La conclusion générale de cette enquête était que « Poutine utilise les actifs de l’État russe pour créer des flux d’argent pour les alliés politiques », transformant Gazprom en un outil de la politique étrangère.

Catastrophiques années 1990 et la fin du pouvoir politique des oligarques

Arrêtons-nous un instant et rappelons-nous qu’entre Gorbatchev et les premières pousses du printemps russe ainsi que les nuages ​​orageux de la deuxième guerre tchétchène qui a inauguré le régime de Poutine, s’étendent les catastrophiques années 1990, lorsque des entreprises d’État ont été vendues à des prix ridiculement bas dans le cadre de la privatisation par bons de Tchoubaïs et du programme ultérieur appelé « ventes aux enchères collatérales ». À cette époque, la richesse industrielle de la Russie a été vendue aux enchères à des prix dérisoires. Il a même été suggéré que la sous-évaluation du capital était un levier supplémentaire de l’accumulation primitive – à ajouter à la liste de Marx dans le premier volume du Capital. Des participations d’État d’une valeur de 14 milliards de dollars ont été vendues à des oligarques pour moins d’un milliard de dollars. Un exemple particulièrement frappant d’une telle sous-évaluation artificielle délibérée : lors de l’acquisition de Ioukos par Khodorkovsky, la société a été évaluée à 350 millions de dollars, « alors que sa capitalisation boursière atteignait 6,2 milliards de dollars huit mois plus tard » ! Les plans de privatisation équivalaient donc à un vol, mais il s’agit d’un vol qui reflète à la fois la nature corrompue et prédatrice de l’expérience russe du capitalisme privé (encouragée par l’Occident) et le caractère désordonné du régime d’Eltsine lui-même, qui était en proie à la criminalité et rongé par la « corruption et l’incompétence généralisées » que Paul Klebnikov a exposées dans son livre Parrain du Kremlin – Boris Berezovski et le pillage de la Russie.

L’ampleur de la mauvaise gestion qui a permis un tel siphonnage des ressources de l’État a conduit l’économie au bord de la faillite à la fin des années 1990, l’État ayant en fait abandonné les secteurs les plus rentables de l’industrie russe et perdu sa principale source de revenus. À ce stade, Poutine a entrepris d’inverser la relation entre l’État et le capital en recentralisant l’État (notamment en affaiblissant le pouvoir des gouverneurs régionaux), en consolidant son contrôle sur les entreprises et en resserrant énormément son emprise sur ses différents appareils, notamment les services de sécurité dont il est issu.

Une différence essentielle entre les régimes d’Eltsine et de Poutine est que Poutine a mis fin au pouvoir politique des oligarques. Cela a eu deux implications immédiates. Tout d’abord, cela a permis à une nouvelle série d’oligarques d’émerger et ces derniers n’ont jamais rêvé de contester l’autorité de Poutine. Il a également permis au gouvernement de reprendre le contrôle de secteurs économiques décisifs qui avaient été usurpés sous Eltsine.

Cependant, rien ne pourrait être plus trompeur que d’identifier les vingt et quelques années de pouvoir de Poutine à une simple réaffirmation du capitalisme d’État. C’est là que réside le défi d’une théorie. Par exemple, dans Putinomics, Miller fait référence à des « entreprises publiques dominées par des oligarques dans le secteur de l’énergie et d’autres secteurs clés », ce qui montre que le capitalisme d’État en soi ne peut être une description suffisamment précise des manières complexes dont le pouvoir privé du capital s’articule sous Poutine.

Pour prendre le cas le plus frappant, les entreprises publiques créées par Poutine sont largement considérées comme corrompues et mal gérées. Ainsi, « des proches de Poutine dirigent les plus grandes entreprises publiques et ne sont responsables que devant lui ». Igor Setchine de Rosneft et Vladimir Iakounine des Chemins de fer russes sont de bons exemples de ces dirigeants du secteur public traitant les entreprises étatiques presque comme si elles étaient leur propriété privée.

Au-delà d’eux se trouve un cercle restreint d’hommes d’affaires qui sont de vieux amis personnels de Poutine depuis ses années à Saint-Pétersbourg. On dit qu’ils sont « devenus milliardaires grâce à des accords préférentiels avec le gouvernement russe, principalement en recevant d’importantes commandes de Gazprom sans appel d’offres et en achetant des actifs de Gazprom à bas prix ». Ainsi, les deux seules entreprises de construction de gazoducs pour Gazprom sont possédées par des amis proches de Poutine, des membres de son entourage : d’une part les frères Rotenberg, Arkady et Boris, décrits comme ses copains de judo, et d’autre part Guennadi Timtchenko. On dit que les Rotenberg « ont gagné des milliards de dollars avec les contrats pour Gazprom », en dehors de toute procédure d’appel d’offres, et que Gazprom surinvestit dans des oléoducs qui ne sont pas « viables commercialement ». Les Jeux olympiques d’hiver de Sotchi ont été un autre projet qui leur a été attribué : la fondation de Navalny y a documenté de nombreux cas de corruption liés aux projets de construction. Le massif pont de Kertch – qui relie la Crimée à la Russie – est également l’un des projets d’Arkady Rotenberg. C’est un contrat de plusieurs milliards de dollars qu’il a remporté en 2015. Poutine a conduit un camion Kamaz sur le pont dans le cadre de son ouverture officielle en mai 2018. Le capital de Timtchenko – l’autre grand fournisseur de gazoducs et curieusement sponsor du club de judo de Saint-Pétersbourg où Poutine s’est entraîné dans sa jeunesse – est estimé à 22 milliards de dollars, ce qui en fait le sixième milliardaire russe le plus riche de la liste Forbes de 2021. Je mentionne ceci parce que l’une des rares occasions où Poutine a invoqué la notion de « droits de l’homme » est (bizarrement !) en rapport avec son ami ploutocrate. Dans une intervention extraordinaire, lorsque l’UE a sanctionné Timtchenko en avril 2014, Poutine s’est précipité à sa défense en se plaignant publiquement d’une « violation flagrante des droits de l’homme » parce que les sanctions avaient gelé le compte bancaire et les cartes de crédit de sa femme et l’avaient empêchée de payer une opération chirurgicale dont elle avait besoin de toute urgence. À Moscou, Timtchenko vit dans « l’une des vieilles villas du Politburo stalinien, sur les monts des Moineaux qui surplombent la capitale ».

Élite du pouvoir de Poutine

Bien entendu, l’élite du pouvoir que Poutine a constituée autour de lui est bien plus large que ses amis les plus proches. Elle est composée d’anciens du KGB, qui ont réussi à prendre le contrôle du FSB, des autres structures policières et, plus largement, de l’appareil d’État. Et, comme l’affirme l’ancien diplomate suédois Åslund, à l’autre bout des flux financiers, qui commencent par la gestion corrompue des entreprises tant publiques que privées, se trouvent les banquiers et les autorités des paradis fiscaux offshore en Occident, qui s’associent au blanchiment de l’argent pour les cercles concentriques de Poutine – ses « copains ». L’ampleur même des capitaux évadés de la Russie (plus de mille milliards de dollars selon certaines estimations) fait de la kleptocratie une dimension essentielle du capitalisme russe. Pour comprendre la structure et le mécanisme des grandes entreprises, il faut mettre l’accent sur cette dimension, qui est essentielle à la nature des économies de pays comme la Russie ou, par exemple, l’Inde. Par définition, bien sûr, la fuite des capitaux réduit la masse de la plus-value disponible pour l’accumulation au niveau national, et alimente donc la stagnation. S’en prendre aux comptes offshore des oligarques russes implique de divulguer ces circuits d’évasion et de circulation des capitaux qui impliquent d’autres pays ainsi que les systèmes bancaires de l’Occident. Et nous pouvons être sûrs que ce n’est pas le genre de contre-attaque que Biden ou quiconque est susceptible d’envisager par le biais de sanctions. Poutine lui-même détient des dizaines de milliards de dollars d’actifs à l’étranger et a été visiblement contrarié par la publication des Panama Papers. Åslund estime qu’il a probablement transféré entre 100 et 160 milliards de dollars sur des comptes offshore.

Le fait que les oligarques de Poutine ont fait fortune grâce à l’État ne signifie pas qu’il y a une rivalité entre l’État et le capital privé, comme dans le cas de l’expansion industrielle en Inde dans les années 1950. Cela suggère une symbiose entre les deux principaux secteurs du capital russe : les nouveaux oligarques, d’une part, et les sociétés d’État spécialement créées par Poutine dans l’énergie, les transports, les banques et la production d’armes, de l’autre. Dans son livre Putin’s Kleptokracy (la Kleptocratie de Poutine), Karen Dawisha affirme qu’à son arrivée au pouvoir, « Poutine voulait faire comprendre aux oligarques qu’ils ne bénéficieraient des rentes de ces entreprises qu’en récompense de leurs loyaux services à l’État. Mais que pour un oligarque fidèle à Poutine, il n’y aurait aucune restriction sur les profits qu’il pourrait réaliser ». Cela résume parfaitement l’accord et explique également pourquoi des fortunes aussi formidables ont été constituées et siphonnées en un laps de temps incroyablement court. La loyauté signifiait que les oligarques devaient se tenir à l’écart de la politique d’opposition, ce qui évoque le caractère mort-né du libéralisme russe et la nature défunte de la bourgeoisie russe – une analyse faite en son temps par Trotsky.

Le récent livre d’Åslund, Russia’s Crony Capitalism (le Capitalisme russe de connivence) présente le capitalisme russe entièrement à travers le prisme du cercle restreint de Poutine et des accords corrompus qui les ont enrichis, en grande partie aux dépens des actionnaires minoritaires des entreprises d’État cotées en bourse (telles que Gazprom), qui ont vu leur capitalisation boursière diminuer fortement. L’aspect le plus gênant de ce récit, aussi louable soit-il, c’est qu’il est incorrect d’expliquer le capitalisme russe par ce seul aspect.

Qui sont les capitalistes russes ?

Ainsi, Ilya Matveev a souligné un rôle plus indépendant des grandes entreprises russes en rappelant le type de marchandage corporatiste qui se déroule entre les ministères et les principales associations d’entreprises. Par exemple, le conseiller économique présidentiel Andrei Belousov a récemment proposé de créer une taxe spéciale qui prélèverait les « profits excessifs » des plus grands exportateurs en dehors du secteur du pétrole et du gaz. Il a déclaré que ces bénéfices supplémentaires étaient le résultat de la dévaluation du rouble et des prix élevés des ressources naturelles sur le marché mondial, et que sa proposition générerait un demi-billion de roubles de nouvelles recettes fiscales. Alors, l’Union russe des industriels et des entrepreneurs (RUIE), la principale association des capitalistes, a objecté que cela conduirait simplement à un « exode massif des investisseurs du marché russe ». Et la proposition a été abandonnée.

Se concentrer sur les « connivences » n’éclaire guère sur ce qu’est la majorité du grand capital russe. Les questions intéressantes à poser sont : qui sont ces capitalistes, quels secteurs économiques ils représentent, dans quelle mesure leurs entreprises sont compétitives sur les marchés internationaux et comment ils traitent les travailleurs et les consommateurs. Une façon très approximative de commencer est de voir qui sont les principaux milliardaires de Russie aujourd’hui. Ainsi, dans la dernière liste des 10 premiers milliardaires établie par Forbes, Timtchenko, dont nous avons parlé, et Alicher Ousmanov, le plus grand producteur russe de minerai de fer, sont les seuls capitalistes dont on peut vraiment dire qu’ils ont des liens personnels étroits avec Poutine. Pavel Dourov, qui a créé l’application de messagerie Telegram en 2013, est le seul entrepreneur de haute technologie de la liste. Tous les autres sont liés d’une manière ou d’une autre à l’industrie métallurgique ou minière, avec une exception pour Vaguit Alekperov, qui dirige Lukoil, la deuxième plus grande compagnie pétrolière de Russie. L’homme d’affaires le plus riche du top 10 est Alexeï Mordachov, le magnat de l’acier et directeur général de Severstal, la plus grande entreprise sidérurgique et minière de Russie.

Ce qui est intéressant à propos de Mordachov, c’est la façon dont il a réagi à sa récente inclusion dans la liste des sanctions de l’UE. Selon un rapport d’information, « se décrivant comme retiré de la politique, il a appelé à la fin de la guerre de la Russie en Ukraine, qu’il a qualifiée de “tragédie de deux peuples fraternels” ». « Il est terrible que des Ukrainiens et des Russes meurent, que les gens souffrent de privations et que l’économie s’effondre. Nous devons faire tout ce qui est nécessaire pour qu’une issue à ce conflit soit trouvée dans un avenir très proche et que l’effusion de sang cesse », aurait-il déclaré (Guardian, 2 mars 2022). Le troisième Russe le plus riche de la liste Forbes, également magnat de l’acier, président du groupe NLMK, Vladimir Lissine, a exprimé des sentiments similaires en mars. Dans une lettre adressée aux métallurgistes, il a écrit que la mort de personnes en Ukraine est une « tragédie impossible à justifier » et a exhorté Poutine à trouver une solution diplomatique pacifique. Le conseil d’administration de Lukoil a également rompu les rangs avec Poutine en lançant un appel à la fin de la guerre. Ces voix, qui émanent du sommet de l’industrie russe, contribuent à démentir les clichés selon lesquels le capital russe est entièrement subordonné à Poutine. L’industrie sidérurgique russe est en fait le seul secteur manufacturier qui a réussi à créer plusieurs entreprises de classe mondiale. L’industrie sidérurgique russe est un oligopole typique, les cinq premiers producteurs représentant 91 % de la production totale en 2017. Si l’entreprise de Lissine est à la tête de ce groupe de capitalistes de l’acier, le deuxième plus grand producteur d’acier est Evraz, une multinationale appartenant à Roman Abramovitch qui emploie quelque 70 000 personnes dans le monde, dont 95 % en Russie. L’acier russe dépend également de manière critique des marchés d’exportation, ce qui explique sans doute pourquoi des industriels comme Mordachov et Lissine sont si inquiets de l’impact des sanctions.

Croissance et crise

La croissance rapide de l’économie russe entre 1999 et 2008 a été soutenue par le boom pétrolier et la capacité de l’État à taxer une part importante des recettes d’exportation du secteur des hydrocarbures. En 2005, le pétrole et le gaz représentaient 60 % des exportations russes et près de 40 % des recettes fiscales du gouvernement central. Ce boom a été absolument crucial pour donner à Poutine « les ressources nécessaires à la reconstruction de l’appareil de coercition et de contrôle de l’État central », mais aussi pour stabiliser le régime en élargissant sa base de soutien au-delà de son premier cercle des siloviki (hommes des appareils de répression) et de ses propres amis de Saint-Pétersbourg, les pitertsy.

Comme l’a fait remarquer Simon Pirani, la hausse du niveau de vie qui s’est produite au cours de ces années après son déclin catastrophique et la baisse des salaires des années 1990 « a été la principale source de popularité de Poutine ». Mais la crise de 2008 a depuis ouvert une longue période de pression sur l’économie, marquée par une stagnation répétée, et bien sûr les guerres de Poutine (en Tchétchénie, en Géorgie, en Syrie et en Ukraine). Et les sanctions qu’elles ont provoquées lorsque l’Ukraine a été visée n’ont rien fait pour soulager cela. La dépression a été particulièrement grave dans les régions métallurgiques qui sont typiquement caractérisées par des villes mono-entreprises, où la population dépend de manière cruciale d’une seule usine, souvent en difficulté, et où les travailleurs ont par le passé généralement réussi à éviter la fermeture de l’entreprise dominante.

En 2016, quelque 60 % des résidents de villes mono-entreprises ont été signalés comme trouvant leurs conditions de vie insupportables, ce qui a incité le gouvernement à adopter une classification par code couleur de ces villes en fonction du degré de risque perçu en termes de menace d’explosion sociale. Les villes mono-entreprises les plus mal loties ont été décrites comme la « centaine rouge ». Toutefois, ce sont les grandes entreprises sidérurgiques qui ont brisé ce schéma hérité des entreprises préservant l’emploi ; comme le souligne Stephen Crowley, elles ont commencé à réduire considérablement le nombre de travailleurs. Ainsi, « en 2013, six grands fabricants d’acier auraient réduit leurs effectifs de 33 500 personnes, réduisant ainsi l’emploi de plus de 9 % » par rapport à l’année précédente. Néanmoins, de nombreux travailleurs licenciés par les grandes entreprises sont souvent simplement réemployés dans d’autres entreprises de la société. Alexeï Mordachov, propriétaire de Severstal, aurait déclaré : « Je crois qu’il existe une sorte de contrat social dans de nombreuses entreprises ». Le fait de figurer sur la liste des villes mono-entreprises donne droit à des subventions de l’État et Poutine a pris soin de donner au moins l’impression qu’il souhaitait que ces subventions se poursuivent.

L’industrie automobile russe s’est construite en attirant des capitaux étrangers grâce à la substitution des importations. Lorsqu’en 2006 les modèles étrangers produits en Russie ont commencé à être exportés, la politique a changé et le marché automobile russe a connu une véritable ruée. Ford, Toyota et Nissan ont installé des usines près de Saint-Pétersbourg, et le principal constructeur automobile russe, Avtovaz, s’est associé à Renault, qui a investi plus d’un milliard de dollars dans le projet.

L’un des aspects les plus fascinants de cet afflux de capitaux étrangers est son impact sur les syndicats. Je cite à nouveau le récent ouvrage de Crowley : « La [nouvelle] politique s’est également avérée fructueuse pour les travailleurs du secteur automobile, où l’une des organisations syndicales alternatives les plus fortes, la MPRA (Syndicat interrégional des travailleurs de l’automobile), a été créée par des travailleurs de deux usines automobiles (Ford à Vsevolozhsk et Avtovaz) en 2006, juste au moment où la politique de substitution des importations a commencé. La MPRA a mené certaines des actions syndicales les plus réussies en Russie, comme la grève de 2007 à l’usine Ford, où les travailleurs ont arrêté la production et occupé l’usine, et ont ainsi obtenu des augmentations de salaire de 11 % et un contrat garantissant une indexation des salaires de 1 % au-dessus de l’inflation.

« Les contrats de Ford sont devenus une source d’inspiration pour les autres travailleurs du secteur, et la MPRA s’est étendue à d’autres usines automobiles, comme Volkswagen-Kaluga. » Dans les années 2010, le marché automobile russe était le deuxième plus grand d’Europe, légèrement derrière celui de l’Allemagne, et Crowley note que « lorsque les perspectives se sont améliorées, les travailleurs de l’automobile sont à nouveau passés à l’offensive. Par exemple, en mars 2012, alors que les manifestations contre la fraude électorale se déroulaient toujours à Moscou et à Saint-Pétersbourg, non loin de Moscou, les travailleurs de Benteler Automotive, un fournisseur de pièces automobiles pour l’usine Volkswagen, ont entrepris une grève de trois jours qui a presque paralysé l’usine VW, afin d’obtenir la reconnaissance de leur syndicat affilié à la MPRA ». Cependant, l’effondrement du boom pétrolier en 2014 a de nouveau poussé l’industrie automobile dans une crise profonde et bien sûr, les récentes sanctions ont signifié le retrait des entreprises étrangères. D’autre part, alors que la MPRA s’étendait à d’autres secteurs industriels et changeait de nom pour devenir Association interrégionale des syndicats de travailleurs, les autorités ont engagé une action en justice pour que le syndicat soit déclaré illégal à l’approche de la campagne de réélection de Poutine en 2018. Mais la Cour suprême a annulé cette décision.

Conflit central de l’économie russe

Pour conclure, je voudrais me concentrer sur ce que je considère comme le conflit central de l’économie russe. À cette fin, il est nécessaire de revenir sur deux notions mentionnées au début. Le conflit entre l’économie et la politique est un conflit entre la logique intégrationniste du capital et la « primauté du politique » inscrite dans l’étatisme de Poutine. La manifestation la plus claire de ce conflit a été l’intention de priver Khodorkovski du contrôle de Ioukos et de faire passer les parties les plus rentables de son entreprise dans les mains de Rosneft – le « champion national » de l’industrie étatique – qui (comme Gazprom) était simplement une vache à lait pour les ambitions géopolitiques de Poutine. Le choix même d’Igor Setchine à la tête de Rosneft en est la preuve, puisqu’il était comme le décrit Gustafson « le chef officieux de l’aile des siloviki de l’élite du Kremlin » et quelqu’un qui faisait partie du KGB au milieu des années 1980, comme Poutine.

Il est utile ici d’utiliser la notion sartrienne d’« incarnation » pour comprendre l’importance de personnages tels que Khodorkovski, Setchine et Poutine. Ioukos était la compagnie pétrolière russe la plus importante et la plus agressive du secteur privé, son propriétaire était un défenseur inconditionnel d’un capitalisme moderne et mondialement intégré, de plus en plus considéré en Occident comme un modèle de gouvernance d’entreprise. Comme l’indique Catherine Belton, « de tous les oligarques moscovites, Mikhaïl Khodorkovski était celui qui cherchait le plus activement à intégrer son entreprise à l’Ouest et qui courtisait le plus ouvertement les investisseurs et les dirigeants occidentaux pour obtenir leur soutien. Il a ouvert la voie en essayant d’instaurer des méthodes occidentales de gouvernance d’entreprise et de transparence au sein de sa société, après avoir été pendant des années un mauvais garçon de la scène darwinienne des affaires en Russie. Le conflit qui s’est déroulé alors que les siloviki de Poutine se battaient pour arracher à Khodorkovski le contrôle des gisements pétroliers de Ioukos en Sibérie occidentale était à la fois un affrontement de visions d’avenir de la Russie et une bataille pour l’empire. Il s’agissait de définir la résurgence impériale de la Russie et les efforts de Poutine pour restaurer son pays en tant que force indépendante contre l’Occident. Mais c’était aussi un affrontement profondément personnel ».

Il est parfaitement évident que Poutine et Khodorkovski se détestaient mutuellement, non pas dans un sens purement personnel, mais pour ce que chacun représentait pour l’autre. Khodorkovski avait un franc-parler allant jusqu’à l’arrogance, s’en prenait souvent aux représentants de l’État dans les médias, et ne se soumettait pas facilement, même lorsque Poutine tentait de le faire. Belton rapporte qu’il « a investi des dizaines de millions de dollars pour financer les communistes » et que deux des cadres suppérieurs de Ioukos « étaient à la tête de la liste des candidats du Parti communiste ». Son financement des partis d’opposition à la Douma a clairement déplu à Poutine. On rapporte qu’en mai 2003, lors d’un dîner privé auquel Abramovitch et lui avaient été invités, Poutine lui a ordonné de « cesser de financer les communistes », mais Khodorkovski aurait refusé catégoriquement, déclarant apparemment que « le soutien de la démocratie en Russie était tout aussi important que les affaires ». Plus tard, en juillet de la même année, Poutine a déclaré au Premier ministre Mikhaïl Kassianov que « Khodorkovski avait dépassé les bornes en finançant les communistes sans son autorisation ».

Dans son brillant ouvrage sur l’industrie pétrolière russe intitulé Wheel of Fortune (la Roue de la fortune), Thane Gustafson décrit longuement et de manière vivante les différentes questions sur lesquelles Poutine et le dirigeant pétrolier avaient des points de vue farouchement opposés et se sont affrontés publiquement, notamment un oléoduc vers la Chine que Ioukos soutenait fermement contre l’idée de Poutine d’un oléoduc qui s’étendrait sur des milliers de kilomètres plus loin, directement jusqu’à la côte Pacifique, une idée dont Khodorkovski s’est publiquement moqué. Et puis il y a eu le projet de fusionner Ioukos avec Chevron pour créer la plus grande compagnie pétrolière du monde.

Compte tenu du rôle des investisseurs institutionnels dans le capitalisme mondial d’aujourd’hui, aucune grande entreprise ne peut espérer accéder aux marchés de capitaux internationaux si elle ne respecte pas les normes de référence en matière de divulgation et les niveaux de transparence qui mettent les actionnaires minoritaires et les créanciers internationaux à l’aise. Il a été dit (dans le cas de Khodorkovski) « on se demande si un peu moins de transparence n’aurait pas été plus sage ». En revanche, les structures de gouvernance des entreprises et sociétés d’État sont très éloignées de tout ce qui pourrait être un tant soit peu acceptable en termes de meilleures pratiques internationales. Ainsi, les conseils d’administration des entreprises et sociétés d’État sont nommés par Poutine, et leurs directeurs généraux sont ses hommes, qui n’ont de comptes à rendre qu’à lui, de sorte que même le contrôle étatique, c’est-à-dire public, est une fiction juridique. Dans le cas de Gazprom, ce type de culture de gouvernance a conduit à ce qu’un auteur décrit comme « dix-sept années de gestion désastreuse », tandis que le contrôle de Yakounine sur les chemins de fer russes entre 2005 et 2015 a été marqué par la corruption – Navalny a fait de lui une cible privilégiée de ses dénonciations.

Le conglomérat de défense tentaculaire Rostec (ou Rostekh) a été créé par Sergueï Tchemezov, qui est ami avec Poutine depuis leur travail au KGB en Allemagne de l’Est. Comme l’a écrit un critique, « Rostec ne publie aucun rapport financier, aucun rapport annuel, ni aucune autre information détaillée sur ses activités. Ce vaste empire commercial d’entreprises souvent secrètes est un labyrinthe non transparent (…). Il a abandonné son site web en anglais en 2018 (…). Rostec précise clairement une chose, sa dépendance envers le président : "La Corporation Rostec est dirigée par son groupe superviseur, son conseil exécutif et son directeur général, qui est nommé par le président de la Fédération de Russie" ». Mais la question plus large ici est de savoir selon quel schéma le capitalisme évolue. En d’autres termes : soit l’État est au service de l’accumulation du capital (c’est, si vous voulez, le modèle standard lié aux démocraties libérales qui sont dominées par de puissants intérêts patronaux), soit l’accumulation est au service de l’État (c’est le modèle non standard, étatique et autoritaire, qui rappelle ce que Tim Mason a appelé « la primauté du politique » et qui est illustré aussi bien par les Saoudiens sous Mohammed ben Salmane que par la Russie sous Poutine).

Il existe bien sûr différents sens du terme « primauté du politique », certains plus forts que d’autres. Par exemple, lorsqu’un auteur affirme que « les entreprises publiques sont gérées en fonction d’objectifs politiques », il s’agit d’un sens évident mais plus faible de cette notion. Il introduit une hétéronomie radicale au cœur du processus d’accumulation puisque certaines des plus grandes entreprises sont empêchées de fonctionner comme des entreprises purement capitalistes. Cependant, il existe un sens beaucoup plus fort de la primauté, qui apparaît de manière frappante dans les guerres menées par Poutine en Syrie et en Ukraine. Par exemple, lorsque les troupes russes ont annexé la Crimée, cela a été le résultat d’une décision que Poutine n’aurait pas pu partager plus largement qu’avec un cercle restreint. Il est clair que le ministère des Finances n’a pas été consulté. La vice-ministre des Finances, Tatyana Nesterenko, a déclaré à l’époque : « Le ministère des Finances n’a pas été interrogé à l’avance sur le prix éventuel de la décision de l’adhésion de la Crimée ». Et, bien sûr, les sanctions massives, qui ont maintenant balayé la Russie, vont causer des dommages importants à l’économie et à la vie de sa population. Ainsi, les guerres de Poutine sapent les intérêts du grand capital dans son ensemble. La question est la suivante : Poutine s’en soucie-t-il ? Ces dernières années ont vu une érosion de la « majorité poutinienne », comme l’appelle Budraïtskis, et cela pourrait bien être un facteur dans la décision de déclencher la guerre en Ukraine. Mais alors que la machine de guerre est mobilisée, la machine de répression l’est aussi, ce qui signifie un autoritarisme encore pire que ce que la plupart des Russes ordinaires ont vu depuis 2011.

Si le secteur libéral minoritaire du capital russe a échoué de manière spectaculaire dans sa confrontation avec Poutine, qu’en est-il de la classe ouvrière ? La production de pétrole et de gaz a remplacé le charbon comme épine dorsale de l’économie russe, ce qui a affaibli la position structurelle des travailleurs industriels, affirme Stephen Crowley dans son livre Putin’s Labor Dilemma (le Dilemme de Poutine : les travailleurs). À l’instar des classes ouvrières du monde entier, il faut que celle de Russie se dote d’organisations syndicales plus puissantes avant de pouvoir commencer à exercer une influence politique. Cela dit, il convient de noter qu’en Biélorussie, lors des manifestations de masse de 2020, les travailleurs ont formé des comités de grève dans les principales entreprises publiques et ont constitué une partie importante du mouvement contre Loukachenko, avec des revendications dénonçant le trucage des élections et les brutalités policières. C’était la « circonscription traditionnelle » de Loukachenko qui se soulevait contre lui et il était visiblement choqué. La leçon à en tirer est que les travailleurs ont agi dans le cadre d’une lutte de masse plus large pour la démocratie, comme ils l’ont fait en Égypte en 2011. Les travailleurs en Russie n’ont plus d’autre choix que de rejoindre l’opposition russe de base, en partie regroupée autour de Navalny.

Le sort de la guerre en Ukraine sera crucial pour l’avenir de Poutine. Mais le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle a montré à la plupart des secteurs de la société russe qui n’adhèrent pas à la propagande absurde du Kremlin selon laquelle l’intégrité territoriale de la Russie est menacée, l’irrationalité pure et la brutalité quasi génocidaire que le régime est prêt à perpétrer pour la pérennité de son président et des groupes corrompus intéressés par son règne.

Si l’on cherche une explication purement économique des raisons pour lesquelles Poutine a envahi l’Ukraine à deux reprises au cours des huit dernières années, il faut consulter le livre Price Wars de Rupert Russell. On y lit : « En 2012, d’énormes gisements de gaz – 2,3 trillions de mètres cubes – ont été découverts en mer Noire dans la zone exclusive ukrainienne. La Russie a tenté de négocier l’accès à ces gisements, mais les pourparlers ont échoué. Puis, en janvier 2013, l’Ukraine a conclu un accord avec Royal Dutch Shell pour commencer à forer à l’est de l’Ukraine, où un autre gisement important de gaz naturel avait été découvert » (1). À tel point que le ministre ukrainien de l’énergie aurait déclaré que « l’Ukraine deviendra un exportateur net vers l’Europe – en concurrence avec la Russie – d’ici 2020 ».

* Jairus Banaji, militant marxiste révolutionnaire, est historien, professeur et chercheur à l’École d’Études orientales et africaines (SOAS) de l’Université de Londres. Il est notamment l’auteur de : A Brief History of Commercial Capitalism (Haymarket Books, Chicago 2020), Exploring the Economy of Late Antiquity (Cambridge University Press, Cambridge 2016), Theory as History (Brill, Leiden 2010, Historical Materialism Book Series), Agrarian change in late antiquity – gold, labour and aristocratic dominance (Oxford University Press, Oxford 2007).
Nous avons traduit cet article du site de la revue ukrainienne de critique sociale Спільне-Commons qui l’a publié en ukrainien et en anglais le 23 juin 2022 : https://commons.com.ua/en/rosijskij-kapitalizm-sogodni-vipadok-primatu-politiki/
(Traduction et intertitres par JM).

Notes

1. Rupert Russell, Price Wars, Weidenfeld & Nicolson, London 2022.

Références

• Anders Åslund, Russia’s Crony Capitalism : The Path from Market Economy to Kleptocracy, New Haven & London, 2019.

• Catherine Belton, Putin’s People : How the KGB Took Back Russia and Then Took On the West, London, 2020.

• Stephen Crowley, Putin’s Labor Dilemma : Russian Politics Between Stability and Stagnation, Ithaca and London, 2021.

• Richard B. Day, Leon Trotsky and the Politics of Economic Isolation, Cambridge, 1973.

• Karen Dawisha, Putin’s Kleptocracy : Who Owns Russia ?, New York, 2015.

• Thane Gustafson, Wheel of Fortune : The Battle for Oil and Power in Russia, Cambridge, Mass., 2012.

• Paul Klebnikov, Godfather of the Kremlin : Boris Berezovsky and the Looting of Russia, New York, 2000.

• Tim Mason, « The primacy of politics. Politics and economics in National Socialist Germany », in Mason, Nazism, Fascism and the Working Class, ed. Jane Kaplan, Cambridge, 1995, pp. 53-76.

• Chris Miller, Putinomics : Power and Money in Resurgent Russia, Chapel Hill, 2018.

• Simon Pirani, Change in Putin’s Russia : Power, Money and People, London, 2010.

• Nina Poussenkova, « The global expansion of Russia’s energy giants », Journal of International Affairs, 63/2 (2010), pp. 103-124.

• Bob Rowthorn, « Imperialism in the seventies : unity or rivalry ? », New Left Review, I/69, Sept.-Oct. 1971, pp. 31–54.

• Richard Sakwa, Putin and the Oligarch : the Khodorkovsky-Yukos Affair, London, 2014).

• Alfred Sohn-Rethel, Economy and Class Structure of German Fascism, tr. Martin Sohn-Rethel, London, 1978.

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