Édition du 17 février 2026

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Comment fonctionne la désinformation russe ?

Dans un régime autoritaire comme la Russie, la désinformation devient pour les autorités un outil de gouvernance à part entière. L’exemple de la Russie est révélateur de la manière dont le pouvoir combine le contrôle de l’information avec la construction d’une réalité alternative. Une journaliste en exil décrypte.

Tiré du blogue de l’auteur.

La diffusion intentionnelle d’informations fausses ou trompeuses, couramment appelée désinformation, n’est pas un problème unique à la Russie. Les progrès technologiques avancent par nature plus vite que les mécanismes de régulation éthique, créant ainsi partout de nouvelles possibilités de manipulation. Mais sous un régime autoritaire, la désinformation devient pour les autorités un outil de gouvernance à part entière. L’exemple de la Russie est révélateur de la manière dont le pouvoir combine le contrôle de l’information avec la construction d’une réalité alternative.

La désinformation en Russie est d’abord une affaire d’État. Les autorités adoptent deux approches parallèles : d’une part, elles limitent l’accès aux sources d’information indépendantes ; et d’autre part, elles produisent activement leurs propres récits.

Toute diffusion de données contredisant la version officielle est criminalisée, notamment via les lois sur les « fake news » et la « discréditation de l’armée », qui permettent d’engager des poursuites pénales contre les critiques du Kremlin. Parallèlement, une vaste propagande pro-guerre se déploie — dans les médias mais aussi dans les films, les spectacles, les manuels scolaires, et à travers la pression exercée sur les enseignants.

L’idée centrale propagée est la suivante : la Russie serait un « pays-protecteur » menant une lutte contre les « manipulations occidentales » via son action en Ukraine. Critiquer le président ou le gouvernement devient un acte de déloyauté, et les personnes en désaccord sont automatiquement étiquetées comme des traîtres. Les références à la Seconde Guerre mondiale jouent un rôle clé, par lequel les autorités construisent une analogie entre la guerre en Ukraine et la victoire ‘héroïque’ de 1945.

Une diffusion des récits à l’intérieur du pays et au-delà de ses frontières

Les mêmes messages circulent en permanence dans l’espace médiatique : « pertes colossales de l’armée ukrainienne », « soutien massif [des Russes] à la guerre », « actions malhonnêtes de l’Occident », « morts de civils causées par l’Ukraine ». Ces récits se déclinent dans différents formats — télévision, presse, réseaux sociaux — et visent à justifier l’agression russe.

La propagande dépasse toutefois largement les frontières du pays. La rhétorique varie selon les publics : défense du « monde russe » et des compatriotes à l’étranger, ou promotion des « valeurs traditionnelles » contre « l’influence destructrice de l’Occident ». Les canaux d’exportation de ces messages se sont développés dès les années 2000, lorsque la Russie cherchait à améliorer son image internationale : sport, culture, puis les chaînes médiatiques Russia Today (RT) et Sputnik sont devenus des instruments clés de « soft power ».

Le régime mobilise également un autre type de désinformation dont l’objectif n’est pas de convaincre, mais de déstabiliser – d’affaiblir la confiance dans les institutions, de polariser les sociétés, de créer du chaos. Pour cela, les autorités russes peuvent compter sur les algorithmes (principalement américains et chinois) des réseaux sociaux qui accélèrent la diffusion des contenus trompeurs, leur permettant d’atteindre très rapidement de larges audiences.

Ce type de contenus circule particulièrement vite parmi les groupes anti-gouvernementaux, complotistes ou anti-vaccins — ce qui a été particulièrement visible pendant la pandémie.

S’y ajoutent l’utilisation de faux comptes, de réseaux automatisés de bots et de cyberattaques, y compris le piratage de pages de responsables politiques et la création de répliques de sites journalistiques pour manipuler l’opinion.

Le modèle des 4D

Dans la littérature académique, le modèle des 4D de Ben Nimmo, chercheur au Digital Forensic Research Lab (DFRLab) du think tank Atlantic Council, est souvent mobilisé pour décrire les outils d’influence sur l’opinion publique et les processus politiques que sert la désinformation. Il fonctionne selon quatre piliers :

 Dismiss – Dénigrer : si vous n’aimez pas ce que vos critiques disent, rabaissez-les. Au début de la guerre, la Russie se présentait non comme agresseur, mais comme défenseur, en diffusant des récits sur les “atrocités” soi-disant commises par l’Ukraine contre la population du Donbass.

 Distort – Déformer : si vous n’aimez pas les faits, manipulez-les. La guerre est désignée dans le langage officiel comme « opération militaire spéciale ».

 Distract – Distraire : si vous êtes accusé de quelque chose, accusez quelqu’un d’autre de la même chose. La Russie dissimule ses propres crimes de guerre en accusant l’Ukraine d’avoir « organisé elle-même des massacres ».

 Dismay – Dissuader : si vous n’aimez pas ce que quelqu’un d’autre prépare, essayez de leur faire peur. Des allusions à une possible escalade, y compris au chantage nucléaire, maintiennent également le public dans un état d’inquiétude.
Partant de ces principes de base, la désinformation capitalise sur de nombreuses tactiques pour atteindre concrètement ses objectifs :

 Chaos informationnel : Le fait de diffuser volontairement des actualités absurdes ne cherche pas forcément à convaincre, mais à détruire la confiance en toute information. Le public croit qu’on lui cache quelque chose ; l’angoisse croît et incite à chercher des “réponses alternatives”.

 Répétition et volume : La multiplication du même message via différents canaux crée un effet “tout le monde en parle, donc c’est vrai”. Si auparavant on utilisait des “usines à trolls”, ce sont désormais des bots. Avec l’IA, les distinguer de vrais utilisateurs devient difficile.

 Contenus générés par l’IA : L’IA produit très rapidement de fausses vidéos, photos, audios et messages, c’est donc un outil précieux.

 Multiplication des versions et asymétrie : L’information véridique se perd dans une multitude d’interprétations, rendant la vérité difficile à identifier. De plus, les démentis circulent moins vite que les fake news et se perdent dans le bruit ambiant.

 Impact émotionnel : Plus un contenu déclenche des émotions fortes, comme la colère, l’indignation, la tristesse, ou la haine, plus il suscite de réactions et donc se diffuse rapidement.

 Manipulations linguistiques : Certaines constructions linguistiques ne déforment pas tant l’information qu’elles n’en déplacent les accents. Par exemple, l’usage de la voix passive masque le sujet de l’action : « Les forces armées ont bombardé une école » devient « Une école a été bombardée ».

Ce que cela implique pour les journalistes russes en exil

Dans ce contexte, le rôle des journalistes russes en exil s’est profondément transformé. Il ne s’agit plus seulement de couvrir des événements absents de la presse officielle russe, mais de produire une information capable de résister à un environnement informationnel saturé de récits concurrents et de contenus trompeurs.

Au-delà de la concurrence accrue pour imposer “sa” vérité, le système de la désinformation affaiblit durablement les mécanismes de confiance. Pour les rédactions en exil, cela se traduit par une charge de travail accrue : développement de cellules de fact-checking, enquêtes plus longues, contextualisation systématique des informations, au détriment parfois de la couverture de l’actualité immédiate.

Donc si la lutte contre la désinformation concerne l’ensemble des médias contemporains, elle constitue pour les médias russes en exil une contrainte structurelle. Leur public est exposé quotidiennement à des contenus contradictoires qui circulent bien au-delà des canaux médiatiques — dans les réseaux sociaux, les espaces privés, les interactions ordinaires — et qui brouillent les frontières entre information, opinion et manipulation.

La bataille principale des médias en exil se déplace alors sur leur capacité à se construire une crédibilité. Or cette crédibilité se construit lentement, alors que la désinformation bénéficie d’une diffusion rapide, peu coûteuse et émotionnellement efficace. Cette asymétrie explique en partie pourquoi les médias indépendants en exil peinent à maintenir ou élargir leur audience.

L’enjeu est éminemment démocratique : dans un espace informationnel fragmenté et soumis à une pression permanente, les journalistes en exil sont le dernier rempart de la lutte pour rendre possible l’existence même d’un débat public.

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