Édition du 21 mai 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le mouvement des femmes dans le monde

Christine Dalloway : Le corps des femmes, champ de bataille du patriarcat

La montée des extrêmes-droites en Europe a donné lieu à un retour sur la scène politique de discours surannés, vantant les mérites de la « famille traditionnelle », mettant en avant la femme au foyer, la bonne épouse, la mère de famille, les femmes telles que les conçoit l’église, telles que les proverbes de la bible la décrivent : « (Une femme de valeur) veille à la bonne marche de sa maison, elle ne mange pas le pain de la paresse.

Tiré du blogue de Christine Delphy.

Ses fils se lèvent et la disent heureuse, son mari aussi, et il chante ses louanges » (1). De la Hongrie d’Orban où le gouvernement œuvre à mieux chasser les femmes de la sphère publique pour les cantonner à leurs rôles de mère et d’épouse (2) à l’Espagne où le droit à l’IVG est restreint, en particulier pour les mineures (3) un vent de conservatisme et de bigoterie rance souffle sur l’Europe, les nostalgiques de la famille traditionnelle s’en donnent à cœur joie. La France n’est pas en reste : Marion Maréchal-Le Pen a suggéré de remettre en question le remboursement intégral de l’IVG, Marine Le Pen a bien recadré sa nièce, mais le fait que ce genre de proposition suscite aussi peu de réactions est révélateur d’une régression des mentalités (4). Simultanément, face à cet engouement pour le patriarcat traditionnel, inspiré des religions monothéistes, une autre idéologie tout aussi toxique et violente pour les femmes se répand dans toute l’Europe : la pornification. Les comportements mis en scène dans la pornographie sont mis en pratique dans la prostitution, ces remises en actes sont le produit d’une idéologie qui conçoit les femmes comme des objets sexuels, sur lesquelles on peut exercer des actes dégradants, inhumains et humiliants. La pornographie banalise la violence faite aux femmes et fournit des scénarios, des schémas comportementaux aux agresseurs sexuels. Le mouvement du Nid qualifie à juste titre la pornographie d’exploitation sexuelle filmée, et met en évidence le lien entre pornographie et prostitution que ce soit au niveau concret de la fabrication de ces images ou au niveau de l’idéologie violente et sexiste qu’elles véhiculent. (5)

Le patriarcat traditionnel conçoit la femme comme totalement vouée à son rôle de gardienne du foyer, de mère et d’épouse. La femme indépendante n’existe pas dans cette vision de la société, son autonomie est niée, elle n’existe que pour être au service de son entourage familial. Cette vision des femmes qui a été celle valorisée par l’église depuis le moyen-âge connaît un regain d’intérêt. Les extrêmes-droites étant proches de l’église, elles font la promotion de ce modèle de société qui dénie aux femmes leurs droits et leur autonomie. Dans sa dystopie « La servante écarlate », Margaret Atwood imagine une Amérique où les femmes se verraient dépouillées de leurs droits fondamentaux pour être strictement contraintes d’assumer leurs rôles conjugaux (6). Si la société imaginée par Atwood dans « La servante écarlate » est une peinture terrifiante de ce genre de régression, elle reste imaginaire, mais la réalité européenne tourne parfois au cauchemar. Le cas de la Pologne est emblématique : les partis politiques au pouvoir étant proches de l’église, ils se sont attaqués en priorité aux droits sexuels et reproductifs des femmes, notamment l’accès à l’IVG. L’accès à l’IVG en Pologne était déjà très restrictif, il est devenu concrètement impossible avec les nouvelles législations de 2018 prévoyant son interdiction quasi-totale. Ces changements légaux s’accompagnent d’une régression au niveau idéologique, qui prône le retour aux « valeurs chrétiennes », à savoir une vision rétrograde, passéiste de la place des femmes et de leur statut (7). Le cas de la Pologne n’est pas isolé, la Hongrie suit le même chemin depuis l’accession d’Orban au pouvoir (2). En Italie, dès son investiture, le gouvernement de Salvini, composé d’une coalition de deux partis d’extrême droite a dévoilé ses intentions : mettre en place une politique sexiste en s’attaquant en priorité aux droits fondamentaux des femmes (8). Partout où les extrêmes droites arrivent au pouvoir, l’agenda est le même : l’attaque des droits des femmes et leur enfermement dans la sphère privée. Derrière ces politiques, l’influence de l’église se fait sentir, plus prégnante que jamais, c’est la matrice idéologique religieuse qui est à l’œuvre. Elle a trouvé un bras armé dans les gouvernements d’extrême-droite qui prolifèrent en Europe actuellement. Les politiciens d’extrême droite font des femmes leurs cibles privilégiées, prioritaires, l’autonomie féminine leur est insupportable et leurs efforts sont focalisés sur la destruction de leurs droits. Le contrôle social des femmes, de leur corps, est un enjeu crucial pour ces partis, qui voient dans les femmes les piliers de leur ordre social conservateur ; en coulisses, l’église est à la manœuvre, elle fournit la doctrine et les moyens intellectuels de la manipulation de masse.

Simultanément, les violences sexistes comme la pornographie et la prostitution connaissent une recrudescence inquiétante. L’accès à la téléphonie des jeunes leur permet d’accéder quasiment sans contrôle à des contenus pornographiques atroces, les enfants sont exposés à la pornographie de plus en plus tôt, la pornographie actuelle étant beaucoup plus violente et traumatisante que celle qu’on connaissait il y a 10 ou 15 ans (9). La sociologue Gail Dines qualifie la diffusion de la pornographie de crise de santé publique majeure, ayant pour conséquence d’aggraver la traite et la violence sexuelle, en particulier contre les enfants (10). Elle met aussi en avant le fait que les jeunes d’aujourd’hui grandissent dans une culture pornifiée, hypersexualisée et les conséquences lourdes que cela peut avoir, en particulier pour les jeunes filles et les femmes (11). Les femmes se voient sommées de ressembler aux chanteuses, actrices hypersexualisées, aux icônes de la mode, au prix de pratiques esthétiques coûteuses, douloureuses, et chronophages (12). Comme nous l’avons dit plus haut, la pornographie est la théorie, la prostitution est la pratique, l’augmentation dramatique de la prostitution des mineures pourrait être liée à la banalisation de la pornographie–on peut se poser la question, faute de données scientifiques sur le sujet (13). La prostitution des mineures touche désormais toutes les catégories sociales, aisées ou non, et a pris une ampleur inquiétante ces dernières années. Ces violences sont le fait d’un nouveau patriarcat, différent du patriarcat traditionnel, opposé en apparence à celui issu des religions. Ce nouveau patriarcat a pour force principale d’être popularisé par les mass medias, le net, la télévision. On ne compte plus les stars et starlettes pornifiées qui servent de modèles aux adolescentes en manque de repères. Le féminisme libéral valide ces figures comme modèles d’émancipation (14), ce féminisme version pop parfois qualifié de « féminisme à paillettes » s’est popularisé et donne pour modèles aux jeunes filles des femmes hypersexualisée qui mettent en avant leurs corps plutôt que tout le reste (15).

Les deux camps se targuent de vouloir libérer et protéger les femmes. Le camp conservateur a la prétention de préserver les femmes de l’exploitation sexuelle en les privatisant en quelque sorte, en se référant aux « valeurs morales » de « pudeur » et de « modestie » communes aux trois religions monothéistes. Dans les faits, cette grande vertu n’empêche pas les pays religieux de fournir les réseaux de la traite, le cas de l’Europe de l’Est est emblématique, avec entre autres la Roumanie et la Bulgarie qui alimentent les réseaux de prostitution (16). Le néo-patriarcat dont le cheval de Troie idéologique est le féminisme libéral affirme contribuer à l’épanouissement de la sexualité féminine, de la liberté sexuelle alors qu’en réalité il facilite l’exploitation sexuelle. Dans les deux cas, l’esclavage sexuel est pratiqué, quelles que soient les professions de foi, religieuses ou néo-libérales.

La dichotomie entre la femme vouée à être la gardienne du foyer et la prostituée/objet sexuel n’est pas nouvelle, c’est un des fondements du patriarcat, ces deux oppressions nourrissent la domination masculine, la femme au foyer étant dans le système de valeurs traditionnel la femme respectable. Ces deux rôles féminins ont en commun d’être voués au service des intérêts masculins, la femme au foyer assurant la reproduction et le travail domestique, tandis que la femme-objet a pour fonction d’être utilisée voire exploitée sexuellement. Ce qui est assez nouveau, c’est qu’autrefois, le modèle de la femme au foyer était celui qui était reconnu et valorisé socialement, la prostitution étant honteuse, dissimulée. Aujourd’hui, les femmes hypersexualisées sont visibles absolument partout, dans la publicité, les médias, le porno soft a envahi les mass médias, des contenus qui auraient été autrefois considérés comme pornographiques sont devenus la norme (comme dans la publicité par exemple) (17). Les femmes sont donc soumises à des injonctions contradictoires, d’un côté celles émanant de l’église et des partis conservateurs qui somment les femmes d’être des prix de vertu et de tout mettre en œuvre pour devenir des femmes d’intérieur et de faire beaucoup d’enfants, de l’autre, les modèles issus de la pop culture, des mass médias qui incitent les femmes de se transformer en objets sexuels, modèles promus par le féminisme libéral comme exemples « d’empowerment ».

« La communication est paradoxale lorsqu’elle contient deux messages qui se qualifient l’un l’autre de manière conflictuelle. » (18) ; concernant leurs attitudes et leur corps, les femmes sont en permanence sujettes à de la communication paradoxale, d’un côté le pôle conservateur de la société les exhorte à renoncer à leur autonomie et à devenir des épouses et des mères, de l’autre la société de consommation martèle qu’elles doivent se changer en objets sexuels à tout prix. Les femmes de l’Europe d’aujourd’hui sont prises en permanence dans ces injonctions paradoxales, et quoiqu’elles fassent, elles sont blâmées. Elles ne sont jamais suffisamment chastes et vertueuses pour l’église, jamais assez désirables pour la société de consommation qui leur assène à longueur de journée qu’elles doivent se conformer aux canons de beauté des mass médias. Les femmes conservatrices peuvent être raillées car perçues comme trop prudes, celles qui se conforment aux modèles de la pop culture peuvent être accusées par le camp conservateur d’immoralité.

Le corps des femmes, tiraillées entre ces injonctions paradoxales, reste plus que jamais le champ de bataille favori du patriarcat qui, en divisant la population féminine en mères et en prostituées, défend au mieux ses intérêts, et divise les femmes pour mieux les exploiter. La coexistence de ces deux patriarcats est nouvelle, la prostituée par le passé n’était pas érigée en modèle (19). Les femmes se trouvent confrontées à une impossible équation : quoiqu’elles fassent, elles auront tort.

Plus que jamais, le développement de l’autonomie des femmes est nécessaire, les femmes doivent vivre avant tout pour elles-mêmes, adopter les pratiques qui leur conviennent en se détachant des normes patriarcales ; un important travail d’analyse et de déconstruction est à faire pour sortir du piège des injonctions paradoxales et favoriser l’autonomie et l’indépendance. La citation de Simone de Beauvoir est des plus actuelles : « C’est par le travail que la femme a en grande partie franchi la distance qui la séparait du mâle ; c’est le travail qui peut seul lui garantir une liberté concrète. » (20)

Christine Dalloway

https://revolutionfeministe.wordpress.com/2019/04/28/le-corps-des-femmes-champ-de-bataille-du-patriarcat/

Bibliographie

https://www.universdelabible.net/lire-la-segond-21-en-ligne/proverbes/31,10-31/

https://www.nouvelobs.com/monde/20180408.OBS4798/en-hongrie-on-apprend-que-les-garcons-et-les-filles-n-ont-pas-les-memes-aptitudes-intellectuelles.html

https://www.courrierinternational.com/article/espagne-restriction-du-droit-lavortement-une-loi-qui-fragilise-les-mineures

https://www.lci.fr/politique/ivg-2015990.html

http://www.mouvementdunid.org/La-pornographie-c-est-de-l-exploitation-sexuelle-filmee#

« La servante écarlate », Margaret Atwood, Robert Laffont, 2017

https://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/en-pologne-le-dur-combat-des-femmes-contre-l-interdiction-de-l-ivg_1977042.html

https://www.courrierinternational.com/article/litalie-nouveau-laboratoire-de-la-droite-dure-europeenne

https://www.youtube.com/watch?v=s_lK45Fk09k

https://www.youtube.com/watch?v=7A62CdYyNSE

https://www.youtube.com/watch?v=_YpHNImNsx8

« beauté fatale », Mona Chollet, Zones, 2012.

https://www.ouest-france.fr/bretagne/ille-et-vilaine/la-prostitution-des-mineurs-prend-de-l-ampleur-6022877

https://www.youtube.com/watch?v=F23MAbgNwX8

« Des paillettes aux revendications : quelques bribes du possible « renouveau féministe » » de Aurélie Lanctôt, A/O.

https://www.letemps.ch/monde/traite-femmes-europe-trafiquants-visent-nouveaux-profils

https://videos.lesechos.fr/lesechos/sujet-actus/la-pub-toujours-aussi-sexiste-la-preuve-par-neuf/rlsxux

https://www.cairn.info/psychologie-de-la-communication–9782130466581-page-109.htm

https://www.franceculture.fr/emissions/la-fabrique-de-lhistoire/prostitutions-au-xixe-siecle-24-paris-capitale-de-la-prostitution

https://citations.ouest-france.fr/citations-simone-de-beauvoir-66.html

De l’autrice

Vivre en enfer, vivre-en-enfer/

Des buchers aux écrans, la violence faite aux femmes perdure, des-buchers-aux-ecrans-la-violence-faite-aux-femmes-perdure/

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