Édition du 27 septembre 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le mouvement des femmes dans le monde

De Kaboul à Kyiv : femmes déchues de leur citoyenneté

Rien en apparence semble lier le sort des femmes afghanes à celui de leurs contemporaines ukrainiennes si ce n’est la dure expérience d’une guerre dont la population civile fait principalement les frais.

Tiré de Entre les lignes et les mots

Dans le premier cas, le conflit armé perdure depuis trente-cinq ans, dans le second, l’invasion russe, d’une violence inouïe, a commencé il y a deux mois. Au cœur du désastre humain et humanitaire, force est de constater que pour les militants talibans ou de la soldatesque de la Fédération russe, la destruction du statut des femmes en tant que citoyenne égales aux hommes, ayant des droits propres fait partie des principales cibles. En particulier quand il s’agit quand il s’agit d’opposantes ou d’ennemies.

La chute vertigineuse des droits humains cautionnée par la religion
En Afghanistan et dans la Fédération russe, les droits humains, ceux des hommes comme ceux des femmes ont été laminés, comme l’indique le tout dernier rapport d’Amnesty International. Dans les rubriques concernant l’Afghanistan et la Russie, en plus des configurations spécifiques aux pays respectifs, les mêmes catégories d’abus se retrouvent, soit : des attaques aux droits à la santé, à liberté d’expression et réunion, aux droits des LGBTI, aux droits des femmes et des filles, à ceux des personnes réfugiées ou migrantes, contre les défenseur-E-s des droits humains auxquels s’ajoutent dans les deux cas l’impunité et les expulsions forcées.

En Russie comme en Afghanistan, les mêmes types de crimes sont commis contre tous celles et ceux qui se positionnent très clairement contre le régime, contre l’idéologie dominante. De plus, ces abus sont légitimés par des principes religieux supposés divins et supra-humains, soutenus par le clergé local – et donc, ipso facto, ne peuvent pas être remis en question. Poutine a toujours pu compter sur l’église orthodoxe russe, y compris dans sa guerre impérialiste contre l’Ukraine. Le métropolite Serge, du diocèse de Voronej (frontalier de l’Ukraine), y voit même une croisade d’ordre moral ce qui se passe actuellement n’est pas un conflit entre l’Ukraine et la Russie, c’est le déferlement de la grande apostasie, de peuples entiers qui se détournent de Dieu, c’est l’œuvre de l’ennemi du genre humain. C’est pourquoi [ils doivent] tous soutenir [leur] président et son action.

L’Émirat islamique d’Afghanistan ne prétend pas autre chose, en réclamant qu’il accomplit l’œuvre de Dieu en appliquant la Sharia de façon littérale en restreignant la liberté d’expression uniquement à ceux qui se conforment rigoureusement à leur interprétation des préceptes religieux. Le porte-parole du gouvernement, Zabiullah Mujahid, déclarait, lors d’une interview : la liberté d’expression ne doit en aucun cas contredire les valeurs islamiques ni nuire à l’unité nationale ou, que Dieu nous garde, aux valeurs de l’Afghanistan .Ce qui implique que tout est permis contre ceux et celles estimées ne se conforment pas aux valeurs de l’Afghanistan, que ce soient des opposantes actives ou le peuple Hazara entier visé par ce qui ressemble à un projet génocidaire.

C’est ainsi que les populations entières des deux pays (et d’autres régis par des gouvernements d’un type totalitaire religieux tels le Pakistan, l’Iran et la Turquie, sans oublier la direction prise par les États européens gouvernés par une droite extrême ultra-nationaliste dont la Hongrie, la Pologne et la Serbie) ont vu leurs droits progressivement entravés et réduits par des révisions régulières – fatalement à la baisse – de la législation en cours. De citoyens de plein droit, les habitants de tous ces pays, risquent de devenir les simples sujets du potentat à la tête de leur pays.

La fin des droits des femmes comme projet politique

Au cœur de ces situations désastreuses, les femmes- autrement dit la moitié de la population de chacun de ces pays sont menacées à des degrés différents dans leurs libertés essentielles et leur autonomie et surtout, dépossédées de leurs corps, de leur sexualité et de la gestion de leurs droits reproductifs. Situation qui s’empire pour les femmes qui subissent la violence de guerre où un parti veut imposer par la force militaire sa vision de la civilisation, configuration qui s’applique aux Russes en Ukraine et aux Talibans combattant les populations urbanisées qui rejettent leur domination.

La violence conjugale est admise en Afghanistan au nom de l’autorité paternelle et la soumission de l’épouse et des enfants. Pour les mêmes raisons, depuis février 2017, les violences commises au sein de la famille ont été dépénalisées en Russie, légitimées non seulement par des traditions patriarcales bétonnées mais surtout par l’autorité divine. Comme dans tous les pays où la brutalité genrée est cautionnée par la religion, celle qui est autorisée aux militaires en guerre contre les femmes décrétées ennemies ne connaît pas de limites – ce que l’on a pu voir avec les Turcs envers les Kurdes, l’Etat Islamique contre les Yézidies, les Russes contre les femmes tchétchènes durant les deux guerres effrayantes qui ont opposé les forces armées russes et les séparatistes de la Tchetchénie.

En bref, les femmes du camp décrété ennemi symbolise « l’Autre » par excellence (un processus que les anglophones nomment othering). Tout est donc permis contre cette Autre ainsi deshumanisée, c’est même la condition sine qua non pour se livrer sans la moindre retenue aux comportements les plus abjects

Le viol comme arme de guerre en Ukraine- les prémices d’un nettoyage ethnique ?
Le 22 mars dernier Irina Venediktova, la procureure générale de l’Ukraine a été la première à révéler un viol dans la région de Kyiv sur sa page Facebook Depuis, de très nombreux viols suivis d’assassinats ont été documentés, en particulier dans les zones occupées par les Russes dont Boutcha, Irpin, Vorzel, Hirson. Aucune évaluation n’a encore été faite pour la ville-martyr de Mariupol, mais il paraît certain que leur nombre se révèlera très élevé. Dans son discours récent aux Nations-Unies, Pramila Patten, représentante spéciale chargée de la question des violences sexuelles commises en période de conflit, a évoqué l’augmentation des viols en tant que stratégie militaire et a voulu placer la situation en Ukraine dans le contexte de celles en cours au Tigray, en Syrie et au Myanmar. Ce n’est pourtant pas la même chose..Les situations sont chaque fois différentes : les viols massifs à l’est de la RDC sont liées à la volonté de s’approprier des minéraux rares dans la région

En Ukraine, la question fondamentale se pose de savoir s’il s’agit uniquement de crimes issus de l’opportunisme et de l’impunité de la soldatesque russe en position de force dans une situation de siège.

Plus encore que des agissements individuels, l’ampleur de ces crimes révèle une forme d’intentionnalité, un apparent désir d’accomplir un plan de « dénazification », ainsi qu’il a été décrit par un penseur russe proche de Poutine, Timofeï Sergueïtsev, dont la tribune-manifeste a été décrit comme l’équivalent du Mein Kampf du leader russe. Ce projet politique justifie pour Poutine une « opération spéciale » et non pas une guerre de conquête ; de même que la seconde guerre contre les indépendantistes tchétchènes n’était qu’une « opération anti-terroriste », même si Grozny, comme bien des villes en Ukraine, a été totalement détruite et d’innombrables civils tués.

Comment nommer ces actes et dans quelle logique les situer si ce n’est dans l’élimination tout un peuple désormais qualifié de « nazis ». Selon Timofeï Sergueïtsev : Il faut procéder à un nettoyage total… Cependant, en plus des hauts gradés, une partie importante des masses populaires qui sont des nazis passifs, des collaborateurs du nazisme, sont également coupables… Une punition juste pour cette partie de la population n’est possible qu’en supportant les charges inévitables d’une guerre juste contre le système nazi, menée aussi discrètement que possible contre des civils. Les viols de masse font-ils partie d’une guerre juste contre les civils ? Poutine compte-t-il sur le sentiment de honte qui accompagne toujours le viol ? Les victimes garderont-elles le secret de leur torture ? Rien n’est moins sûr. Vingt-cinq jeunes filles (dont certaines âgées de 14 ans) ont été systématiquement été violées pendant plusieurs jours de suite dans une cave à Boutcha. Neuf sont enceintes. À ces crimes et nombreux autres s’ajoutent les viols d’enfants, de petits garçons, souvent devant leurs mères.

Devant ce qui se déroule actuellement, des survivantes des viols massifs en Bosnie ont publiquement déclaré reconnaître le type de violence qu’elles ont subi, arguant que le modèle serbe a été suivi en Ukraine par les militaires russes.
La grande différence se situe dans la capacité de documenter ces crimes et de communiquer par des médias sociaux. Le militaire russe qui a violé un bébé d’un an a fièrement posté son exploit sur une vidéo qu’il a mis en ligne. L’actuelle et à présent quasiment universelle volonté de mise en scène de soi, magnifiée par des applications du genre Instagram et Tik-tok risque de se retourner contre cette volonté de dissimulation et de discrétion recommandée par ce conseiller de Poutine.

Mais il faut néanmoins pousser les victimes à dénoncer les violeurs. Les militaires, certes, mais aussi les trafiquants et les proxénètes qui attendent les jeunes réfugiées isolées de l’autre côté de la frontière. Ainsi une gynécologue, Natalia Leliukh poste sur sa page Facebook des conseils pour des femmes qui craignent d’être violées aussi bien que ce qu’il faut faire immédiatement après un viol. Et surtout encourage les victimes à se débarrasser du sentiment de honte et de documenter les abus subis.

L’IVG impossible

L’avortement pose actuellement des problèmes immenses. D’une part, le matériel médical, dont les pilules abortives mifépristone et misoprostol, manque partout en Ukraine, en particulier dans les zones assiégées où se produisent la plupart des viols. La plupart des réfugiées arrivent ou transitent par la Pologne, dont la législation ultra-catholique interdit l’IVG. Une fois de plus, les femmes enceintes se retrouvent isolées avec leur problème, d’autant plus désespérées si elles ne l’ont pas avoué aux proches qui les accompagnent. Des organisations féministes tentent de faire circuler des pilules abortives, aidées par des féministes à l’étranger, y compris par la France où un réseau d’aide se met en place actuellement. Combien d’enfants mal-aimés, rejetés naîtront de ces viols auprès de mères traumatisées à vie ?

Cette situation effrayante rappelle l’Afghanistan, documentée dans l’excellent livre de Solène Chalvon-Fioriti, grand-reporteur à Libération qui raconte comment des étudiantes de Kaboul risquent leur vie à porter secours à leurs contemporaines enceintes contre leur gré.. On ne peut que souhaiter qu’un équivalent de ce réseau afghan nommé Pill Force finisse par se mettre en place pour les Ukrainiennes – et dans tous les pays où les droits de base des femmes sont rétrogradés de la sorte.

Ce que signifie l’interdiction de la scolarité des filles

Lors de leur prise de pouvoir en août 2021, les Talibans avaient promis de maintenir l’instruction des filles selon des normes édictées par la Sharia, du moins selon leur propre interprétation qui ne semble pas s’appliquer au-delà de leurs frontières. Si les écoles primaires sont restées ouvertes (privées de nombreuses institutrices exilées, celles qui officient encore n’étant pas payées), les collèges et lycées ont été fermés. Alors que le gouvernement de Kaboul avait annoncé la réouverture de ces établissements pour le 23 mars dernier, quelques heures après la reprise des cours, les jeunes filles étaient priées de rentrer chez elles. Pas d’explication du gouvernement, sinon un vague commentaire sur l’inadéquation des uniformes scolaires avec la Sharia.

Priver d’instruction de façon unilatérale toute une population féminine signifie la priver d’une quelconque perspective d’avenir en dehors d’un mariage forcé suivi d’une maternité dangereusement précoce. En Afghanistan, comme l’ont montré de nombreuses études et enquêtes, cela signifie une vie d’une brutalité inouïe qui oblige une femme à intérioriser une violence masculine croissante tenue pour normale – norme qu’elle transmettra forcément à sa descendance si l’éducation et l’ouverture sur le monde ne l’instruisent pas sur ses droits en tant que personne. L’interdiction de l’éducation des filles est un suicide pour la nation entière. Comme le cas de l’Iran voisin le prouve, l’éducation des femmes a une influence capitale sur le développement et la santé publique.

Les jeunes Afghanes ne comptent pas en rester là comme le prouvent ces mini-projets qui financent et encouragent des enseignantes clandestines à travailler à partir de chez elles avec leurs anciens élèves . C’est une reprise du même schéma mis à place sous le premier régime Taliban dans les années 1990. Mais, encore plus qu’à cette époque-là, il faudrait que ces projets d’aide à l’éducation se réalisent à une échelle massive afin que les acquis des vingt dernières années ne soient pas totalement perdus. En tout cas pour celles, nombreuses, qui en ont bénéficié dans les villes.

Tout à fait cohérente avec cette démarche répressive est la fermeture des abris pour les femmes en danger. Depuis vingt ans, des structures de protection recueillaient des victimes de violence familiale et conjugale ainsi des jeunes filles fuyant un mariage forcé. Les Talibans ont décrété qu’il s’agissait en réalité de bordels donc inacceptables [l]. Si l’on ajoute à cela le fait que les prisonniers de droits communs (dont de très nombreux auteurs de fémicides) ont été libérés dès le mois d’août de l’an dernier, il est clair que les droits et la vie-même d’innombrables les femmes afghanes sont menacés. Seule l’ignorance produite par l’absence de scolarité permet aux filles d’imaginer que pareille situation serait acceptable et inévitable.
Certes, la scolarité des filles en Ukraine n’est pas menacée. En fait de nombreuses enseignantes, tout à fait héroïques, cachées dans des sous-sols ou réfugiées à l’étranger, ont poursuivi leur enseignement par Zoom. C’est ainsi qu’elles continueront à enseigner à leur élèves leur droit inaliénable à la dignité dont la soldatesque russe cherche à les amputer.

Il est évident que les Afghanes et les Ukrainiennes ne vivent pas les mêmes outrages, mais une cohérence interne réunit ces extrêmes. À travers et à cause de leur corps de femme, peu importe leur âge, elles subissent une guerre menée contre un statut durement gagné en tant que citoyennes ayant des droits, au nom d’une violence patriarcale que l’on espérait révolue, soutenue par un idéal de masculinité hyper-militarisée revenue au pire goût du jour. Les avancées démocratiques et féministes du siècle dernier, du droit de vote jusqu’à l’autonomie corporelle, en passant par l’éducation et le droit à une carrière digne sont en train d’être systématiquement rognés depuis le début du millénaire avec des conséquences probables sur un Occident qui vire progressivement et, semblerait-il, inéluctablement vers l’extrême-droite.

Carol Mann

Pour plus de renseignements sur l’aide aux Afghanes et aux Ukrainiennes, contacter l’autrice, Carol Mann, sociologue spécialisée dans la recherche sur le genre et les conflits armés et directrice de l’Association Women in War.

https://blogs.mediapart.fr/carol-mann/blog/300422/de-kaboul-kyiv-femmes-dechues-de-leur-citoyennete

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