Édition du 18 juin 2019

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Environnement

De quoi la viande sans animal est-elle le nom ?

Ecrit par Jean-Claude Ravet

Dans son article « L’avènement de la viande sans animal » (Le Devoir, mardi 19 mars), Matthieu Dugal décèle dans la technologie capable de produire une viande synthétique une invention révolutionnaire sur le plan écologique. Celle-ci, en effet, permettrait de poursuivre la production de « viande » à grande échelle sans produire d’énormes quantités de gaz à effet de serre, ni monopoliser des territoires agricoles, comme le fait l’élevage intensif et industriel.

Qu’il faille réduire notre consommation de viande et augmenter celle de protéines végétales tombe sous le sens. Mais promouvoir, à l’instar de Sergey Brin, cofondateur de Google, un transhumaniste notoire, la « clean meat » comme une voie écologique incontournable relève plutôt d’un leurre qui nous détourne de l’urgence de prendre la pleine mesure de la crise écologique planétaire que nous vivons. En fait, si les multinationales de la Silicon Valley s’intéressent tant à la soi-disant « viande propre », c’est qu’elle s’inscrit, comme la géo-ingénierie, dans la foulée du capitalisme vert, selon lequel la crise écologique ne peut être résolue que par les nouvelles technologies, en plus d’y voir là un marché extrêmement lucratif. Un tel fantasme technologique jette un voile épais sur la logique mortifère à la source, en grande partie, de la crise écologique. Plus encore, il donne un nouveau souffle à cette logique basée sur la production effrénée de marchandises, la boulimie consumériste, la soif insatiable de profit, la chosification et la marchandisation du vivant et, plus fondamentalement, sur une manière de vivre individuelle et collective qui est déconnectée de la nature, comme si nous n’en faisions pas partie.

Il ne s’agit pas tant d’être technophobe ou technophile, mais de veiller à mettre la technologie au service de la vie, des humains et du monde, et non le contraire. À cet égard, il est surprenant que Matthieu Dugal, qui sait généralement se montrer critique vis-à-vis de la technique dans les émissions qu’il anime, le soit si peu dans son article. La manière en effet dont il banalise ces nouvelles technologies, en les comparant à la fabrication du pain ou à l’hybridation millénaire d’aliments laisse pantois. Comparer la boulangerie à la manipulation génétique, comme étant toutes deux des manifestations d’un même homo faber, c’est comme mettre sur le même plan l’invention du feu et la fusion nucléaire. Un tel procédé est d’ailleurs utilisé régulièrement par les adeptes de l’eugénisme et du transhumanisme pour banaliser leurs choix de société. Cette rhétorique de la banalisation évacue des enjeux éthiques, sociaux et politiques cruciaux concernant les technosciences, notamment leur potentiel de dangerosité accrue et le possible basculement de ce qui caractérise la technique – la mainmise de l’humain sur le monde – en son contraire : l’emprise de la technique sur l’humain.

Je ne dis pas que nous sommes nécessairement face à un tel basculement dans le cas de la viande synthétique, mais j’aurais aimé savoir, au-delà de cette banalisation, ce qu’il en est, par exemple, des risques possibles pour la santé, de la consommation d’énergie nécessaire à sa production, etc. Qu’un jour on puisse trouver ce genre de « viande » dans nos épiceries, et que cela contribue à réduire la consommation de viande animale, pourquoi pas ? Mais de là à en faire une voie écologique incontournable, il y a un pas.

En fait, la viande synthétique a si peu à voir avec l’écologie que pour la justifier, Matthieu Dugal en vient à considérer, avec l’appui de « plusieurs chercheurs », que l’élevage non intensif et non industriel, regroupé sous le label bio, serait plus nocif pour l’environnement que l’élevage intensif et industriel, puisque, dans ce type d’élevage, l’animal « grandit moins vite et a besoin de plus d’espace et davantage de nourriture pour croître ». L’empreinte environnementale serait donc plus grande. Or, c’est faire abstraction du fait que le modèle d’élevage non industriel qui nourrit encore une bonne partie de la population en Asie et en Afrique, les animaux se nourrissent d’herbes – et non de céréales, comme dans le modèle intensif –, sur des pâturages pour la plupart impropres à l’agriculture, riches en biodiversité et exempts des engrais chimiques et des pesticides requis pour l’agriculture industrielle.

En fait, cette argumentation – qui ne remet aucunement en question l’agriculture dominante, bâtie sur le même modèle que l’élevage intensif – ne tient que si l’on considère en partant tout élevage, quel qu’il soit, comme une pratique désuète et immorale. Elle reprend en cela le credo du véganisme pour lequel il n’y a pas d’autre alternative que la seule diète végétarienne. Si des intellectuels végans comme Paul Shapiro et Marc Pierschel promeuvent activement la viande synthétique, dont la production nécessite des sous-produits animaux, c’est que celle-ci vise à éliminer l’élevage. Or, l’élevage – outre le fait qu’il puisse être soustrait à une logique intensive destructrice de l’environnement – a plus qu’une fonction économique et nutritive : il demeure une pratique d’humanité importante qui témoigne du lien d’interdépendance qui nous unit à la vie, ce que la viande synthétique n’arrivera jamais à nourrir en nous.

Mots-clés : Environnement Québec

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