11 mars 2026 | tiré du blog de l’auteur sur Mediapart.fr |
Une partie de la force de l’extrême-droite c’est la banalisation de ses propos dans des espaces où il devient difficile voire impossible de contredire. Les idées déshumanisantes peuvent alors devenir majoritaires, banales. Là où l’influence de l’extrême-droite progresse, ce sont aussi les systèmes de dominations patriarcales, racistes, lgbtqiphobes et validistes qui se renforcent appuyant une déshumanisation croissante d’une partie de la population, principalement en France les étrangèr·es, les racisé·es, puis rapidement les “wokes”, les écologistes, les femmes, les LGBTQIA+, les handicapé.es, les syndicalistes…
Pour des millions de travailleuses et travailleurs, nous vivons au quotidien au travail des interactions qui, pour banales qu’elles puissent paraître, servent à forger nos opinions et nos comportements, nos sociabilités, y compris politiques. C’est là que le syndicalisme est essentiel. Il représente aujourd’hui la plus grande force sociale dans ce pays par son nombre d’adhérent.es, son implantation sectorielle et territoriale, ses formations… Il est un outil majeur de mobilisation, de victoires concrètes, de solidarité, d’émancipation, de socialisation positive.
Regardons les choses en face : après le sursaut général de juin et juillet 2024, nos organisations se sont (re)plongées dans leur fonctionnement quotidien, un peu comme si cette situation n’existait pas, comme si la menace allait disparaître. Dérouler dans notre coin nos stratégies et nos tactiques n’ont jusque-là pas permis d’inverser durablement la tendance lourde vis-à -vis de l’extrême-droite. Notre action générale est extrêmement précieuse. Mais peut-on seulement par une action ordinaire faire face à une menace hors du commun ? Il est temps de sortir des inerties internes et de faire dérailler le quotidien.
Que faire ?
Voici quelques pistes qui permettent une mise en œuvre rapide, sans la prétention d’apporter une réponse toute construite, encore moins de donner des leçons aux camarades des différentes forces syndicales. Elles sont complémentaires de l’action quotidienne de défense, de formation, de lutte, de discussions dans nos organisations qui restent centrales et essentielles.
1. En parler dans nos syndicats à toutes les échelles : il faut s’emparer de ce sujet et en faire un élément central de nos discussions. “ Que faisons-nous pour faire reculer l’extrême-droite” ? “Quel impact de telle ou telle décision/action syndicale sur le sujet ?”. Chaque syndicat a son fonctionnement et sa culture propre, avec des logiques d’impulsions différentes. Il est possible d’introduire ces discussions à plein de niveaux, allons-y, sans oublier à chaque fois la dimension unitaire.
2. Faire adhérer son syndicat à VISA (Vigilance et Initiatives Syndicales Antifasciste) et construire des VISA sur nos territoires, par exemple à l’échelle de départements : cela permet à la fois de renforcer un outil unitaire mais aussi de développer un espace de liaison régulier et intersyndical sur le sujet, comme par exemple avec la création récente d’un VISA 93.
3. Renforcer le travail syndical concret et se réapproprier collectivement les questions qui divisent, qui sont instrumentalisées par l’extrême-droite, pour les dépasser. Il s’agit d’échanger avec les collègues et travailler la transposition en revendications positives et progressistes ce qui est actuellement instrumentalisée à l’échelle individuelle par des discours de peurs, de haines ou de division sur les conditions de travail. En faisant collectif on fait reculer l’extrême-droite comme le rappellent des membres des Ateliers Travail et Démocratie.
4. Créer des espaces de discussions au travail sur des bases larges en partant de la défense des droits humains et des libertés démocratiques : l’objectif c’est de se regrouper le plus largement possible, de sortir de la torpeur et des angoisses individuelles, de se redonner de la confiance collectivement. Il s’agit aussi de permettre à celles et ceux qui veulent se serrer les coudes, qui souffrent de la période, qui veulent agir, y compris des collègues non syndiqué·es, de trouver un espace pour agir qui peut être informel ou non (collectif, comité...). Et si jamais en 2027 l’extrême droite s’empare de l’appareil d’État, les liens construits pourront servir de base de solidarité pour s’allier, ralentir et empêcher les politiques inhumaines, notamment racistes, sur le modèle de ce que nous avons pu voir à Minneapolis.
Stopper la subvention de l’extrême-droite par les comités d’entreprises : box de Stérin, séjour au Puy du faux, boycott de la galaxie Bolloré… Il faut en finir avec ces financements directs et les syndicats peuvent assez facilement le porter ensemble dans un maximum d’entreprises.
6. Quitter les outils de la fascisation. Si nous avons toutes et toutes des contradictions, il est temps de fermer les comptes X (ex Twitter) qui enrichissent Elon Musk et faussent le débat public pour migrer vers des espaces plus neutres en terme algorithmique (Bluesky) et/ou libres (Mastodon)…
7. Travailler l’unité syndicale, y compris électorale : plus nous avançons ensemble, plus nous donnons confiance dans le syndicalisme aux travailleuses et travailleurs. Bien sûr ce n’est pas possible partout. Mais dans une période où il faut faire bloc, construire l’unité, ce qui demande des efforts, n’a jamais été aussi important. Et nous avons souvent plus en commun que ce que l’on croit. De fait, sur ce sujet dans les secteurs professionnels, la responsabilité incombe le plus souvent “au plus gros”. L’année 2026 est particulièrement importante en termes d’élections professionnelles : nous devons éviter les crispations et les fracturations dans un moment démocratique majeur au travail.
8. Faire reculer le désert syndical : l’existence de sections, l’implantation syndicale est un frein à l’expansion de l’extrême-droite. Le mouvement syndical, malgré ses efforts, est en échec et n’est pas présent dans de nombreux secteurs et entreprises. C’est d’ailleurs une des causes de la mobilisation des Gilets Jaunes. Et si on imaginait une campagne unitaire de syndicalisation à porter ensemble pour aller en direction des travailleuses et travailleurs ? Ce serait un signal fort vers le monde du travail. Expérimentons ça avec nos unions locales et nos unions départementales et dans les secteurs où l’entente est bonne pour créer et diffuser des exemples concrets d’action unitaire car là où le syndicalisme avance, l’extrême-droite recule.
9. Adopter et développer la centralité d’une écologie protectrice pour les travailleuses et travailleurs, basée sur l’utilité sociale des modes de production et de consommation. La crise climatique et environnementale accélère l’urgence pour des transformations et bifurcations majeures. Nous devons nous en emparer de façon plus forte dans nos syndicats pour en faire un levier de convergences et de mobilisations et contrer les peurs, mensonges et les politiques climaticides entretenues en particulier par l’extrême-droite qui, dans un cercle vicieux, s’en alimente.
10. Porter des revendications communes positives et unifiantes avec le mouvement social et la société civile : le travail de la coalition en 2024 a été fait en urgence. Il peut être repris et approfondi car au-delà d’un projet défensif, il nous faut des mesures claires, fortes et unifiantes pour irriguer la société et proposer un autre avenir que celui de haine de l’extrême-droite qui intègre une approche intersectionnelle des dominations.
11. Mettre en place une relation indépendante avec les partis politiques progressistes : il est possible de protéger à la fois notre autonomie vis-à-vis des partis politiques et de pouvoir inventer un nouveau un dialogue constructif et critique, en particulier avec une alliance électorale progressiste. Si nos mesures sont reprises par un pouvoir politique, nous pouvons mettre en place un comité de vigilance post-électoral pour suivre l’application des mesures et maintenir notre rôle de contre-pouvoir.
12. Affirmer notre solidarité inter-organisationnelle : l’extrême-droite se nourrit de polémiques et d’attaques contre des bouts de notre écosystème général pour pousser nos divisions et nous affaiblir : combien d’associations, de syndicats, de personnalités attaquées, parfois physiquement ? Acceptons d’avoir des différences de positions et de pratiques tout en défendant celles et ceux qui sont pris.es pour cible. Le pluralisme est une de nos forces, la solidarité aussi.
13. Être capable d’impulser des luttes et d’utiliser ensemble l’ensemble des outils de mobilisation : car nous n’aurons rien sans nous mobiliser, que nos victoires améliorent le quotidien et font reculer les peurs et les haines. Cerise sur le gâteau, l’extrême-droite est particulièrement inaudible quand nous occupons le terrain social. De la pétition à la grève, de la réunion d’information syndicale à la tenue d’événements publics, multiplions notre visibilité unitaire pour engranger des victoires concrètes qui permettent de faire avancer l’égalité et les droits des travailleuses et des travailleurs.
S’unir et repasser à l’offensive
Aujourd’hui nous sommes au bord d’un nouveau gouffre dont nous percevons les contours mais ne mesurons pas la profondeur. S’il paraît difficile de résister à son attraction, il sera encore plus difficile d’en sortir. Que serions nous alors obligé·es de faire ? Quelles alliances désespérées dans un paysage dévasté ? Quels renoncements pensés comme impossibles aujourd’hui seraient nécessaires pour constituer une alliance encore plus large permettant de tourner la page d’une extrême-droite au pouvoir ?
Ne tardons pas et soyons à la hauteur de la situation en regardant en face ce que nous faisons actuellement et ce que nous pourrions faire. Nous ne pourrons pas dire “nous ne savions pas”.
Le syndicalisme est un pragmatisme du quotidien. Mais nous avons toutes et tous une responsabilité dans nos lignes d’actions dans la période. Si nous créons de la division dans un moment de montée des périls, nous affaiblissons nos capacités de résistance. Et elle peut être multiple, à toutes les échelles.
Mesurons nos choix au miroir de la période et à leur impact sur notre camp social si nous proposons des mesures clivantes chez les travailleuses et travailleurs - par exemple sur le type de système de retraites - ou si nous construisons avant tout de l’identitaire de type “On est les plus fort·es” qui permet peut être de serrer les rangs en interne à court terme mais qui construit du désintérêt des autres, du sectarisme et du repli sur soi.
Il faut se préparer activement. Je ne fais pas partie de ces gens, parfois des camarades, qui ont baissé les bras et qui pensent que nous allons, quoi qu’il arrive, devoir subir une majorité parlementaire et un·e président·e d’extrême-droite, devoir subir des violences et des reculs d’une réaction sans précédents depuis plus d’un demi-siècle. Notre fatalisme fera leur victoire.
Rien n’est écrit. Alors ni stupeur, ni résignation.
Que ce soit en pacte, en alliance ou en coalition nous avons l’impérieuse nécessité d’empêcher le pire. Nous pouvons faire la différence, et construire une alternative enviable. Et si ensemble on contre-attaque, on pourrait même y prendre goût et transformer l’urgence en force pour écrire une nouvelle page majeure de l’histoire du syndicalisme au profit des travailleuses et des travailleurs.
Ce texte est l’extrait d’une publication de décembre 2025 sur ce blog Médiapart qui a été réactualisée et augmentée pour le prochain numéro de larevue de réflexion syndicale Les Utopiques à paraître ce printemps aux éditions Syllepse.











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