Édition du 5 novembre 2019

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Le Monde

Désarmement nucléaire unilatéral : en finir avec la guerre froide et le terrorisme d'Etats sur les peuples

Le Dr Philippe De Salle est président de l’AMPGN (Association médicale pour la prévention de la guerre nucléaire) de Belgique. Une association de médecins affiliée à l’internationale I.P.P.N.W. "Prix Nobel de la Paix 1985". Il nous livre son analyse et son exigence d’un désarmement nucléaire général, à quelques jours des cérémonies en hommage aux victimes des bombes atomiques larguées par les Etats-Unis sur Hiroshima et Nagasaki les 6 et 9 août 1945. Et alors que l’OTAN multiplie ses provocations à la frontière russe.

A l’heure ou l’OTAN organise avec la participation de la France une provocation militaire occidentale à la frontière de la Russie et réactive la guerre froide, la France vient de procéder à un nouvel essai de tir de missile à charge nucléaire non-embarquée au large de la Bretagne. A quelques jours des cérémonies en hommage aux victimes des bombes atomiques larguées par les Etats-Unis sur Hiroshima et Nagasaki les 6 et 9 août 1945.

tir-essais-missiles-sol-atomique_non-arme.jpgL’arme nucléaire est à ce jour détenue par 9 pays au monde : la Russie (environ 6 480 têtes nucléaires dont 2 427 actives), les États-Unis (environ 6 400 têtes nucléaires dont 2 150 actives), la France (environ 300 têtes nucléaires dont 290 actives et 112 missiles porteurs de têtes nucléaires notamment installés sur les quatre sous-marins nucléaires français. Chaque missile peut contenir jusqu’à 10 têtes nucléaires), le Royaume-Uni (225 têtes nucléaires dont 160 actives), la République populaire de Chine (environ 300 têtes nucléaires). Tous ces pays sont signataires du Traité de Non-Prolifération.

S’y ajoutent les pays non-signataires du TNP mais disposant de l’arme atomique : l’Inde (entre 80 et 100 têtes nucléaires), le Pakistan (de 90 à 100 bombes atomiques), Israël (de l’ordre de 200 armes nucléaires selon un ancien technicien de la centrale nucléaire de Dimona, Mordechai Vanunu, Cette déclaration lui a valu une condamnation pour espionnage et trahison et une peine de prison de 18 ans. La position officielle israélienne a toujours été de ne pas confirmer ni infirmer les spéculations relatives à sa possession de l’arme atomique), la Corée du Nord (des tests nucléaires ont été réalisés en 2006, 2009, 2013 et 2016 mais l’absence d’information ne peut confirmer l’existence d’armes atomiques opérationnelles).

L’impact qu’une bombe nucléaire a sur l’environnement et la vie est tout simplement catastrophique, des centaines de milliers d’humains sont réduits en poussière alors que d’autres meurt dans d’atroces souffrances et que les animaux explosent et se carbonisent, tout est brulé à 30km minimum à partir du point d’impact, l’environnement est réduit à néant sur des centaines de kilomètres carré, la radioactivité empêche toute vie de reprendre. L’arme nucléaire est d’une telle puissance que de l’utiliser peut mener à une destruction totale de la planète. C’est la terreur.

drapeau_peace.jpgPlusieurs pays ont quant à eux démantelé leurs installations atomiques : l’Afrique du Sud qui a disposé d’un arsenal clandestin avec sept têtes dans les années 1980 a démantelé celui-ci au tout début des années 1990, la Suisse, qui a préconisé de se doter d’un armement nucléaire, a construit des installations pour l’enrichissement de l’uranium, puis a pris des contacts avec l’état-major de l’armée française pour acquérir une arme nucléaire avant d’abandonner le projet au milieu des années 1960, la Suède a développé un programme secret d’arme nucléaire qui lui a permis de réaliser une bombe atomique, mais le programme a été abandonné en 1968 après la ratification du TNP, Taïwan a par deux fois entrepris un programme secret de recherche nucléaire entre 1974 et 1977 puis entre 1978 et 1987 qui a été stoppé par les États-Unis, la Libye qui a officiellement abandonné son programme nucléaire en 2003, l’Irak a arrêté son programme nucléaire après la première guerre du Golfe, la Biélorussie, l’Ukraine et le Kazakhstan ont rendu les armes nucléaires présentes sur leurs territoires à la Russie après avoir accédé à l’indépendance.

Le point de vue de Médecins et Scientifiques

L’AMPGN-Belgique qui s’est fixé comme objectif de sensibiliser les médecins et les scientifiques, les médias , l’opinion publique ainsi que les responsables politiques et religieux aux conséquences médicales et écologiques de l’utilisation éventuelle d’armes nucléaires et à l’effet néfaste de la course aux armements sur l’économie et le développement du Tiers-Monde, livre son analyse .

A la fin de la guerre froide, on a pu croire que le danger d’une guerre nucléaire était définitivement écarté...

la-dissuasion-nucleaire-prepare-la-guerre_manifestation_belgique.jpgDr P De Salle : En réalité, même s’il n’est plus aussi prononcé qu’à cette époque, il a ressurgi ces dernières années et n’a jamais été aussi important qu’aujourd’hui. Les tensions et les crises actuelles (Asie du Sud-Est, Russie, etc.), même si elles ne risquent pas de mener à la décision d’utiliser des armes nucléaires, ne nous prémunissent pas de l’hypothèse d’une fausse alerte, ou d’une cyberattaque terroriste débouchant sur une guerre nucléaire imprévue.

Au club des cinq Etats détenteurs de l’arme nucléaire (USA, Russie, Angleterre, France et Chine) se sont ajoutés successivement Israël, l’Inde, le Pakistan et l’inquiétante Corée du Nord (pour autant qu’on sache). A cette prolifération horizontale s’ajoute maintenant une prolifération dite "verticale" en raison du perfectionnement de l’armement nucléaire. Si elles ne sont pas plus nombreuses, les bombes sont plus précises, plus efficaces et plus petites, ce qui devrait intéresser d’autant plus les terroristes qui n’auraient plus besoin de vecteur particulier pour réduire en cendre une grande métropole.

Tempêtes de feu et "famine nucléaire"

Dr P De Salle : L’impact humanitaire d’une "petite" guerre nucléaire serait considérable. Imaginons un conflit entre l’Inde et le Pakistan où chaque belligérant se lancerait une cinquantaine de bombes de taille modeste (de deux à trois fois la puissance de celles de Hiroshima), soit à peine 0.5 % de l’arsenal nucléaire mondial. Les tempêtes de feu déclenchées par ces 100 "petites" armes nucléaires projetteraient à 20 km d’altitude jusqu’à 6,5 millions de tonnes de suie bloquant la lumière du soleil et feraient baisser les températures à travers le monde de 1,3 à 2°C. Ce refroidissement planétaire persisterait plusieurs décennies, raccourcirait la saison de croissance, perturberait la configuration des précipitations et déclencherait une "famine nucléaire" mondiale. La mort de deux milliards de personnes, un tiers de l’humanité, serait un événement sans précédent. Cela ne signifierait pas l’extinction de notre espèce, mais cela sonnerait le glas de la civilisation moderne (1).

Si-tu-veux-la-Paix_prepare-la-paix_stele-belgique.jpgPersonne ne croit véritablement à l’utilité de l’armement nucléaire dans les conflits asymétriques actuels (Moyen-Orient, Afrique, Ukraine…) ou pour combattre le terrorisme. Il est donc urgent d’agir pour que ces armes fassent l’objet d’un processus d’élimination générale, progressif et contrôlé.

Une dynamique nouvelle appelée "L’engagement humanitaire" a conduit au rassemblement de 127 nations désireuses de combler le vide juridique actuel qui empêche la condamnation des Etat détenteurs de la bombe comme l’ont été les utilisateurs des armes chimiques, bactériologiques, des mines antipersonnel et les armes à sous-munitions.

On comprend que toutes les organisations abolitionnistes ont vibré à l’occasion du discours historique d’Obama à Prague en 2009 où il promettait de tout faire pour arriver à "un monde sans armes nucléaires". Le prix Nobel de la paix a réitéré ses promesses à Berlin en 2013 au début de son second mandat. L’intensité de la déception est à la hauteur du gigantesque espoir qu’il avait suscité car aucun progrès significatif pour le désarmement n’a été accompli durant son mandat. Pire : son administration investit massivement dans la modernisation des armes nucléaires.

Obama serait-il un hypocrite ?

Dr P De Salle : Toute courageuse qu’elle soit, la visite d’Obama à Hiroshima, le 6 juin dernier, a été mal interprétée. Bien que le président avait clairement spécifié, avant son départ, qu’il n’y aurait aucune repentance, beaucoup ont désapprouvé un discours moralisateur et allégorique, empreint de références bibliques du genre : "la mort tombée du ciel", "la lumière aveuglante", etc. Comme pour enfumer une vérité qui dérange : une bombe larguée d’un bombardier américain faisant des centaines de milliers de victimes civiles. La colère divine se substitue à l’agression nucléaire afin de ne pas en décrédibiliser la légitimité. On aurait préféré qu’en fin de mandat, il saisisse ce moment privilégié pour reparler du désarmement nucléaire au lieu de se cantonner dans les métaphores lyriques (2).

Comment expliquer une telle ambiguïté ?

Hiroshima2006_Belgique_Comite-de-surveillance-OTAN.jpgDr P De Salle : Nous pensons qu’Obama est toujours resté sincère avec lui-même, mais qu’il n’a jamais eu les coudées franches pour accomplir tous les objectifs qu’il se proposait. Il semble qu’il a voulu en faire trop et que la réforme de la santé ainsi que d’autres problèmes sociaux furent une priorité avant le désarmement. Ce faisant, il a perdu le capital politique indispensable pour imposer un programme de désarmement non seulement au Congrès mais aussi au sein de sa propre administration. De celle-ci dépendent deux ministères qui sont le département de la Défense et celui de l’Energie, en charge du programme nucléaire américain. Ces ministères entretiennent des liens très étroits avec le Parti républicain et leur objectif est de poursuivre la production et le perfectionnement de l’armement (aviation, missiles et bombes).

Le complexe militaro-industriel américain est extrêmement puissant. Il assure un grand nombre d’emplois et le maintien de nombreux laboratoires nationaux et c’est grâce à un permanent lobbying auprès du Congrès pour obtenir son approbation, qu’il pèse significativement sur les décisions en matière d’armement (3). A Wall Street, la seule valeur sûre, c’est l’armement. Or, la majorité des citoyens américains investisseurs possède dans son portefeuille des actions qui ont un rapport avec les armes et l’énergie…

Pour Obama, le désarmement est pratiquement une mission impossible. En âme et conscience, il plaide souvent, mais en vain, pour réglementer les armes en vente libre sur son territoire. A chaque tuerie, à chaque fusillade il essaie de faire évoluer les mentalités de ses concitoyens mais il reste beaucoup à faire. Pour un président américain, promettre la lune (comme l’a fait Kennedy) est plus facile que promettre le désarmement.

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