Édition du 20 août 2019

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Afrique

Djibouti : l’opposition accélère

La pression monte entre le président djiboutien et ses opposants. Le pouvoir cherche à faire extrader Mohamed Kadamy, le président du FRUD réfugié en France, alors que l’opposition, de nouveau rassemblée, exige désormais une transition démocratique à Djibouti.

Tiré de AfrikArabia.

Afrikarabia : Vous êtes réfugié politique en France depuis 23 ans, pourquoi les autorités djiboutiennes cherchent aujourd’hui à obtenir votre extradition ?

Mohamed Kadamy : Ce n’est pas la première fois que Djibouti essaie de faire extrader ses opposants. Deux ans après l’indépendance, en 1979, le régime avait déjà demandé mon extradition de France parce que je faisais partie d’un groupe qui dénonçait les violations massives des droits humains au sein du centre d’information sur Djibouti (CID). En 1995, l’actuel Président djiboutien, qui était déjà l’homme fort du pays, a émis une commission rogatoire en vue de mon extradition sous prétexte qu’il aurait reçu une vidéo cassette piégée. A l’époque cela n’a pas dépassé l’audition policière et la perquisition de mon domicile. Djibouti a ensuite obtenu mon extradition par le régime éthiopien de Meles Zenawi. J’ai été incarcéré avec d’autres dirigeants et mon épouse à la prison de Gabode. Et 18 ans après mon arrivée en France le dictateur de Djibouti réclame de nouveau mon extradition vers mon pays.

Afrikarabia : Vous avez été entendu par la justice française et mis en examen ?

Mohamed Kadamy : Oui, à la demande des autorités djiboutiennes qui ont émis une commission rogatoire, j’ai été mis en examen par le juge Serge Tournaire le 13 février pour « complicité par instigation de crimes d’atteinte à l’intégrité des personnes, de détournement de moyen de transport », commis le 30 mars 2015 à Marwleh » dans la région de Tadjourah.

Afrikarabia : Vous dénoncez un « marchandage » entre la France et Djibouti, de quoi s’agit-il ?

Mohamed Kadamy : Ce sont des journalistes qui ont découvert le pot aux roses et ont révélé les liens entre mon affaire qui se résume à la destruction de trois voitures qui transportaient des troupes et des armes de l’Armée Djiboutienne par les combattants du FRUD et l’affaire dit de soupçon de financement libyen de la campagne de Nicolas Sarkozy. Le juge Serge Tournaire, qui est aussi vice-président du Pôle financier de TGI de Paris, après la procédure engagée contre moi a eu la possibilité de partir à Djibouti dès le surlendemain pour auditionner un « témoin » capital de l’affaire libyenne. Un banquier intermédiaire-clé qui pourrait être impliqué dans l’affaire des financements libyens de la campagne présidentielle française de Nicolas Sarkozy. La presse a découvert aussi que la juge Djiboutienne Lamisse Mohamed Saïd, à l’origine de la commission rogatoire a assisté à l’audition du suspect Wahib Nacer en présence du Juge Serge Tournaire le 17 février à Djibouti. Ce sont ces éléments qui ont fait dire à certains journalistes qu’il y aurait eu échange des bons procédés, voire même de « troc judiciaire ».

Afrikarabia : Votre statut de réfugié politique vous protège en France ?

Mohamed Kadamy : Oui je pense que le statut me protège, notamment contre les agissements du pouvoir de mon pays, y compris de ses harcèlements judiciaires. D’où mon étonnement de l’acceptation par la justice française de cette commission rogatoire émise par la justice djiboutienne, dont le fondement et ses manifestations sont éminemment politiques. Or la convention d’entente judiciaire entre Djibouti et la France stipule expressément en son article 2 « que L’entraide judiciaire pourra être refusée si la demande se rapporte à des infractions considérées par l’Etat requis soit comme des infractions politiques, soit comme des infractions connexes à des infractions politiques ». Mais au-delà de mon cas personnel, cette affaire doit alerter tous les défenseurs des droits humains. Et en particulier ceux qui sont attachés aux droits d’asile politique, pour empêcher les tentatives des dictateurs africains de harceler au-delà des frontières leurs opposants qui fuient le calvaire de leur pays. Ces despotes qui sont des adeptes de la répression sans frontière. A cet égard, je remercie toutes les personnes qui se sont mobilisées dans le comité de soutien ou autres, pour dénoncer l’acharnement du dictateur de Djibouti contre ses opposants.

Afrikarabia : Le pouvoir djiboutien a tenté de négocier avec vous. Que vous a-t-il proposé ?

Mohamed Kadamy : Négocier est un bien grand mot que le pouvoir de Djibouti n’arrive pas à faire rentrer dans ses catégories de pensée. L’occasion lui a été offerte à plusieurs reprises de régler une fois pour toute cette crise qui a éclaté en 1991. Les deux accords de paix signés en 1994 et en 2001 avec ce pouvoir n’ont même pas eu un début d’application. Loin d’apporter une quelconque solution et d’atténuer les causes profondes qui furent à l’origine de déclenchement de la lutte armée, le régime n’a fait qu’aggraver la situation de la population sur le plan social.

Afrikarabia : Dans quelles conditions vivent les Djiboutiens ?

Mohamed Kadamy : Plus de 85% de la population ne mange pas à sa faim. Le blocus économique et sanitaire qui frappe les régions du Nord et du Sud-Ouest depuis 1977 est devenu draconien. Les nourritures qui sortent de la ville d’Obock sont drastiquement rationnées. Sur le plan des libertés et de la démocratie, il n’y a aucune avancée, sinon le refus d’accepter le verdict des urnes. Dès que le régime est en difficulté et aux abois, il aboie en disant « négociation, négociation »… Dernière tentative de ce genre en décembre dernier, le Premier ministre Abdoulkader Kamil est venu nous rencontrer, porteur du message du Président de la République, comme quoi il veut négocier avec le FRUD et l’opposition. Nous lui avons répondu que le FRUD n’était pas contre le principe de négociation, mais qu’aucun pourparlers n’aura lieu avec le Président de Djibouti sans une médiation et une garantie internationale. Parait-il que le dictateur était furieux de cette réponse.

Afrikarabia : A votre initiative, vous avez réuni les principaux partis d’opposition au Bourget le 15 septembre dernier (ARD, RADDE, CDU, PADD, FRUD, FPC, UDJ, LDDH). Quel est l’objectif de cette nouvelle coalition ?

Mohamed Kadamy : Il ne s’agit pas d’une nouvelle coalition. Nous n’avons pas voulu réitérer les anciens schémas de coalitions faits à la hâte, qui n’ont pas eu de fin heureuse. Depuis l’indépendance, beaucoup de coalitions de l’opposition se sont succédées, la dernière en date étant l’Union pour le salut National (USN) qui a remporté les élections législatives en février 2013, que le pouvoir s’est appropriée frauduleusement. L’USN a éclaté, même si elle a accompli son rôle historique, en mettant à nu le roi, et en démontrant qu’Ismaël Omar Guelleh était massivement rejeté. N’empêche que le paysage politique est resté dévasté, et qu’on a assisté à une atomisation de l’opposition. C’est dans ce contexte que nous avons lancé l’idée d’une conférence la plus inclusive possible visant l’ensemble des forces démocratiques et des personnalités favorables au changement. Nous avons privilégié une approche par le bas, à savoir travailler dans un premier temps sur le programme essentiel sur lequel la grande majorité de l’opposition peut se mettre d’accord. Ce rassemblement a permis une avancée notable sur le fait que tous les participants sont tombés d’accord pour une transition démocratique à Djibouti, illustrée par l’Appel de Bourget.

Afrikarabia : Ce sera une transition avec ou sans Ismaël Omar Guelleh ?

Mohamed Kadamy : Une grande majorité de l’opposition ne peut pas envisager de travailler ne serait ce que quelques mois avec Ismaël Omar Guelleh. En attendant, nous allons essayer de travailler d’abord sur le contenu à donner et le contour de la transition. C’est ce que nous avons décidé lors d’une deuxième réunion à Bruxelles le 17 novembre 2018, afin de susciter une discussion entre les acteurs de changement pour arriver à une vision commune, et à une plate forme commune sur les points essentiels comme la révision de la Constitution, les questions liées à la citoyenneté, à la nationalité, au contenu et à la durée de la transition. Que les puissances militairement présentes à Djibouti ainsi que ses pays voisins le sachent, aucune sortie de crise ne pourra avoir lieu dans ce petit pays sans une transition démocratique. Le concept de la transition à la démocratie, forgé à partir des sorties pacifiques des dictature latino-américaines, appliqué aux pays de l’Est à partir de 1989 et récemment en Tunisie et en Egypte, ne peut souffrir aucune autre alternative. Et dans le cadre de l’Amicale panafricaine, nous étudions la possibilité d’élaborer une plate forme commune de transition pour sortir des dictatures de certains Etats d’Afrique francophones ; Tchad, Gabon, Congo Brazza, Djibouti, Cameroun…

Afrikarabia : Il y a peu de chance que le pouvoir accepte cette transition. Comment l’imposer ?

Mohamed Kadamy : Dans une première étape, faire partager cette idée de transition qui fait déjà consensus au sein des forces de l’opposition par d’autres secteurs de la société y compris parmi certains soutiens du pouvoir. Mais bien sûr il nous faut créer un rapport de force susceptible de faire basculer cette dictature, car en dernier ressort, la politique est toujours une question des rapports de force. Enfin, il faut faire comprendre aux puissances militairement présentes à Djibouti que ce territoire n’est pas un « Terra Nullius » (un territoire sans maître – ndlr) et que les quelques 800.000 personnes qui y vivent aspirent à un changement démocratique. Sans transition, ce sera soit la continuité de ce régime, ce que peu de gens souhaitent, ou le chaos.

Afrikarabia : La prochaine présidentielle est prévue en 2021. Vous ne croyez plus aux élections pour faire émerger une alternance politique à Djibouti ?

Mohamed Kadamy : Ce n’est pas une question de croyance. Si la situation de Djibouti reste en l’état jusqu’en 2021 on ne pourra pas parler d’élection, ça sera une mascarade, comme d’habitude. Mais d’ici là beaucoup de choses peuvent changer.

Afrikarabia : Le FRUD revendique toujours son statut d’opposition armée ?

Mohamed Kadamy : Que l’on me traite de rebelle, cela me fait rien, « Je souffrirai tous les malheurs de l’enfer si je devais consentir à prostituer mon âme » disait Thomas Paine, un révolutionnaire américain. Je suis fier d’appartenir au mouvement de résistance du FRUD, qui par les sacrifices de ses membres a permis les premiers balbutiements de la démocratie, en obligeant le dictateur tropical à élaborer la première loi fondamentale en 1992, 15 années après l’indépendance. Le FRUD a été créé en août 1991 et devrait être aujourd’hui respecté comme un acteur porteur de changement et de progrès. Le FRUD s’est levé contre les injustices, les violations des droits humains, c’est un mouvement de résistance à cheval sur les principes des droits humains. Il a toujours bien traité les prisonniers de guerre, la Croix Rouge internationale a témoigné dans ce sens. Alors que le régime torture toutes les personnes arrêtées, souvent à mort, comme le martyr Mohamed Ahmed dit Jabha qui a été assassiné dans les géôles après sept années de prison dans des conditions horribles. Le FRUD est le fruit d’une double culture : celle des sociétés de l’Est africaines où les alternances politiques ont été obtenues par la lutte armée comme en Ethiopie, en Ouganda, en Erythrée, au Rwanda ou au Congo, et de celle des pays francophones qui ont privilégiés les conférences nationales souveraines.

Afrikarabia : Quel rôle doit jouer le FRUD dans cette nouvelle coalition d’opposition ?

Mohamed Kadamy : Le FRUD qui est le plus ancien mouvement de résistance à la dictature, a un peu plus d’expérience que les autres organisations et surtout peut parler à tous les acteurs du changement et pratiquement à tous les partis. Il a un rôle important dans l’élaboration de la plate forme de transition et dans les rapprochements des forces politiques.

Afrikarabia : Comment convaincre des mouvements d’opposition comme le MRD de Daher Ahmed Farah ou le Model de vous rejoindre ?

Mohamed Kadamy : Je leur enverrai d’une manière très amicale le célèbres poèmes d’Aragon « La rose et le réséda » Un appel à l’unité dans la Résistance par-delà les clivages politiques et religieux : « Quand les blés sont sous la grêle. Fou qui fait le délicat. Fou qui songe à ses querelles, Au cœur du commun combat ». Au-delà de ce clin d’œil à l’histoire de la résistance française, il n’y a aucune raison importante à ce que nous ne nous retrouvions pas sur une plate forme commune de transition, d’autant plus qu’il s’agit de personnes qui luttent depuis des années contre la dictature de Guelleh. Mais d’une manière générale, les forces de l’opposition à Djibouti, comme d’ailleurs celles qui luttent contre d’autres dictatures africaines, doivent éviter, dépasser ce que Freud appelle le narcissisme des petites différences. Il s’agit d’oppositions ou de haines inexplicables entre personnes, ou groupes qui sont par ailleurs proches ou semblables, et qui surinvestissent leur différence.

Afrikarabia : L’environnement régional a évolué autour de Djibouti, en Ethiopie, en Erythrée et en Somalie. Cela change-t-il la donne pour le président Ismaël Omar Guelleh ?

Mohamed Kadamy : Le bouleversement régional qui vient de se produire avec l’avènement du nouveau premier ministre éthiopien Abiy Ahmed et le rétablissement de la paix entre l’Ethiopie et l’Erythrée, a pris totalement au dépourvu le Président de Djibouti. Ensuite, les rapprochements entre ces deux pays et la Somalie ont complètement isolé Ismaël Omar Guelleh. Perdant un peu les pédales, il s’est mis en tête de déstabiliser le nouveau régime d’Abiy Ahmed en fomentant des conflits ethniques dans la région Afar d’Ethiopie, ce qui fait dire à certains observateurs de la région que Guelleh se comporte comme un chameau essayant d’extirper l’épine de son pied, et l’enfonce encore d’avantage.

Afrikarabia : Pouvez-vous compter sur l’aide de pays voisins pour mettre les autorités djiboutiennes sous pression ? On pense à l’Ethiopie ou à la Somalie ?

Mohamed Kadamy : Nous considérons comme des aides précieuses de la part des pays de la région, le fait de ne pas soutenir la politique répressive du régime Guelleh. Car le problème pour Djibouti et pour la région, ce ne sont pas les opposants djiboutiens, ce n’est pas le FRUD, ni ses dirigeants, c’est Ismaël Omar Guelleh. Pour le reste, le peuple de Djibouti est déterminé à faire basculer ce régime vers les poubelles de l’Histoire.

Afrikarabia : Le Président français, Emmanuel Macron, va se rendre à Djibouti mi-mars, qu’attendez-vous d’une telle visite ?

Mohamed Kadamy : Que le président Macron s’informe sur la situation réelle et explosive qui prévaut à Djibouti. Et qu’il écoute les clameurs des peuples d’Afrique et notamment de sa jeunesse, ainsi que les conseils de beaucoup d’observateurs français, de ne pas soutenir les dictateurs africains qui veulent mourir sur leur trône comme Ismaël Omar Guelleh, Paul Biya, ou Idriss Déby… Et surtout qu’il s’abstienne de vendre des armes à Djibouti qui sert à tuer son propre peuple et à fomenter des conflits meurtriers à caractère tribaux en Ethiopie et en somalie.

Propos recueillis par Christophe RIGAUD – Afrikarabia

Christophe Rigaud

Journaliste pour le site de Pambazuka (http://pambazuka.org/). Journaliste, directeur du site Afrikarabia consacré à l’actualité en République démocratique du Congo (RDC) et en Afrique centrale.

http://afrikarabia.com/wordpress/

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