Édition du 19 mai 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Éducation

É(duca)tat(ion) d'exception

Avant ce jeudi 17 mai, on ignorait qu’au Québec le droit à l’éducation était le droit le plus absolu et le plus fondamental. On ignorait que le droit de suivre ses cours passait avant celui de s’associer, avant celui de manifester, avant celui d’exprimer ses opinions. On ignorait que l’absoluité de ce droit lui conférait même la faculté de donner au ministre de l’éducation le pouvoir de passer des lois et des règlements par-dessus le parlement et le pouvoir d’invalider les décisions des cours de justice.

On l’ignorait d’autant plus que la hausse des frais de scolarité affecte irrémédiablement l’accessibilité aux études supérieures et porte atteinte au droit d’étudier des classes populaires et des classes moyennes.

On commence ainsi à comprendre ce que signifie l’expression « éducation d’exception » dans la bouche de ceux qui ont planifié la hausse des frais de scolarité et qui ont élaboré les différents paragraphes de la loi 78. Une éducation qui ne sera plus la norme, qui ne sera ouverte qu’à une minorité. Une éducation qui se déroulera dans un cadre martial, avec des étudiants contrôlés par un appareil répressif administratif, policier, judiciaire et gouvernemental – un appareil répressif totalitaire.

Plusieurs qualificatifs viennent à l’esprit lorsqu’on pense aux dispositifs de la loi 78 : « abusifs », « arbitraires », « odieux », « liberticides », « fascistes ». Aussi, lors des débats de la nuit du 17 au 18 mai, à entendre les membres de la majorité utiliser des concepts comme « défense des droits », « liberté d’expression », « valeurs démocratiques » ou « justice », on en perdait totalement son français, sa foi dans le langage. Rarement ces concepts ont-ils été autant vidés de leur sens que durant cette terrible veillée de cannibalisme lexical, de sabbat sémantique, que durant cet effroyable autodafé des droits collectifs et des libertés fondamentales. Des mots soudain creux, desséchés, ectoplasmes zombis claudiquant pathétiquement hors de bouches mortifères aux intentions fétides.

Pour ceux que ces leurres hideux n’ont pas trompé, il devient clair que le droit d’étudier dont on parle est celui des étudiants conformistes à étudier conformément ce qu’il est conforme de savoir.

Car que fait cette loi sinon exiger du corps étudiant qu’il scinde le contenu de ses apprentissages du monde du vécu et de la pratique. Qu’un étudiant qui étudie Sartre, Steinbeck, la sociologie de la consommation, l’histoire du Québec contemporain, la macroéconomie ou les sciences politiques élabore un discours critique à l’égard du gouvernement actuel, rien n’est plus normal. Et qu’il s’organise et revendique publiquement ses opinions depuis ce discours critique, rien n’est plus naturel. Mais précisément, avec la loi 78, rien ne sera plus illégal que cela. Rien ne sera plus susceptible de constituer une infraction. C’est à la schizophrénie et au cynisme que cette loi pousse nos jeunes.

Et schizophrénie produit-elle encore avec cette double contrainte, ce double bind, qu’elle impose à nos étudiants pour les prochains jours.

On leur demande en effet de voter pour décider s’ils poursuivent leur session maintenant, ou s’ils la suspendent pour la terminer aux mois d’août et de septembre. S’ils la poursuivent, ils s’engagent à ne pas perturber leurs propres cours, ni les cours repris plus tard de ceux qui la suspendent. S’ils la suspendent, ils s’engagent à ne pas perturber les cours de ceux qui choisissent de la poursuivre maintenant, ni les leurs quand ils les reprendront.

Nous disons « ils s’y engagent », mais nous devrions dire « ils sont contraints ». Car toute perturbation concrète est accompagnée de mesures drastiques allant d’amendes extrêmement élevées à la dissolution pure et simple de l’association étudiante qui porte ces perturbations.

De fait, concernant la hausse des frais de scolarité, les étudiants perdent tout moyen de pression. Quel que soit leur choix, l’origine de leur lutte est oblitérée. Quel que soit leur choix, ils sont perdants. Pour eux, la seule réaction de bon sens est donc de refuser de voter, de refuser la consultation, de refuser de jouer la partie avec les règles que le gouvernement impose.

Malheureusement, un tel refus d’obtempérer pourra toujours jouer en faveur du gouvernement qui, depuis le début du conflit, engrange des points et du capital politique à chaque nouvelle preuve de chaos et de désordre, à chaque flambée de violence. « Les étudiants mettent le pays à feu et à sang ! » entend-on de part et d’autre – même si ce feu est celui des lacrymogènes policières, et même si ce sang, celui seul des protestataires...

C’est pourquoi nous, professeurs et administrateurs des établissements d’enseignement, avons notre rôle à jouer dans la mise en échec de ce plan. Et ce, d’autant plus que la loi 78 ne nous demande pas autre chose que de nous faire les agents, les complices de son ignominie.

Il semblerait ainsi que deux options s’offrent à nous, l’une légale, l’autre non.

La première option : démissionner en bloc, et rendre impossible la rentrée des étudiants par absence de professeurs et de personnel administratif. Selon la loi 78, empêcher qu’un cours se donne par un action ou par une omission est un crime, sauf si l’employé est démissionnaire.

La seconde option : désobéir et refuser d’enseigner ou d’administrer – quel que soit les non-votes pris par les assemblées étudiantes qui n’ont plus grand chose de démocratiques dans un tel état de siège. Certes, les amendes et les peines de prison font peur. Mais cessons un instant de réfléchir selon une échelle individuelle et ponctuelle : imaginons une grève qui dure plusieurs semaines et qui réunit plusieurs milliers de personnes. Les amendes et les peines deviennent alors faramineuses, atteignent des proportions cosmiques, absurdes : des millions, des milliards de dollars, des décennies, des siècles de prison. Toute une frange de la population insolvable, sous scellé, sous huissier, derrière les barreaux... Dans leur chiffrage excessif, ces amendes et ces peines rendent toute application judiciaire impraticable en cas de réaction collective serrée.

Voici donc où nous sommes. Plier, c’est accepter que le Québec change de régime, qu’il dérive un peu plus vers les marais d’un autoritarisme fascisant. Ne pas plier, c’est accepter sur soi le déchaînement de la violence totale dont dispose l’État. Mais c’est aussi, lueur d’espoir et de foi, donner ce choix de société aux agents concernés, policiers, gradés, huissiers, juges, gardiens de prison... car aucun pouvoir ne tient ni ne s’applique sans l’obéissance de chaque maillon de la chaîne de commande. Et alors on verra de quel bois et de quel minerais nos pareils sont faits.

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