Édition du 24 mai 2022

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Afrique

En Afrique, Facebook pratique le colonialisme numérique

En perte de vitesse dans les pays industrialisés, Facebook a investi l’Afrique, notamment en se rendant indispensable pour de nombreuses activités économiques. Mais cet intérêt du mastodonte numérique pour le continent prend appui sur un monopole qui menace les équilibres politiques et sociaux des pays africains.

Tiré de Courrier international.

En Afrique, Facebook est Internet. Les entreprises et les particuliers en sont très dépendants, car l’accès à l’appli et au site est gratuit sur de nombreux réseaux africains de télécommunications : autrement dit, nul besoin d’avoir acheté des recharges pour s’en servir.

En 2015, Facebook a lancé Free Basics, un service qui donne accès à la plateforme même sans crédit de données. Conçu pour fonctionner sur des téléphones mobiles rudimentaires, qui composent la vaste majorité des appareils utilisés sur le continent, Free Basics donne accès à des contenus limités, sans son, image ou vidéo.

Depuis cinq ans, Free Basics a été déployé dans 32 pays d’Afrique. Et l’ambition de Facebook ne s’arrête pas là. Quand il n’existe aucun prestataire télécom pour créer un partenariat, ou quand les infrastructures sont insuffisantes, le géant met au point des satellites qui peuvent déployer un accès à Internet dans des régions reculées. Mais ce projet a essuyé un revers en 2016, quand une fusée de SpaceX, l’entreprise d’Elon Musk, a explosé et détruit le satellite Amos-6 à son bord, que Facebook voulait mettre en orbite pour louer des connexions à Internet en partenariat avec Eutelsat, fabricant français de satellites.

En Afrique, l’accès à Internet a presque toujours lieu sur un téléphone mobile ; environ 8 % des foyers africains ont un ordinateur, alors que 50 % ont un mobile. La moitié des mobiles ont une connexion à Internet, mais pas grâce à des forfaits sur abonnement. La majorité des utilisateurs de données mobiles achètent des recharges et alternent parfois entre plusieurs cartes SIM pour profiter des offres les plus avantageuses. Quand leur forfait de données mobiles est écoulé, ils conservent leur accès à Facebook.

En Occident, les internautes suppriment leur compte Facebook pour diverses raisons, notamment les problèmes relatifs au respect de la vie privée, l’instabilité politique accentuée en raison de ses algorithmes qui privilégient le désaccord et les tensions, et le côté ringard de la navigation sur la plateforme. Les plus jeunes préfèrent des contenus plus courts et éphémères, comme sur TikTok, Instagram et Snapchat.

Selon la lanceuse d’alerte Frances Haugen, qui a témoigné au Sénat des États-Unis, l’entreprise sait que sa croissance stagne dans certaines régions et auprès de certains publics. “Facebook comprend que pour continuer à se développer, il faut trouver de nouveaux utilisateurs”, a-t-elle déclaré aux sénateurs. Un document interne de Facebook fait référence à la baisse du nombre de jeunes utilisateurs dans les “économies les plus développées”.

Tout comme l’industrie du tabac a tourné ses efforts vers les marchés émergents quand sa croissance ailleurs a été sapée par de grands procès, des réglementations et des campagnes de sensibilisation, Facebook s’intéresse à de nouvelles régions.

En 2020, au début de la pandémie [de Covid-19], mes déplacements sur le continent africain ont été limités pendant des mois d’affilée – par exemple en Égypte, pendant une fermeture de l’aéroport et un strict couvre-feu. Mon compte Facebook – vestige de ma jeunesse et de vieilles habitudes en ligne – est devenu un outil essentiel pour contacter des entreprises, trouver des numéros de téléphone, commander à manger et même connaître les bons plans pour trouver un vaccin. Les liens que j’ai consultés m’ont systématiquement menée à une page “Inscrivez-vous à Facebook pour commenter ou écrire un message”. J’ai fini par réactiver mon compte de mauvaise grâce.

Facebook, une plateforme vitale

Le fil d’actualité que j’ai retrouvé ressemblait à un vaisseau fantôme peuplé de virus et d’opérations d’hameçonnage, à un espace déserté par mes amis et proches, qui n’utilisaient plus le réseau mais n’avaient pas supprimé leur compte. Malgré tout, Facebook est vite devenu l’appli que j’utilisais le plus.

Mona Amin a vécu la même chose. Quand elle a quitté les États-Unis pour le Kenya, en 2017, Facebook était incontournable. Dans un nouveau pays qui n’avait pas les infrastructures auxquelles elle était habituée, elle a dû tout trouver – un logement et des meubles – sur Facebook. Pour quelqu’un dont les dernières interactions sur ce réseau consistaient à liker des photos après une soirée, la nouvelle interface a semblé déroutante et peu ergonomique. “Je ne savais même plus comment m’en servir, confie-t-elle. Mais c’est utile et beaucoup de gens utilisent encore ce réseau. Ou ils y sont retournés.”

Pour les internautes dont le pays a une économie instable, où la chaîne logistique est précaire, Facebook n’est pas simplement utile, c’est une plateforme vitale.

Balqees Awad vit dans un quartier reculé de la capitale soudanaise, Khartoum, une ville qui traverse depuis trois ans une période d’instabilité politique et des pénuries de nourriture et de carburant. Sur Facebook, un groupe fermé s’est révélé un lien vital pour trouver du pain et de l’essence.

Quand une boulangerie reçoit du pain, ou qu’une station essence est approvisionnée, quelqu’un le signale toujours dans ce groupe. On est même informé quand il y a une présence policière particulière dans certains quartiers. Les patrouilles arrêtent parfois des gens sans raison, pour les extorquer ou les placer en détention.”

Le profil des candidats est examiné avant de les autoriser à rejoindre le groupe, afin de vérifier qu’ils fourniront des informations dignes de confiance et qu’ils ne collecteront pas des renseignements à transmettre à des forces de sécurité nerveuses.

Pas de compte bancaire

Balqees Awad achète des données mobiles, tout comme elle achète le reste – sa nourriture, son électricité et son essence – en petites quantités prépayées. Elle ne reçoit aucune facture en fin de mois à part son loyer. “On appelle ça la ‘petite petite économie’”, explique Nanjala Nyabola, autrice et militante kényane. Elle entend par là l’économie “kadogo” au Kenya, où les produits sont vendus dans la plus petite quantité possible : une banane, une tranche de pain, 30 g de farine, 1 méga de données.

Petit, c’est l’unité par défaut dans une grande partie de l’Afrique subsaharienne, non seulement pour établir son budget, mais aussi parce qu’une grande partie de la population ne possède pas de compte bancaire. C’est pourquoi les prélèvements automatiques des forfaits téléphoniques ne sont pas envisageables.

Pourtant, même dans des pays plus industrialisés, Facebook conserve une forte emprise sur les entrepreneurs et les internautes. Amina Rashad est à la tête de Glow, une entreprise implantée au Caire qui fournit des repas, des jus et des programmes de nutrition pour rester en bonne santé. Elle a fondé Glow en 2017, chez elle, et elle a tout de suite créé les pages correspondantes sur Facebook et Instagram. “C’est ce qui a fait démarrer mon entreprise, explique-t-elle. C’est resté ma boutique en ligne pendant très longtemps.” Elle accepte des commandes par Messenger sur Facebook et grâce à un module WhatsApp intégré à ses pages Facebook et Instagram. Quand les affaires ont commencé à bien marcher, elle a pu diversifier la prise de commandes, en créant un site Internet et une appli, qui acceptent tous deux les commandes et les paiements. Comme sa clientèle est fortunée, il y a plus de chances que ces personnes aient un compte bancaire.

Depuis une dizaine d’années, le commerce en ligne s’est rapidement développé en Égypte, en particulier pour la livraison de repas et de courses, ce qui permet à la classe moyenne cairote de gagner du temps et de l’énergie dans cette ville densément peuplée, tentaculaire et embouteillée.

Mais certaines lacunes poussent Amina Rashad à revenir aux réseaux sociaux, où les commandes sont validées manuellement et réglées à la livraison. Le site et le système de paiement de l’entreprise sont hébergés sur une plateforme partagée et non propriétaire, ce qui est un moyen courant et économique de développer un commerce. Ces plateformes donnent lieu à un bon volume de commandes et leur automatisation des paiements a coût relativement faible, mais elles ne permettent pas de contrôler la situation quand quelque chose tourne mal – en cas de panne de serveurs ou quand une maintenance urgente est nécessaire sur le site. “Mes produits sont très personnalisés”, souligne Amina Rashad, c’est pourquoi elle apprécie le fait de conserver un mode de commande moins anonyme, “car ça me permet de consulter les détails, de répondre à des questions, de vérifier les allergies”.

Sinistres implications

Facebook qualifie de philanthropiques ses initiatives qui fournissent un accès gratuit à Internet en Afrique, mais elles sont aussi, selon toute probabilité, un moyen de se repositionner, à mesure que les internautes occidentaux quittent le réseau et que d’autres s’y connectent ailleurs dans le monde.

Sur ces nouveaux marchés, les utilisateurs se rendent compte progressivement que les avances de Facebook pourraient avoir de sinistres implications. Free Basics a pour ainsi dire été interdit en Inde en 2016, car certains se sont indignés du fait que l’initiative enfreigne la neutralité du Net – principe selon lequel tous les contenus et applications doivent être autorisés par les fournisseurs d’accès. Selon des recherches menées par Global Voices, Facebook se rend coupable de “colonialisme numérique” dans les régions où l’entreprise “installe ce petit réseau qui transforme l’internaute en un consommateur, généralement passif, de contenus généralement publiés par des entreprises occidentales”.

Ces consommateurs ne sont pas toujours passifs. La concentration de personnes inscrites sur Facebook dans certains pays africains a eu des effets positifs sur la liberté d’expression et la mobilisation citoyenne dans des nations où des régimes autoritaires contrôlent étroitement l’espace public. “Je suis convaincue, affirme Nanjala Nyabola, que les réseaux sociaux ont été utiles pour le débat politique et la mobilisation dans les pays où la liberté d’expression n’existe pas.” Après un coup d’État militaire au Soudan, en octobre 2021, l’armée a coupé l’accès à Internet, mais certains ont réussi à diffuser en direct des manifestations sur Facebook. Pendant que je couvrais ces événements, j’ai dû à nouveau me familiariser avec les fonctionnalités de Facebook.

Parce que la plateforme faire preuve de négligence en matière de modération, les milices armées et les régimes autoritaires l’exploitent aussi pour diffuser leur propagande, sans parler du harcèlement et des attaques personnelles qu’on y observe, comme partout ailleurs.

La chaîne américaine CNN a révélé, en octobre 2021, que Facebook savait que le réseau était utilisé pour inciter à la violence en Éthiopie et n’est pas intervenu. Nanjala Nyabola souligne aussi “une incapacité à investir dans les langues étrangères, à comprendre le contexte local”. Et d’ajouter : “Facebook a ouvert un siège en Afrique en 2015. Les premiers modérateurs de langue amharique ont été embauchés en 2019. Il n’est pas anodin que moins de 100 personnes travaillent sur la modération de contenus en Éthiopie.” Et l’amharique n’est qu’une langue d’Éthiopie sur plus de 80 au total.

Tant que Facebook échappera à toute régulation en Afrique, les bienfaits de la plateforme pour les personnes sans voix seront neutralisés par ceux dont la parole est plus bruyante et plus puissante. Pour les PME et les internautes, Facebook reste pour l’instant incontournable. La survie du géant est peut-être menacée en Occident, à mesure que se multiplient les appels à sa réglementation, qui assombrissent ses perspectives. Mais en Afrique et dans d’autres régions de l’hémisphère Sud, l’influence économique, politique et sociale de Facebook lui garantit quasiment une seconde vie.

Nesrine Malik

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