Édition du 17 mai 2022

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Asie/Proche-Orient

En Birmanie, plus d’un an de mobilisation malgré une répression impitoyable

Humoristique, artistique, pacifique, massive. Il ne faut pas oublier la façon dont les Birmans ont manifesté il y a un an, en réaction au coup d’État militaire du 1er février 2021. Ni un mouvement étudiant comme en 1988, ni un mouvement emmené par des moines comme en 2007, la désobéissance civile de 2021 a montré une population unie contre ce qu’elle n’accepte plus : l’emprise de l’armée sur le pays. C’est ce que Frédéric Debomy souligne dans son dernier livre paru en novembre 2021 : Birmanie, une révolution de printemps. Asialyst vous en livre un extrait, introduit par l’auteur.

Tiré de Europe solidaire sans frontière.

Le 19 février 2021, la première victime identifiée de la répression militaire actuelle des aspirations de la population birmane à la démocratie perdait la vie au terme de dix jours de mort cérébrale. Le 9 février, Mya Thwe Thwe Khine avait été atteinte par une balle lors d’une manifestation contre le coup d’État organisé par l’armée et des civils complices. Son assassin s’était alors vanté sur Internet de l’avoir abattue. Alors qu’une responsable de l’ONU a récemment estimé – avant d’essuyer une pluie de critiques méritée – que la population birmane devait se résigner à partager le pouvoir avec les militaires, une troisième journée de protestation silencieuse a montré, un an après le putsch, un pays uni dans son refus de la dictature.

Un refus payé d’un prix élevé : l’Association d’assistance aux prisonniers politiques birmans (AAPP) recense aujourd’hui à elle seule près de 1 600 personnes tuées et plus de 12 000 personnes arrêtées depuis le 1er février 2021, date du coup d’État. Un nombre croissant de jeunes gens a en outre fait le choix de passer à la lutte armée pour en finir avec un règne militaire assimilé à une privation d’avenir. J’évoquais dans mon livre Birmanie, la révolution de printemps la façon dont cette mobilisation avait commencé : par des adresses à un monde extérieur qui n’a pas su apporter au combat courageux et digne qui continue d’être mené un soutien suffisant.

Frédéric Debomy, Birmanie : une révolution de printemps, Syllepse, 92 pages, 2021.

Extrait

« Les débuts de ce qu’il faut bien appeler une révolution – ou si l’on est pessimiste une tentative de révolution – furent marqués par une inventivité de tous les instants – qui n’a pas cessé – et par l’ironie, le tout-puissant chef de l’armée Min Aung Hlaing étant de multiples fois tourné en dérision par les manifestants : on put voir certains d’entre eux lui organiser de fausses funérailles tandis que d’autres rappelaient l’importance de la contraception « pour ne pas que Min Aung Hlaing puisse renaître ».

« Ces plaisanteries marquées par la colère exprimaient le rejet désormais absolu du chef militaire aussi bien que les jets de sandales sur les écrans de télévision où on le voyait s’exprimer. Son portrait fut souvent piétiné ou marqué d’une croix – quand ce ne fut pas les deux à la fois – et un groupe de manifestants déguisés en fantômes défila avec un écriteau sur lequel on pouvait lire : « Même les fantômes participent parce que Min Aung Hlaing fait plus peur que nous !!! »

« L’institution militaire, plus largement, était visée par des slogans tels que « Je n’ai pas besoin de sexe parce que l’armée me baise tous les jours » ou « Mon ex est mauvais mais l’armée birmane est pire », émanant de jeunes femmes faisant la démonstration d’un certain dépassement du traditionalisme de la société birmane, à l’instar de manifestantes défilant en bikinis1 ou d’un jeune homme affichant : « Baise-moi, ne baise pas mon pays ! »

« Un défilé de jeunes sosies d’Aung San Suu Kyi témoigna à l’inverse du soutien massif de la population à la dirigeante de la Ligue nationale pour la démocratie, arrêtée lors du coup d’État alors qu’elle aurait dû être de nouveau à la tête du gouvernement. Au-delà des manifestations d’humour et d’impertinence qui émaillaient leurs manifestations, les Birmans s’attachèrent à faire connaître leurs désirs et demandes par une occupation de l’espace public souvent impressionnante, peignant au sol de larges lettres lisibles du ciel ou formant d’autres lettres géantes par le biais de rassemblements de personnes.

« Par de multiples biais souvent créatifs, la population fit donc savoir ce qu’elle voulait : « Nous n’acceptons pas le coup d’État militaire », « Nous ne voulons pas d’un gouvernement militaire », « En terminer avec la dictature », « Nous n’arrêterons que lorsque nous aurons obtenu ce que nous désirons », « Nous voulons la démocratie ». « Respectez nos votes », en référence aux résultats des élections de novembre 2020, remportés triomphalement par la Ligue nationale pour la démocratie et « volés » par les généraux, fut assez présent.

« Ces différents messages en anglais furent accompagnés d’adresses plus spécifiques à l’attention de la communauté internationale : « S’il vous plaît sauvez notre leader / avenir / espoir », put-on lire sur une banderole où figurait le visage d’Aung San Suu Kyi, dont les manifestants ne cessèrent par l’un ou l’autre message de réclamer la libération. « Sauvez la Birmanie », « Stoppez ce crime contre l’humanité », « Nations Unies et États-Unis, nous avons besoin de votre aide », « Combien faudra-t-il de cadavres ? », comptèrent parmi les appels à l’aide.

« Les messages, cependant, ne furent pas toujours de l’ordre de la supplique, comme le montre l’une des critiques adressées au plus puissant voisin du pays : « Chine !!! Soutenir et aider, directement ou indirectement, le coup d’État et les injustices commises par les militaires ne fait pas de toi un bon voisin. » « Chine, honte à toi », put-on encore lire en réponse aux prétentions de bon voisinage de Pékin.

« On avait donc à faire à une population consciente de ses droits et décidée à informer le monde extérieur de ses choix : le soutien au comité représentatif du parlement (CRPH) mis en place par des élus restés en liberté s’afficha avec force ainsi que le soutien au gouvernement d’union nationale (NUG) que ce dernier contribua par la suite à mettre en place. De même, des manifestants défilèrent avec des banderoles disant « Nous soutenons l’armée fédérale » après que diverses négociations impliquant le CRPH et différents groupes armés des minorités nationales aient accéléré le projet de mise en œuvre d’une telle armée fédérale pour combattre l’armée birmane, la Tatmadaw.

« L’espace public, enfin, fut investi pour déjouer les tentatives de désinformation de la Tatmadaw – les Birmans surinterprétant sa capacité à tromper le reste du monde – et informer l’extérieur des derniers développements. Ainsi, lorsque l’armée, soucieuse dans un premier temps de ne pas être photographiée ou filmée en train de réprimer, instaura un couvre-feu pour procéder à des arrestations nocturnes, on put lire dans l’espace public : « Nous nous battons pour nos droits le jour, nous nous battons pour nos vies la nuit. » La population, à ce moment-là, tentait en effet d’empêcher les arrestations par le biais de gardes nocturnes partagées. On la vit aussi abandonner des véhicules à certains endroits pour empêcher les forces de l’ordre de circuler librement.

« Les Birmans donc s’organisèrent à la fois pour protester et pour le faire savoir par le biais de leur manière d’investir l’espace public comme d’ailleurs par le biais des réseaux sociaux. Si les manifestations de 1988 avaient été grandement le fruit de la mobilisation étudiante et les manifestations de 2007 un mouvement mené en premier lieu par des moines, on assista cette fois à un mouvement qui, s’il ne fut pas sans leader, fut avant tout la réalisation d’une population unie dans le rejet d’un adversaire commun. »

Frédéric Debomy

Asialyst. 2022/02/26

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